Pourquoi s’appeler encore une province?

Le mot province vient du latin pro victis, qui signifie « territoire des vaincus ». La question qu’on peut se poser est : pourquoi le Québec conserve-t-il un nom si péjoratif alors qu’il pourrait faire un changement toponymique qui refléterait mieux la nature de ce qu’il est ?

Qu’on soit fédéraliste ou souverainiste, du moment qu’on est de bonne foi, force est d’admettre que le Québec est un État et qu’en ce moment, celui-ci est membre à part entière d’une fédération. Plutôt que d’arborer le titre de province, ne serait-il pas mieux que le Québec se nomme l’État fédéré du Québec ?

Les membres constituant une fédération ou les régions d’un État ne sont nullement obligés de porter la même appellation. Il y a eu en Ukraine avant la guerre une république autonome de Crimée, alors que la plupart des autres régions de l’Ukraine se nommaient des oblasts.

Il s’agirait d’un geste d’affirmation raisonnable et logique compte tenu de la nature unique du Québec au sein de la fédération canadienne. Également, comme le Québec est un des rares États fédérés à agir activement sur la scène internationale, ce changement de nom permettrait de mieux clarifier ce que nous sommes par rapport à nos partenaires internationaux. En effet, il est plus intéressant d’établir des partenariats avec un État fédéré qu’avec une province. Le concept de fédéralisme est largement connu et on sait que les membres des entités fédératives possèdent de hauts niveaux d’autonomie. Néanmoins, une province est généralement fortement soumise à l’État central, et pour l’illustrer, nous n’avons qu’à penser aux provinces françaises. Le terme province ne rend pas du tout justice à ce que nous sommes dans les faits. Les gestes sont importants. Dans une ère caractérisée par l’apathie et le cynisme, on n’ose pas poser de gestes forts d’affirmation. Pourtant, le Québec n’a pas à avoir honte de ce qu’il est et son statut devrait se refléter clairement dans son nom.

De plus, ce type d’amendement constitutionnel ne nécessite en aucun cas l’accord des autres provinces, ce qui est en soi une très bonne chose. En effet, en 2001, Terre-Neuve changea de nom pour Terre-Neuve-et-Labrador et personne ne pouvait s’opposer à ce changement toponymique du moment que la province et le fédéral parvenaient à un accord. Le Québec est libre de décider la manière dont il souhaite se nommer. Il serait extrêmement difficile sur le plan politique, pour le gouvernement fédéral, voire impossible, de refuser au Québec le droit de changer son nom.

On pourrait me rétorquer que ce changement est inutile et serait un gaspillage de fonds publics. Je répondrais qu’il s’agit d’une position à courte vue. Les symboles sont importants pour tout peuple. Oui, il y a eu la conquête, oui, le chemin que nous avons parcouru ensemble au Canada n’est pas parfait, mais force tout de même l’admiration : plus de 250 ans après notre conquête, nous parlons toujours notre langue. Cessons définitivement de porter collectivement une toponymie de vaincus.

14 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 5 novembre 2015 01 h 29

    Des fédérés appartenands a une fédération

    Parce que nous nous conduisons toujours en provinciaux , qu'est-ce serait ne pas etre un provincial , ce serait de réaliser que le Québec est notre pays et que c'est a nous que revient la responsabilité de le défendre devant dieu et devant les hommes, je vous vois déja hésiter et prendre peur, restons comme nous sommes, ca vaut mieux

  • Loraine King - Abonnée 5 novembre 2015 07 h 22

    Mais le Québec n'est-il pas de nom simplement le Québec dans la constitution canadienne?

  • - Inscrit 5 novembre 2015 07 h 27

    Québec, la bien nommee !


    La proposition de M. Jacques est non recevable.

    Jamais autant que depuis le rapatriement unilatérale d’une constitution qui nous est imposée sans notre consentement n’a-t-on mérité le qualificatif de « province », « pays des vaincus ». Le terme « province » a plus qu’une valeur pédagogique ou symbolique, il convient à la réalité.

    D’ailleurs, seul le Québec mérite ce titre de province, car les autres États fédérés ont, avec le gouvernement fédéral (central), décidé d’isoler et de soumettre le Québec et le soumettre à cette constitution et à cette charte sans son consentement. En fait, le Québec se trouve historiquement dans la position d’une colonie des autres États fédérés et du gouvernement central.
    Quand l’AANB a été adoptée en 1867, Macdonald et les autres pères de la fédération ont voulu donner au nouveau pays une mystique impérialiste, d’où le terme de « Dominion » (domination) qui lui a été donné et sa devise « A mari usque ad mare », le terme province disait bien le projet en gestation déjà en 1867 de faire une vaste pays territorial, une visée impériale en fait.

