Lobby: le mythe d’une bataille à armes égales

Pour qu’une pétrolière et un groupe comme «Coule pas chez nous» se battent véritablement à armes égales, il faudrait que les deux soient représentés par des lobbyistes. Or, ce n’est pas possible.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir Pour qu’une pétrolière et un groupe comme «Coule pas chez nous» se battent véritablement à armes égales, il faudrait que les deux soient représentés par des lobbyistes. Or, ce n’est pas possible.

Mathieu Santerre, le président de l’Association québécoise des lobbyistes, publiait récemment une lettre ouverte dans Le Devoir (Le lobbyisme n’est pas une maladie, 20 octobre) dans laquelle il soutient énergiquement le projet de loi 56, qui réforme en profondeur la loi sur le lobbyisme. Il soutient particulièrement la mesure qui forcerait des centaines de groupes citoyens et communautaires à s’enregistrer comme lobbyistes et à se conformer aux exigences de cette loi.

Il faut de l’imagination pour comparer un lobbyiste à un groupe citoyen. Le lobbyiste travaille et rend des comptes à une grande corporation qui lui verse des honoraires très au-dessus du salaire médian québécois. Ce n’est pas un mal en soi, bien sûr, mais c’est la dynamique de pouvoir dans laquelle il s’inscrit. La personne qui coordonne un groupe citoyen ou communautaire rend des comptes à un petit C. A. de bénévoles sans moyens. Le milieu communautaire n’a pas les ressources nécessaires pour offrir des avantages sociaux compétitifs.

Faire un parallèle entre ces deux fonctions pour ensuite soutenir qu’elles devraient se battre à armes égales, donc être soumises à la même loi est une perversion dangereuse de la notion de débat public. Les groupes citoyens et communautaires aident la population à se mobiliser et à intervenir dans la société pour des enjeux qui les touchent.

Une seule chose unit ces deux positions : on y tente d’influencer les décideurs publics. Le lobbyiste fait la tournée des cocktails mondains et parcourt les corridors de l’Assemblée nationale, le groupe citoyen organise des manifestations et des campagnes d’éducation populaire. Au lieu d’un combat à armes égales, on assiste plutôt à un « David contre Goliath ».

Heureusement, les avancées démocratiques des dernières décennies ont balisé l’influence politique des grandes corporations qui rémunèrent les lobbyistes que M. Santerre représente. Depuis René Lévesque, les corporations et les entreprises n’ont plus le droit de financer les partis politiques. Plus récemment, le travail de lobbyisme a été encadré par une loi, disons-le, très permissive. À preuve, plus de 28 % des déclarations de lobbyistes ne sont pas publiées dans les délais prévus par la loi, et ce, sans aucune véritable conséquence.

Une chose est certaine, nous ne pourrons jamais comparer un lobbyiste contractuel travaillant pour une corporation, dont la raison d’être est (faut-il le rappeler ?) de faire des profits, avec un groupe citoyen, petit ou grand, qui a pour mission d’améliorer les conditions de vie du 99 %.

La logique de M. Santerre est erronée et sa conception de la démocratie est dangereuse. Pour qu’une pétrolière et un groupe comme « Coule pas chez nous » se battent véritablement à armes égales, il faudrait que les deux soient représentés par des lobbyistes. Or, ce n’est pas possible. Comme Gabriel Nadeau-Dubois l’avait bien dit durant la grève étudiante de 2012 : « Nous, nous n’avons pas les moyens de nous embaucher des lobbyistes. » Il reste alors l’implication citoyenne.

Les entreprises tenteront toujours d’influencer les décideurs publics. Que les personnes qu’elles engagent pour le faire soient minimalement encadrées par une loi fait consensus au Québec. Toutefois, assujettir les OSBL à la loi sur le lobbyisme est une mauvaise idée, car elle ne prend pas en compte une différence fondamentale entre les organismes citoyens et les professionnels de l’influence : la notion de profit.

