Pour renforcer la parole des femmes autochtones

Le Centre d’amitié autochtone de Val-d’Or
Photo: Facebook Le Centre d’amitié autochtone de Val-d’Or

Beaucoup a déjà été écrit sur les abus des policiers de la SQ à Val-d’Or. Et beaucoup ont avec raison insisté sur l’énorme scandale que de telles révélations soulèvent ainsi que sur le courage de ces femmes qui ont osé témoigner à visage découvert malgré la peur et les risques d’éventuelles représailles. Car ce n’est pas rien, ce que l’émission Enquête nous a fait connaître : des mauvais traitements systémiques, des agressions sexuelles, des abus de pouvoir, des violences physiques répétées ; tout cela, semble-t-il, pratiqué depuis longtemps par huit policiers en exercice, soit près de 20 % de l’ensemble du corps policier de Val-d’Or.

Mais peu se sont interrogés sur les raisons de fond qui ont conduit à ce que cette détresse des femmes autochtones de Val-d’Or soit révélée au grand jour et provoque la commotion générale que l’on sait. Obligeant le gouvernement, au lendemain du visionnement de l’émission, à dénoncer avec beaucoup d’émotion de tels agissements, et surtout à prendre des mesures concrètes immédiates : suspension administrative des huit policiers, nouvelle enquête, menée cette fois-ci par les enquêteurs du SPVM et non plus par la SQ, etc.

Au-delà du choc médiatique

Il est vrai que beaucoup connaissent à ce propos l’explication passe-partout : la journaliste de l’émission Enquête de Radio-Canada Josée Dupuis était venue — accompagnée de son caméraman Emmanuel Marchand — assez dans la région de Val-d’Or pour tenter de voir quelle forme pouvait prendre au Québec le drame des 1186 femmes autochtones canadiennes disparues. Et elle s’était intéressée au cas de Cindy Ruperthouse, femme autochtone de 44 ans de Val-d’Or dont on n’a plus aucune nouvelle depuis le printemps 2014. Et voilà qu’en plus de découvrir que la SQ n’avait pratiquement mené aucune enquête autour de son cas, elle tombe sur des femmes qui se mettent à lui raconter les propres sévices qu’elles ont subis et continuent à subir de la part d’un certain nombre de policiers en exercice !

Mais au-delà du choc produit par ces révélations médiatiques, ce qui n’a peut-être pas été mis assez en lumière, c’est le rôle joué par le Centre d’amitié autochtone de Val-d’Or et en particulier par sa directrice, Édith Cloutier. On l’a dit et redit, il n’est jamais simple pour une femme — quelle qu’elle soit — de dénoncer un agresseur, et encore moins pour une femme autochtone, qui plus est en situation de pauvreté chronique, quand ce n’est pas de détresse absolue. Alors imaginez : oser dénoncer un policier et le faire devant une journaliste inconnue, en parvenant à ce que son témoignage garde une quelconque légitimité, cela tient de l’exploit pur et simple. À moins que, justement, vous ne vous sentiez pas toute seule, mais soutenue et appuyée par une communauté qui fait lien et corps avec vous et qui dispose d’une institution qui a su se mettre au service de tous les autochtones résidants ou de passage en ville, quels qu’ils soient et quelles qu’elles soient !

Être en lien

C’est justement ce que le Centre d’amitié de Val-d’Or est parvenu à faire au fil de ces dernières années. Il a pris très au sérieux cette nouvelle configuration de la condition autochtone faisant qu’un nombre grandissant d’autochtones du Québec (et particulièrement de femmes) tend à séjourner en ville plus longtemps et à s’y installer ; avec tout ce que cela implique pour eux d’aléas et d’incertitudes puisqu’ils perdent ainsi la protection de leur communauté originaire et doivent affronter un monde urbain allochtone a priori hostile. Le centre est devenu ainsi « leur maison » et leur point de référence et d’appui au coeur de la ville, offrant à tous et toutes, avec un succès grandissant et sans distinction de nation ou de communauté d’origine, des services culturellement pertinents et sécurisants : services à la petite enfance, aux aînés, soutien psychosocial, ateliers culturels, hôtellerie, garderie, clinique médicale, etc.