    Édulcorer la réalité ne donnera jamais plus de pouvoir ni ne changera le statut actuel d’une province qui est soumise à un ordre constitutionnel auquel elle n’a pas consenti. Changer l’appellation n’enlève pas la réalité constitutionnelle, c’est de la pensée magique !

    • Raymond Vaillancourt - Abonné 5 novembre 2015 08 h 54

      Tout à fait d'accord avec vous ! Pour le Canada, nous sommes une province et nos dirigeants se comportent exactement en provinciaux souciaux de bien paraître à ses yeux !

    • Claude Bariteau - Abonné 5 novembre 2015 10 h 06

      État fédéré du Québec ?

      L'appellation, comme le souligne, monsieur Hubert, n'a pas de sens. Un État, qui se fédère, prend cette décision. Or, ça ne s'est jamais fait. Au moment de la création du Dominion of Canada, son acceptation, qui impliquait la création de la Province de Québec, ce sont les élus de l'ex-Bas-Canada au sein du gouvernement d'Union qui, sans mandat, furent comptés comme favorables à cette création.

      Il importe de se rappeler que ces élus refusèrent d'en débattre et refusèrent une consultation demandée par le chef de l'opposition.

      Alors, parler d'État fédéré du Québec au Canada serait une entourloupette pour masquer que le Canada est un produit politique britannique après la conquête du territoire de la Nouvelle-France, territoire qui devint politiquement sous contrôle britannique au travers d'institutions coloniales (1774, 1791, 1840 et 1867), la dernière s'étant affranchie en 1931 avant de s'imposer en 1982 sans tenir compte, cette fois, d'un gouvernement du Québec (province) majoritairement opposé au rapatriement de la constitution sous le prétexte que les députés du Québec à la Chambre des communes, sans mandat, représentaient le peuple du Québec.

      Alors, État fédéré du Québec par le Canada, mais pas du Canada. Ça, c'est la réalité. Le Canada a imposé au Québec son appartenance au Canada. Dans mon livre à moi, qui suis démocrate avant tout, ça s'appelle une imposition. Pas un consentement.

    • Pierre Fortin - Abonné 5 novembre 2015 10 h 14

      Je ne suis pas d'accord avec vous Monsieur Hubert quand vous dites « Changer l’appellation n’enlève pas la réalité constitutionnelle, c’est de la pensée magique! »

      Bien sûr que ça ne change rien à la Constitution, mais le Québec est bel et bien un état constitué appartenant à une fédération. Changer la dénomination Province de Québec pour État fédéré du Québec a la vertu de mieux décrire notre réalité et de la nommer avec justesse.

      Que le reste du Canada refuse de voir en nous l'un des peuples fondateurs de ce pays n'est pas une raison valable pour nier nous-mêmes ce que nous sommes. La proposition de Monsieur Jacques est un geste d'affirmation nationale sensé et souhaitable qui ne bouscule personne mais qui impose un minimum de respect.

      Reste à voir qui de nos politiciens en aurait le courage.

  • Nicolas Bouchard - Abonné 5 novembre 2015 09 h 03

    Correction

    Très beau texte mais l'auteur a commis une erreur de latin: pro victis, pour les vaincus, n'a pas donné province.

    On pourrait croire qu'il vient de Vincere "vaincre" mais son participe passé donne victus donc sans N. Il viendrait plutôt de Vincire "lier" qui a comme participe passé vinctus, avec le N manquant à victus et aurait aussi 2e sens possible, celui d'obligation politique et administrative.

    Vincire a malgré tout une forme violente puisque Wiktionnaire lui donne comme deux définitions: "Lier de force, enchaîner, garrotter." ce qui n'est pas rose bonbon non plus, particulièrement pour les peuples gouvernés par les romains.

    Wiktionnaire a un bon article sur cette explication pour Pro-vincia, Vincere, Vincire et Vinculum: https://fr.wiktionary.org/wiki/provincia#la

    Mais sinon, j'abonde dans le sens de M. Jacques. Changer les symboles est parfois la meilleure façon de changer les esprits à long terme.

