René Girard, ou comment l’exigence naît de la simplicité

Le désir est l’essence même de l’homme, dit Spinoza. Mais le désir, qu’est-ce ? La théorie mimétique de René Girard (1923-2015), mort la semaine dernière, est simple : le désir vient d’un médiateur. Nous avons le goût des autres. Nous serions ce Don Quichotte qui désire une paysanne contrefaite parce que son imagination la confond avec la dulcinée de son idole. Le désir mimétique transfigure la réalité. Girard ne conçoit pas de possibilité pour le désir d’exister sans médiation. Il n’envisage pas un désir réciproque impliquant deux êtres, ce que nous considérons comme l’essence de l’amour.

Nous sommes le double de celui que nous imitons, ce qui confirme la valeur de l’enjeu. Cette théorie est confirmée par Boris Cyrulnik et l’éthologie animale et humaine. Par exemple, une poule, seule, ne va pas se nourrir. Mais il suffit de mettre deux poules côte à côte pour qu’elles se ruent sur les grains. La compétition crée le désir. La découverte des neurones miroirs par des chercheurs en 1995 apporterait une autre confirmation scientifique à la théorie mimétique. L’un de ces neurologues a affirmé qu’elle représente le point de départ idéal de leurs recherches. Les neurones miroirs s’activent lorsque nous observons une autre personne effectuant un acte à but précis. Ces neurones sont la base cérébrale permettant de comprendre la rapidité extraordinaire de l’imitation humaine. Boris Cyrulnik dit au sujet de l’imitation de l’enfant qu’il apprend à se distinguer des autres parce qu’il anticipe ce qu’ils feront.

Le bouc émissaire comme remède

Le désir mimétique suscite la rivalité. C’est la thèse de Girard dans La violence et le sacré. La rivalité provoque la crise mimétique. Il utilise un langage médical pour décrire le processus d’emballement. C’est comme une épidémie, car le mimétisme provoque l’indifférenciation. Chacun voulant la même chose, tous en viennent à adopter un comportement identique. Lorsque les portes d’un magasin s’ouvrent le matin du « Black Friday », la cohue qui se piétine en quête d’aubaines offre une image du phénomène. Un de ses paradoxes est que chacun désire un appareil qui prétend le distinguer des autres. La crise mimétique atteint son point apex quand l’autorité est menacée. Il faut un remède. C’est dans ce contexte que surgit le bouc émissaire.

Le bouc émissaire prend sur lui les fautes de tous, permet aux ennemis de redevenir amis, emporte avec lui toutes les impuretés. La grande thèse anthropologique de Girard est que le sacré est tributaire du sacrifice humain. Le trait significatif du bouc émissaire est le fait de posséder un signe qui attire l’attention. On comprend donc que la catégorie la plus universelle des boucs émissaire soit celle des étrangers. Notre crise des migrants pourrait-elle se prêter à cette analyse ?

Le sacrifice met fin à la crise mimétique. Les hommes transfèrent sur le bouc émissaire la responsabilité entière du mal, après son sacrifice ils transfèrent sur lui la responsabilité du bien. C’est pourquoi plusieurs mythes racontent l’histoire de boucs émissaires devenant des divinités. Mais Girard défend la thèse d’une singularité du christianisme : les Évangiles révèlent ces mécanismes victimaires. Jésus est l’avocat des victimes. L’Agneau révèle son innocence et celle des boucs émissaires l’ayant précédé. Il apprend aux hommes qu’ils ont un bouc émissaire. Belle phrase de Girard que celle-ci : « Avoir un bouc émissaire, c’est ne pas savoir qu’on l’a ; apprendre qu’on en a un, c’est le perdre. »

 

Saut théologique

Girard n’est pas un esprit oecuménique. Il juge les autres religions empêtrées dans les rets de la violence sacrificielle. Pour Henri Atlan, Girard effectue un saut théologique qu’aucune donnée de son propre système ne justifie.

Pour Girard, nous acceptons moins l’ostracisme de boucs émissaires, mais ne pouvons plus conjurer la crise mimétique. Nous risquons de basculer dans la folie meurtrière des grands nombres. Il n’y a plus ces mécanismes autorégulateurs de la violence qu’étaient les sacrifices du passé. Nous sommes livrés à la concurrence effrénée des égaux et au saccage écologique de la planète. Saurons-nous assister les vulnérables ?