Mais plus que de mettre en place des services adaptés à ces nouvelles réalités urbaines, ce qui guide Edith Cloutier et son équipe sur le long terme, c’est surtout l’espoir de participer au développement d’une « communauté citoyenne autochtone urbaine » se constituant peu à peu à travers les valeurs de l’holisme et de l'« empowerment » ainsi qu’autour d’un projet social visant autant la réédification individuelle et collective que l’établissement de nouveaux ponts avec la société allochtone, sur un pied d’égalité.

Et à n’en pas douter, c’est cette « communauté citoyenne » qui était là aux côtés des femmes autochtones qui ont osé parler à l’émission Enquête. C’est cette communauté citoyenne qui, pour une bonne part, est à l’origine de leur prise de parole collective et de son succès. Et c’est ce qu’il ne faudra pas oublier quand on cherchera à trouver des remèdes de fond à la formidable détresse que ces femmes autochtones de Val-d’Or peuvent vivre et dont les témoignages qu’elles ont osé nous livrer nous ont fait comprendre un peu mieux la véritable ampleur.

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3 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 27 octobre 2015 01 h 00

    Des commoditées dont chaque citoyen devrait avoir droit

    En fait les réserves sont-ils des milieux de vie ou il fait bon vivre ou est ce des endroits ou émerge toutes sortes de comportements marginales, ces gens sont-ils traités avec dignité et profitent-ils de la richesse collective et des commoditées au meme titre que n'importe lequel citoyen, voila selon moi la question sous jacente, a la crise actuelle, dont a voulu nous sensibiliser l'ONU, il y a quelques années, ces gens profitent-il des commoditées légitimes

  • Hélène Gervais - Abonnée 27 octobre 2015 08 h 05

    C'est magnifique ce Centre ...

    Ce serait bien qu'il y en ait comme cela partout où les Autochtones pourraient se retrouver.

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 27 octobre 2015 10 h 37

    Victimes

    Voici une autre pensée : Au lieu de s'occuper des victimes, ne serait-il pas judicieux d'arrêter de «victimiser» ? Ça règlerait le problème «à la source». Cesser de violer des femmes diminuerait grandement le nombre de femmes violées. Cesser de «taper» dessus les sécuriserait peut-être d'avantage que de s'occuper de leurs ecchymoses.

    Je sais, c’est beaucoup demander, ce n’est presque plus la mode, mais… un respect fondamental de la personne, ne serait-ce pas une bonne idée ? Au pire, ça allègerait les lignes d’attentes aux urgences et nous sauverions quelques dollars d’essence dans les ambulances.

    La seule et unique solution à la maltraitance est «d’arrêter de maltraiter». C’est pas comme la pluie ou la neige, elles nous ne pouvons rien y faire. Vous me direz que la bassesse fait partie de l’humain, mais doit-on s’en contenter ? Est-ce devenu «la norme» ? Le nivellement vers la base est-il rendu si profond qu’on ne peut en sortir ? Sommes-nous vraiment bloqués sur le chemin de la déchéance ? L’honneur est-il devenu un vain mot enterré sous la procédure ? Sommes-nous rendus au point où s’il n’y a pas de règlement tout est permis, nous ramasserons les pots cassés et les vies brisées après ? Y a-t-il eu trop de morts au nom du «Tu ne tueras point» ?

    L’œil de Dieu sera maintenant remplacé par une caméra pour s’assurer de ne pas déroger au devoir et du respect de l’autre. Faut être rendu bas, pas à peu près.

    S’cusez les gars, mais les femmes, ce sont la mère ou la fille de quelqu’un. Et si c’était la vôtre qu’on maganait, vous réagiriez comment ? Juste une question comme ça en passant.

    Est-ce que dans notre société un homme qui trucide ses enfants parce qu'il n'est pas de bonne humeur est rendu la base de référence ? (Je sais… ça n’a pas rapport, ça non plus). Il ne reste plus grand chose qui a rapport effectivement. On n’a pas fini d'écrire des règlements pour remplacer les dix écrits il y a quelques années.

    PL