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Quel «devoir» citoyen, au juste?

Le vrai devoir de citoyen ne se résume pas à voter, mais ouvre à la nécessité de faire un choix éclairé et conscient.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Le vrai devoir de citoyen ne se résume pas à voter, mais ouvre à la nécessité de faire un choix éclairé et conscient.

On m’a demandé l’autre jour pour qui j’allais voter aux élections fédérales. J’ai répondu que je n’irais probablement pas voter, faute de candidat ou de parti représentant mes valeurs. On m’a alors rétorqué : « Ah, OK. Tu vas annuler ton vote. » J’ai donc répondu : « Non. J’irai juste pas voter. Je pense. »

On m’a donc rappelé que c’était mon devoir de citoyen.

Ah ouais ? Selon qui ? Qui est ce prof qui me pose un problème sans solution, mais qui m’impose de le résoudre, même si ma réponse, en définitive, ne représenterait rien, ni pour moi ni pour personne ? Devoir de citoyen. Ne me faites pas rire.

J’en ai parlé à un ami qui m’a dit qu’il fallait au moins que j’annule mon vote. J’ai ri. Et fort. Je me suis tordu de rire, en fait. Pourquoi je ferais ça ? Alors qu’aucune option ne me représente, je devrais, en plus, légitimer ce fait et souscrire à un système électoral non proportionnel qui ne représente absolument rien ? Comment ça se fait qu’avec autour de 30 % de l’électorat, un parti peut être majoritaire et décider de ce qu’il veut pendant des années ?

Alors si je ne vote pas, ce sera parce qu’aucune option ne me représente. Aucune. Surtout pas celle qui légitime le plus notre système plus que désuet, et ce, même si ça permet à un analyste politique de dire que la jeunesse se désintéresse de la politique. Avouons-le : la seule différence entre ne pas se présenter aux urnes et « annuler son vote » au fédéral, ce sont les analyses politiques du Club des ex. Et moi, franchement, je m’en fiche, du Club des ex.

En fait, je m’intéresse profondément à la démocratie. C’est pourquoi j’exercerai mon « devoir de citoyen » et choisirai de ne pas prendre part au plus grand spectacle de l’histoire canadienne. Sérieusement, qui pense que la période électorale actuelle en est une de débats de fond ? Qu’y a-t-il d’anormal à ne pas vouloir participer à un jeu où les joueurs sont soit convaincus de la nécessité du pétrole ou en attente de se faire convaincre par des études environnementales ; soit xénophobes, soit simplement obnubilés par un tissu qui touche peut-être 60 femmes (maximum) au Canada ?

Le «vrai» devoir

Autre chose sur ce devoir de citoyen. Le vrai devoir de citoyen, c’est celui de s’informer et d’agir en conséquence. Ce n’est pas d’écouter quatre ou cinq personnes débattre de sujets « mainstream » et faire des promesses aléatoires en fonction de la sortie du plus récent sondage. Ce n’est pas d’aller voter pour celui ou celle qui t’a convaincu durant le dernier mois qu’il ou elle était la personne la plus présentable à tes parents. Ce n’est pas de se laisser berner par des campagnes de comm aussi douteuses les unes que les autres et d’ensuite dire que « c’est ça, la démocratie ». La démocratie ne devrait pas être réduite à une photo sur Facebook avec 532 likes et 784 partages. La démocratie, ce n’est pas ça. La démocratie s’exerce et s’applique. Elle se vit au quotidien, et le sentiment d’injustice sociale qu’on ressent tous les jours dans diverses sphères de la société est le reflet de notre aliénation populaire. En ce sens, voter blanc, c’est effectivement le message qu’aucun parti ne te représente, mais c’est aussi voter pour toutes ces bêtises.

Passer l’examen

Et puis, il y a de ces personnes qui, selon moi, devraient mieux faire leur devoir de citoyen. Si depuis quatre ans tu ne t’es jamais posé de questions sur la politique, si tu as de la difficulté à te rappeler qui sont les chefs de parti, si tu penses que Jack Layton est encore le chef du NPD, si tu penses qu’un pipeline, ça sert à fumer du pot, si tu penses que Pierre Karl Péladeau est le chef du Bloc et que Philippe Couillard est président du Canada, garde-toi une petite gêne, et avant d’aller exercer ton « devoir de citoyen », va donc étudier quatre ou cinq ans de plus chez vous. L’examen approche et t’es pas prêt ! Tu vas échouer. Tu vas nous faire croire en une grande démonstration démocratique, on sera ému, on trouvera ça beau et donc bien valorisant d’avoir assisté à cet événement si grandiose, et on écopera encore parce que tu n’auras pas fait ton vrai devoir de citoyen. Celui de faire un choix éclairé et conscient.