    Nic B.

    • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 5 novembre 2015 11 h 37

      M. Nic. Bouchard vous n'avez pas tort, mais vous n'avez pas raison pour autant...

      Sous l'entrée "provincia" le Dictionnaire historique de la langue française ajoute ceci: "terme technique du droit public désignant la charge confiée à un magistrat". Un peu plus loin il est écrit: "la signification du mot s'étend à l'administration d'un territoire CONQUIS...".

      L'étymologie de terme "provincia" n'est pas éclairci pour autant: "ce peut être un mot d'emprunt déformé par de faux rapprochements avec le mot "vincere" vaincre.

      Le débat reste ouvert, il n'en demeure pas moins qu'une "province" n'est pas un pays et qu'il doit redevances ou "charges administratives" aux "vainqueurs", jamais aux vaincus, qui eux n'ont pas, ou n'ont plus, de pays.

    • - Inscrit 5 novembre 2015 13 h 57

      Points de vue intéressants de M. Bouchard et Mme Rodrigue. Mais question de méthode: pour avoir la vraie signification du mot province, historiquement, il faudrait chercher l'acception de ce terme pour ceux qui le choisirent en 1867.

      Ce que j'en pense, c'est que le terme "province" fait partie du vocabulaire et de la mentalité historico-politique des "pères de la confédération", qui tous étaient baignés de la mystique de l'impérialisme britannique alors à son apogée.

      Or ces hommes politiques partageaient une utopie politique semblable à celle de leur voisins états-uniens qui visaient une "destinée manifeste".

      Cette mentalité de colonisateur était aussi partagée par les Boers hollandais d'Afrique du sud et les Australiens. Il y avait beaucoup de messianisme dans cette mentalité: l'idée d'un peuple choisi à l'image des Hébreux de la Bible. Il faut savoir que la fin du XIXe siècle est l'époque d'une renaissance de la culture biblique dans le monde protestant. On est en plein dans le débat sur les idées de Darwin.

    • Nicolas Bouchard - Abonné 5 novembre 2015 21 h 04

      @Mme Rodrigue,

      Merci de votre commentaire. En effet, les mots et les expressions prennent des significations différentes avec les époques. Il est également vraiment que les "provinces romaines" étaient plus souvent qu'autrement des territoires conquis et administrés par des romains.

      Cependant, prétendre que province vient directement de pro-vincia, pour les vaincus, est faux. Débattre des significations multiples d'une expression ancienne est tout à fait permis (et tellement fascinant) mais tenter de changer l'étymologie d'un mot est une histoire complètement différente et sur ceci, je crois que vous allez frapper un mur.

      @M. Hubert,

      Il est vrai que les politiciens du temps étaient fortement influencés par des idées telles le "fardeau de l'homme blanc" et qu'une version britannique fut importée en Amérique du Nord et se maintient encore aujourd'hui. Il est vrai aussi qu’officiellement on dit "Province of Quebec" mais cela ne pourrait que pour différencier la ville et la province, puisque l'anglais utilise la même préposition pour les deux et ne peut les différencier autrement.

      Sinon, je doute fort que les anglais de l'Ontario et des Maritimes se considéraient comme des vaincus. Alors je me demande bien pourquoi ces gens se seraient auto-déclarés des vaincus de leur propre mère-patrie en utilisant le terme Province, pro-vincia, pour les vaincus. Après tout, ils avaient gagné la guerre et se voyaient comme la race dominante du monde.

      Au plaisir,
      Nic B.

  • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 5 novembre 2015 10 h 00

    Un étonnant retour en arrière…


    C’est sous le gouvernement libéral de Jean Lesage que s’est constitué l’affirmation de l’identité québécoise et que la «province de Québec» devint tout simplement «le Québec», voire même «l’État du Québec».

    En 1961, lorsque le Québec obtint finalement un statut diplomatique à Londres, puis à Paris cette délégation prit officiellement le nom de «Délégation Générale du Québec» (1964) et non «Délégation générale de la province du Québec». Ce fut en quelque sorte notre naissance officielle comme nation.

    Je ferai remarquer que depuis plusieurs années, le terme «province de Québec» revient trop souvent chez certains commentateurs (trices), journalistes et lecteurs (trices) de nouvelles, surtout à Radio-Canada et en région. Que doit-on penser de cette réfutation de nous-même?