L’élaboration des réseaux sociaux est en partie tributaire de l’enseignement prodigué par Girard à Stanford. Un de ses étudiants, Peter Thiel, y découvrira la théorie mimétique. C’était l’époque de la rectitude politique, mais aussi des premières bulles financières. Thiel se mit à approfondir ces modes d’interaction humaine, qu’Internet amplifiera. Il crée PayPal, investit dans Facebook et LinkedIn. Ses amis et lui sont les créateurs de nos réseaux sociaux. Facebook déploie toutes les facettes du mimétisme humain. Thiel : nous sommes dans un monde de sagesse au détail, mais de folie en gros. Le mimétisme suit la pente la plus facile, et ce n’est pas celle de la sagesse. Comme le disait Spinoza, « tout ce qui est précieux est aussi rare que difficile ». La pensée de Girard, parce qu’elle interroge nos désirs et nos pratiques sociales en temps de crise, est l’une de celles qui préparent au difficile exercice de la liberté.

8 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 9 novembre 2015 09 h 09

    Faut-il toujours être son propre prisonnier

    Enfin soyons clairs, jeune j'ai lus plusieurs des oeuvres de René Girard, il m'impressionnait, jusqu'au jour je decouvris qu'il était devenu un catholique pratiquant, oui nous agissons en fonction de mythes dont nous avons étés imbibés , qui sont devenus avec le temps des nécessités et peut être des gouffres, mais une chose est sur, y adhérer a fond, n'est pas de s'en débarasser, faut il etre toujours agis par des mythes, j'aurais envie de vous parler de Joseph Campbell, mais ce sera pour une autre fois

  • Raymond Labelle - Abonné 9 novembre 2015 09 h 52

    Pour étayer la conclusion de l'auteur.

    Pour élaborer un peu plus sur la conclusion de l'auteur, voir ce petit extrait ci-dessous.

    "Si la chrétienté médiévale a montré le visage d’une société sacrificielle sachant encore très bien mépriser et ignorer ses victimes, l'efficacité sacrificielle n'a cessé de s'amoindrir, à mesure que la méconnaissance reculait et René Girard voit là le principe de la singularité et des transformations de la société occidentale dont le destin aujourd'hui ne fait plus qu'un avec celui de la société humaine dans son entier."

    La méconnaissance, dans le contexte, est celle de l'innocence du bouc-émissaire.

    "Le recul de l'ordre sacrificiel signifie-t-il moins de violence ? Pas du tout, il prive les sociétés modernes d’une grande partie de la capacité qu'a la violence sacrificielle à installer un ordre au moins temporaire. L'« innocence » des temps de la méconnaissance n'est plus.

    D'autre part, le christianisme, à la suite du judaïsme, a désacralisé le monde rendant possible un rapport utilitaire à la nature à l'origine de l'essor de la technologie.

    Davantage menacé par la résurgence de crises mimétiques à grande échelle, le monde contemporain est en même temps plus vite rattrapé par sa culpabilité et, d’autre part a développé une telle puissance technique de destruction qu'il est condamné à la fois à de plus en plus de responsabilité et de moins en moins d'innocence (...). C'est ainsi par exemple que la valorisation des victimes, en même temps qu'elle manifeste le progrès de la conscience morale, prend la forme d’une compétition victimaire faisant peser la menace d'une escalade de violence."

    Tiré de: https://fr.wikipedia.org/wiki/Ren%C3%A9_Girard

  • Raymond Labelle - Abonné 9 novembre 2015 10 h 26

    Si on veut être un peu critique...

    On peut se demander si la source du désir n'est que l'envie.

    On pourrait souhaiter que ce que l'on désire ne le soit pas par d'autre pour avoir moins à se battre pour l'obtenir. Si l'envie existe, est-elle toujours la seule, voire même la principale source du désir? Pas sûr.

    Autre questionnement. La connaissance plus grande de l'innocence du bouc-émissaire, même dans la société occidentale désacralisée, désamorce peut-être en soi la violence. Même si le rituel du sacrifice du bouc-émissaire y est à la baisse.

    On pourrait arguer que la société occidentale est peut-être à un stade où elle connaît le moins de violence dans son histoire. Si on regarde sur un temps long, par exemple si on compare au Moyen-Âge. Pour davantage là-dessus, ici: http://www.ledevoir.com/societe/justice/437361/des

    On peut se plaindre du politically correct, et son application pourrait s'améliorer (son histoire est courte), mais l'effort de ne pas classer des individus en groupes désignés comme bouc-émissaire est certainement une avancée dans la diminution de la violence (l'exclusion de ces individus est d'ailleurs une violence), et est certainement davantage répandu dans la société contemporaine que même, par exemple, il y a quelques décennies.

    C'est aussi que la technologie s'est développée. Nous avons les moyens de faire plus de dégâts, ça ne veut pas dire que nous sommes psychiquement plus violents. Mettez une armée moderne entre les mains d'Ivan le Terrible...

