Elizabeth II, reine d’un empire sur lequel le soleil s’est couché

Elizabeth II détrône désormais sa trisaïeule la reine Victoria, détentrice jusqu’ici du record de longévité sur le trône britannique. Incidemment, le Canada souligne aussi l’étonnante durée du règne de sa reine et souveraine, devenue chef d’État à la mort de son père George VI, en 1952. Son passage sur le trône est si long qu’il lui aura permis d’assister au passage des gouvernements de 12 premiers ministres britanniques et d’autant de premiers ministres canadiens.

Elizabeth II aura rencontré tous les présidents de la IVe et de la Ve République. Rares sont les chefs d’État qui, comme elle, exerçaient leurs fonctions exécutives alors que l’on a érigé, puis détruit, le mur de Berlin. À l’occasion de ce nouvel anniversaire de la reine du Canada, il importe d’évaluer le legs politique et constitutionnel d’Elizabeth II pour le Québec et la fédération canadienne.

Déclin à la britannique

Contrairement à son arrière-arrière-grand-mère Victoria, qui a régné sur l’Empire britannique alors qu’il s’étendait, Elizabeth II aura participé, quasi impuissante mais politiquement sereine, à son rétrécissement. En effet, alors qu’elle occupe ses fonctions de chef d’État, l’Empire britannique se décolonise peu à peu. L’Inde et le Pakistan avaient accédé à leur indépendance cinq ans avant qu’Elizabeth II accède au trône, mais l’actuelle monarque reconnaît peu après l’indépendance de nombreuses ex-colonies de la Couronne. Sous Elizabeth II, le repli de l’Empire britannique « à l’est de Suez » s’accélère avec la rétrocession de Hong-Kong, la montée du courant républicain en Australie et le rapatriement de la Constitution canadienne à Ottawa. Encore récemment, la Jamaïque et les Bahamas, qui ont toujours « Sa Majesté » pour chef d’État, ont déclaré leur intention de « républicaniser » leur système politique. Les Néo-Zélandais devraient aussi, dans les prochains mois, abandonner leur actuel drapeau, sur lequel figure l’Union Jack, pour en adopter un aux couleurs locales.

À la différence de ses prédécesseurs immédiats, qui ont eu droit au titre de « Rex Imperator ou Regina Imperatrix », Elizabeth s’est vu rétrograder au simple « Regina ». Dans son monogramme royal, « E II R », qui renvoie à « Elizabeth II Regina », tient tout entier l’effondrement d’un ordre mondial dirigé par les Britanniques et l’avènement d’un nouveau, défini par la montée de la superpuissance américaine.

La Couronne canadienne

Le déclin en puissance du géant britannique s’est fait ressentir jusqu’au coeur de la fédération canadienne, pays chéri d’Elizabeth II. Bien qu’elle ait visité le Canada plus fréquemment que tout autre pays du monde mis à part le Royaume-Uni, la souveraine et ses représentants en sol canadien n’ont cessé de perdre en importance constitutionnelle, politique et symbolique. Bien que le gouvernement Harper ait réhabilité le qualificatif « royal » pour l’accoler à différents éléments des forces armées, il y a fort à parier que ces changements dénominatifs n’auront pas pour effet, à eux seuls, de raviver la fibre royaliste des Canadiens, qui s’identifient de moins en moins comme « sujets de la Couronne ».

Les rapports difficiles qu’ont entretenus nombre de Québécois avec l’institution monarchique dans l’histoire récente témoignent d’ailleurs de la distance qui s’est installée, avant de s’élargir, entre la société politique canadienne et la Couronne, « le premier principe du gouvernement canadien », selon le politologue canadien David E. Smith. Il n’en reste pas moins que le statu quo constitutionnel est mieux toléré au Canada que dans nos pays cousins, comme l’Australie, où s’est tenu en 1999 un référendum sur le maintien des fonctions royales dans la Constitution. Sans doute la renonciation à l’abolition de la monarchie dans la fédération canadienne tient-elle en partie à la difficulté de modifier la Constitution. Reste à la portée d’un changement politique le mode de désignation des lieutenants-gouverneurs dans les provinces, double symbole d’une dépendance vis-à-vis du gouvernement fédéral, qui les nomme, et de la Couronne, qu’ils représentent.

La discrétion d’Elizabeth II

Signe qu’Elizabeth II est un monarque de son temps, elle a réduit le train de vie de la famille royale, ouvert Buckingham Palace au public et payé de l’impôt. Sur le trône, elle a aussi accueilli l’implosion et la transfiguration de l’Empire britannique, transfiguration qui est notamment passée par la naissance et la montée en importance du Commonwealth, cet autre héritage d’un passé colonial en partie révolu. Elizabeth II aura néanmoins assuré le passage d’une époque caractérisée par le leadership britannique à une autre, sans ressentiment ni panique. À la différence de son équivalent britannique, l’Empire français s’est éteint avec plus d’agitation. Plusieurs Canadiens seraient sans doute plus amers vis-à-vis de la Couronne si le règne d’Elizabeth II n’avait pas été caractérisé, comme il l’a été, par sa discrétion, sa retenue volontaire et son sens du devoir. Il reste à voir si la monarchie survivra au départ de la reine d’un empire sur lequel le soleil s’est finalement couché.

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