En somme, je n’essaie pas de dissuader qui que ce soit d’aller voter. Au contraire, si tu veux bloquer les conservateurs et que tu habites en banlieue de Québec, eh bien, c’est peut-être une bonne idée d’y aller. Si tu trouves que ton vote ira dans le sens de tes valeurs et que tu penses réellement que le parti pour lequel tu votes fait bien les choses (tu me téléphoneras parce que je ne l’ai pas trouvé, moi), eh bien, c’est peut-être une bonne idée d’y aller. Je ne dis pas que voter, c’est un geste de cave. Je dis simplement que ç’en est devenu un dogme insensé, quasi maladif, et que c’est pour cette raison que les partis actuels peuvent se permettre littéralement n’importe quoi. Et c’est triste. Vraiment triste.

35 commentaires
  • Pierre Lefebvre - Inscrit 13 octobre 2015 05 h 27

    Penser

    C'est une position qui se défends. J'ai même pensé déjà que ce serait leur jouer un bon tour si personne n'irait voter pour une fois. Ça ne semble pas être cette année encore. Ou tout le monde rempli toutes les cases en protestation. N'importe quoi qui leur signifierait qu'on ne joue plus à ce jeu-là. Ça donnerait un message pas mal plus fort qu'une parade dans la rue avec quelques pancartes. On peut toujours rêver.

    PL

    • Raymond Labelle - Abonné 13 octobre 2015 14 h 28

      Lorsqu'on regarde les chiffres d'abstention, il est impossible de savoir quelle partie de cette abstention est attribuable, par exemple:

      - à des troubles cognitifs,
      - à de l'indécision,
      - à de l'indifférence totale à notre sort collectif
      ou...
      ... à une réflexion approfondie.

      On interprète beaucoup l'abstention, mais la marge d'erreur d'une telle interprétation est très grande.

    • Raymond Labelle - Abonné 13 octobre 2015 14 h 38

      Il y a un roman de José Saramago (Nobel de littérature, 1998) où les citoyens ont voté blanc en pourcentage supérieur des votes exprimés (ce qui est différent de l'abstention). Le titre: La lucidité.

      Est la suite d'un autre roman: L'aveuglement

      Ça pose des questions.

      Il s'agit de traductions, les versions originales sont en portugais.

    • Christian Montmarquette - Abonné 13 octobre 2015 18 h 48

      «C'est une position qui se défends. J'ai même pensé déjà que ce serait leur jouer un bon tour si personne n'irait voter pour une fois.»-pierre lefebvre

      Quand je pense que c'est «vous», qui me traitiez d'anarchiste y'a pas si longtemps..!

      Alors, sachez que les anachistes ne votent pas!

      Exactement comme la position que vous défendez aujourd'hui!

      - CM

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 14 octobre 2015 06 h 28

      Mon cher monsieur Montmarquette, la définition d'un esprit libre est qu'il peut penser n'importe quoi à tout moment et la définition de la liberté d'expression est de pouvoir le dire.

      S'il n'y avait que les anarchistes qui ne votent pas, votre étiquette collerait, mais il est beaucoup plus facile d'appliquer une étiquette sur ce qui est immobile. (Connaissez-vous quelqu'un dans ce genre ?) Croyez-vous sincèrement que l'auteur de la lettre ci-haut soit un anarchiste ou n'est-ce qu'une occasion de me retourner une balle ?

      Si vous réanalysez toutes mes échanges, vous remarquerez que seules les positions ancrées et immuables me font réagir car elles limitent cette liberté de penser autrement, ne fut-ce que pour un instant.

      Le problème avec un anarchiste est qu'il est toujours anarchiste et un acharné ne peut être qu'acharné. Toute déviation, si petite soit-elle, le déstabilise, ce qui n'est jamais le cas avec quelqu'un qui réfléchit librement, par et pour lui-même, n’est pas «militant» et ne porte aucun étendard.

      Pour une plus grande paix dans le monde et faire baisser la pression dans ces pages (à ma propre mesure), j’ai promis de ne plus vous attaquer, en souhaitant que tous suivent mon exemple afin que vous deveniez enfin cette «voix qui crie dans le désert» qui ne fait plus «réagir» personne (car là est votre seul pouvoir), mais… je n’éviterai pas de vous répondre quand vous vous invitez.

      «Exactement comme la position que vous défendez aujourd'hui !»
      Et il y a toujours demain qui apportera d'autres mystères (pour certains qui ne font pas que «répéter» le même mantra).