    Il faudrait que le développement de la conscience corresponde au développement technologique. Malheureusement, peut-être que l'un progresse plus vite que l'autre, même si les deux progressent.

    Et la pire combinaison, c'est l'esprit violent beaucoup moins évolué que la technologique dont il dispose, comme par exemple dans le cas de l'islamisme.

    Bien sûr, l'espace pour discuter et commenter ici est un peu petit étant donné l'immensité du sujet. Quelques petites réflexions à parta

    • Raymond Labelle - Abonné 9 novembre 2015 20 h 07

      "Il juge les autres religions empêtrées dans les rets de la violence sacrificielle."

      A-t-il bien étudié ces autres religions, comme le bouddhisme par exemple?

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 10 novembre 2015 07 h 00

      Le bouddhisme n'est pas une religion.

      Le bouddhisme, à sa base, est un refus de communier avec ce qui est vivant. C'est la recherche du néant.
      Difficile d'imposer la gloire de «Rien».
      À sa plus grande expression, c'est le paroxysme de l'égoïsme : «Je n'accepte rien et je ne donne rien». Enfin… c’est ma perception de la chose. S'auto-sacrifier seulement pour prouver qu'on peut le faire, bof, ça n'avance personne; ce n'est que l'antithèse de Louis Cyr.

      PL

    • Raymond Labelle - Abonné 10 novembre 2015 08 h 37

      Je continue à réfléchir à l'article principal.

      Si on est conscient de l'innocence du bouc-émissaire, alors le rituel symbolique de son sacrifice n'a plus de sens. Il est donc curieux de la part de M. Girard qu'il constate le développement de cette conscience tout en se préoccupant d'une baisse correspondante de la ritualisation. Et tout en ne constatant pas que, justement, le développement de cette conscience diminue la violence.

      Pas rapport à votre intervention M. Lefebvre - j'y reviendrai peut-être plus tard. Pas le temps tout de suite.

    • Raymond Labelle - Abonné 10 novembre 2015 09 h 45

      Bonjour M. Lefebvre!

      Si on définit religion comme impliquant nécessairement la présence d’un Dieu, voire de plusieurs, le bouddhisme n’en est pas une, il est vrai. Techniquement.

      Mais ne soyons pas légalistes.

      Lorsque M. Girard implique que seul le christianisme règle la question du bouc-émissaire, on peut raisonnablement interpréter cette affirmation comme « seul parmi les grandes traditions spirituelles socialement pratiquées à grande échelle, dominantes dans certaines civilisations et ayant eu une forte incidence psychique sur les populations. »

      En ce sens, on peut dire qu’il affirme indirectement qu’aucune autre grande tradition « spirituelle » socialement pratiquée à large échelle ne règle le problème, comme par exemple le bouddhisme.

      À mon avis, cette vision est courte : c’est un peu comme si elle ne considérait comme uniques religions ou traditions spirituelles que les trois monothéismes plus connus de nous (judaïsme, christianisme, Islam). Or, que sait-on du bouddhisme, du taoïsme, de l’hindouisme?

      Question d’avoir une seule idée par intervention, dans une prochaine je parlerai plus en détails du bouddhisme en particulier car ça, je connais un peu.

    • Raymond Labelle - Abonné 10 novembre 2015 10 h 08

      Quand on parle de bouddhisme, il faut faire attention au mot «Néant ». Il ne s’agit pas du grand vide et on ne le recherche pas. Le Néant c’est l’idée qu’il n’existe pas de chose éternelle en soi – ce qui nous apparaît comme éternel et contenant une essence n’est qu’un regroupement transitoire de choses en mouvement (pour aller très vite).

      On ne recherche pas le Néant – le caractère transitoire du réel est un élément constitutif de la réalité – on n’a pas à la rechercher. Ce que l’on recherche, c’est la pleine conscience du caractère transitoire du réel. Parmi les obstacles à cette conscience, l’attachement à ces formes transitoires.

      L’ignorance de ceci et l’attachement sont sources de douleur. La volonté de s’en libérer n’a rien à voir avec la notion de « sacrifice » et encore moins avec celle du sacrifice d’un bouc-émissaire.

      Je vais très vite et on pourrait élaborer. Je n’essaie pas de convertir quiconque au bouddhisme, qui est critiquable, mais simplement avertir qu’il faut être prudent avec les caricatures qu’on peut en faire.

      Mon point d’arrivée est le suivant : il n’est pas juste de dire que le bouddhisme désigne un bouc-émissaire pour mener à l’apaisement social.

      Ça s’adonne que je connais certaines choses du bouddhisme, mais que dire de plusieurs autres religions ou traditions spirituelles que l’on ignore, même parmi certaines fort répandues, comme l’hindouisme ou le taoïsme par exemple?