Pour cette raison, j’invite M. Jean-Marc Fournier à ne pas se laisser influencer par les comparaisons trompeuses de M. Santerre.

4 commentaires
  • Luc Normandin - Abonné 28 octobre 2015 08 h 50

    Et libres d'impôt!

    Les lobbyistes, comme les cabinets de comptables qui promeuvent une comptabilité créative, ou les cabinets d'avocats qui encouragent les poursuites bâillon, par exemple, sont des dépenses pour les corporations et par le fait même, étant soustraits de leurs revenus imposables, ils sont très rentables, ne coûtant qu'une fraction de ce que valent leurs services.
    En revanche, pour le groupe communautaire qui voudrait retenir les services d'un lobbyiste, cette dépense est entière et ne sera nullement compensée par un impôt moindre, celui-ci n'en payant pas, étant trop pauvre pour le faire.
    Le lobbyisme, finalement, n'est qu'un des multiples clous refermant le cercueil de la démocratie.

  • Jacques Morissette - Abonné 28 octobre 2015 09 h 42

    M. Santerre: Démocratie ou Ploutocratie?

    Je cite: «La logique de M. Santerre est erronée et sa conception de la démocratie est dangereuse.»

    Après avoir lu ce texte, j'ai la malheureuse impression que M. Santerre défend plutôt un système qui ressemble moins à une Démocratie qu'à une Ploutocratie.

  • Denis Paquette - Abonné 28 octobre 2015 15 h 22

    Des ruses et des astuces

    Il est évident que les lobbys sont au service d'intérets privés, ce qu'ils apportent c'est de rendre formel des tractations dont nous ne serions pas informées autrement, les intérets privés et les collectifs ne se comparent pas, comparer les lobbys est de la mauvaise foi faisant parti des ruses et des astuces commerciales

  • Carl Grenier - Abonné 28 octobre 2015 17 h 54

    Un faux problème

    J’ai connu le milieu de la représentation d’intérêt des deux côtés de l’équation, d’abord comme diplomate et haut fonctionnaire, ensuite comme dirigeant d’un regroupement d’industriels cherchant à influencer les politiques publiques au Canada et aux Etats-Unis.
    Dans la grande majorité des cas, les titulaires de charge publique préfèrent de beaucoup recevoir des représentations du « vrai monde », c’est-à-dire des personnes ayant une connaissance directe de la cause en question (pdg d’entreprises, dirigeants syndicaux, associations professionnelles, groupes citoyens, etc), plutôt que de revoir d’anciens collègues ou collaborateurs passés du « côté obscur de la Force », dont la principale fonction est d’ouvrir des portes pour des entités dont les revendications sont difficiles à réconcilier avec le bien commun. Si une cause est perçue comme légitime, la porte finira par s’ouvrir de toute façon, lobbyistes professionnels ou pas. La négociation du Partenariat Trans-Pacifique vient de nous en fournir une preuve éclatante : à ma connaissance, les groupes d’agriculteurs qui défendent la gestion de l’offre n’ont pas eu besoin de lobbyistes professionnels pour obtenir du gouvernement Harper une promesse de plus de 4 milliards $ en aide future, sans conditions. Vu l’engagement unanime et sans précédent qu’ils avaient déjà obtenu des partis à la Chambres des Communes, cet engagement sera fort probablement confirmé par le nouveau gouvernement.
    La véritable dichotomie qui caractérise l’approche des titulaires de charge publique, ce n’est pas la présence ou l’absence de lobbyistes professionnels au sein des groupes d’influence, mais plutôt un biais favorable envers la vaste catégorie des producteurs vis-à-vis leurs opposants (détracteurs de tout poil, consommateurs, simples citoyens, etc). Je ne crois pas que ce travers soit susceptible de changer, quelque soit l’encadrement législatif du travail, important, de la représentation d’intérêts.