      Ce doit-être d'un ennuis mortel que d'être obligé de rentrer le même clou dans le même trou, comme dans une fabrique, tous les jours et sans relâche. Ça ne donne pas beaucoup de place à l'expression artistique, à l’imagination, au rêve et à la fantaisie. Quel fardeau écrasant ! Il n'y a qu'une personne ici de peinturée dans le coin qui gigote.

      Merci de m’avoir lu.

  • Jacques Boulanger - Inscrit 13 octobre 2015 06 h 19

    Qui ne dit mot consent

    Je comprends votre point de vue et je le respecte. D'autant que j'ai même failli en faire autant pour cette élection-ci. Mais au final, ne pas voter c'est faire le jeu du gouvernement en place. Ne pas voter, c'est comme voter pour un certain statu quo, donc en l'occurence conservateur. Mais, c'est bien sûr que si tous les conservateurs s'abstiennent ... Alors, il faut naturellement que les abstentionistes se répartissent équitablement. Donc, s'abstenir, c'est faire un choix et ce choix, généralement est à l'avantage du député sortant et conséquemment, sur une large échelle et par projection, du gouvernement sortant finalement.

  • Nelson Dumais - Abonné 13 octobre 2015 06 h 28

    Je n'aurais pas dit mieux !

    Rendu où j'en suis dans ma réflexion, je me retrouve complétement dans ce texte. Effectivement, aller voter lundi prochain équivaudarit à valider la médiocrité, la démagogie, l'opportunisme et la malhonnêteté intellectuelle qui a caractéris l'actuelle campagne électorale. Moi qui croyait avoir vu le fond du baril avec celle de Couillard !

  • Jean Lapointe - Abonné 13 octobre 2015 07 h 53

    Nous ne devons pas nous comporter en consommateurs

    «Autre chose sur ce devoir de citoyen. Le vrai devoir de citoyen, c’est celui de s’informer et d’agir en conséquence.» (Lorenzo Benavente)

    Je suis tout à fait d'accord avec cela. Mais des citoyens c'est il me semble en particullier au sein de la famille et à l'école qu' ils doivent être formés.

    Et alors la question que nous devons nous poser est la suivante? Est-ce que nous faisons tout ce que nous devrions faire pour que les jeunes deviennent des citoyens responsables? Sans doute pas. Alors nous avons tous du pain sur la planche.

    Mais ce n'est pas une raison pour ne pas voter.

    Si aucun des candidats (et aucun des partis politiques) «ne représente» toutes nos valeurs il me semble qu' on peut alors choisir celui ou celle qui s'en rapproche le plus.

    Nous ne devons pas nous comporter en consommateurs mais en citoyens qui se veulent le plus responsables possible.

    • Normand Perreault - Abonné 13 octobre 2015 15 h 33

      " Est-ce que nous faisons tout ce que nous devrions faire pour que les jeunes deviennent des citoyens responsables?: Comme s'il n'y avait que les jeunes qui n'étaient pas des citoyens responsables...

  • Richard Génois Chalifoux - Inscrit 13 octobre 2015 08 h 18

    Question à 9,5 millions

    « Comment ça se fait qu’avec autour de 30 % de l’électorat, un parti peut être majoritaire et décider de ce qu’il veut pendant des années ? »

    En 2011, les conservateurs ont formé un gouvernement majoritaire avec 39% des votes exprimés.

    Cela ne représentait que24% du nombre d’électeurs inscrits sur les listes électorales.

    Est-ce que les 9,5 millions de canadiens qui n’ont pas voté auraient pu y changer quelque chose?

    • Sylvain Auclair - Abonné 13 octobre 2015 13 h 09

      Je crois que si.

    • Margot Savoie - Abonnée 13 octobre 2015 20 h 41

      Poser la question c'est y répondre.

    • Sabrina Boileau - Inscrite 15 octobre 2015 12 h 30

      Le fond de cette opinion n'a pas pour seul sujet l'insatisfaction d'un citoyen vis-à-vis du parti élu. Certes, les citoyens qui n'ont pas voté aux élections 2011 auraient pu faire pencher la balance d'un côté ou de l'autre, mais le vrai sujet de ce texte est l'insatisfaction de citoyens vis-à-vis du système d'élection ainsi que de la démocratie à laquelle on les incomble de participer sous prétexte d'un devoir citoyen. Il va s'en dire que si aucun des partis représente les valeurs d'un citoyen, ni même le système d'élection ou la démocratie d'un pays, force est d'admettre qu'il est du devoir du citoyen de ne pas voter.