Élections: la presse joue-t-elle adéquatement son rôle?

De manière générale, et plus encore en ces temps d’élections fédérales, la question de la pertinence de la presse et des médias se pose. « Historiquement, la presse est liée à notre conception de la démocratie. […] Elle contribue à rendre le monde lisible, fait circuler une information fiable, certifiée, mise en forme », affirme le philosophe Florian Forestier ; le rôle de la presse et des médias est ainsi de discriminer ce qui peut faire sens et de participer au bien commun. Mais est-ce toujours le cas ? Le « quatrième pouvoir », censé nous prévenir des égarements des trois autres pouvoirs (législatif, exécutif et judiciaire) et nous informer convenablement, respecte-t-il bien sa mission ?

Lorsque l’on observe la couverture médiatique de la présente campagne électorale de plusieurs médias, on peut raisonnablement en douter. En effet, rien ne va plus quand des anecdotes et faits divers en viennent à faire la « nouvelle »… Pensons seulement à ce navrant article intitulé « Un “cell”, “un pénis” et “ben des chips” : le kit de survie nucléaire d’une bloquiste » ; quand une journaliste va demander, le plus sérieusement du monde, à une candidate : « On est au 27e jour de la campagne, qu’est-ce qui vous a surpris jusqu’à présent ? » ; quand le scandale Duffy ou le fait d’équilibrer ou non les futurs budgets deviennent des enjeux électoraux… ; quand les commentateurs traitent des stratégies des partis plutôt que de leurs idées. Et lorsqu’on ne dilue pas les enjeux réels, on en profite pour en imposer d’autres : réduire la campagne à un affrontement NPD-PCC, notamment.

Évoquons la formule des débats qui est souvent consensuelle, balisée et écourtée, que ce soit à la radio, à la télévision. Elle ne permet que trop rarement de voir les aspirants au pouvoir véritablement dans l’embarras, se faire poser les questions difficiles et nécessaires. À quand un entretien avec un journaliste ou un stratège d’un parti concurrent pendant deux heures entières ? À quand un face-à-face avec de « vrais » citoyens ?

Il est inquiétant de voir comment les médias traitent uniquement de « la course » sans jamais parler de qui peut bien orchestrer la fameuse course… Qui est propriétaire des « quatre chevaux » ? Quel serait le rôle des banquiers et des pétroliers par hasard ? Personne n’en parle, surtout pas les médias corporatistes.

Chiens de garde ?

Et que dire de cette presse qui relaie des sondages douteux ? Qu’importe s’il n’y a pas de marge d’erreur, pas d’échantillons aléatoires (probabilistes) et aucune méthodologie explicitée, ils font leur une avec ceci, car il faut bien vendre des exemplaires, paraît-il. Résultat : journalistes et commentateurs spéculent tous en choeur sur du vide. Un fort pourcentage de l’analyse politique au Québec se fait malheureusement là-dessus : sur le néant devenu matière à réflexion.

Comment se fait-il que l’ensemble des journalistes ne boycottent pas Stephen Harper et ses directives rétrogrades (notamment devoir payer pour poser des questions), qui briment la liberté d’expression des journalistes et l’accès à l’information ? Honte aux journalistes qui acceptent d’être des potiches et manquent durablement à leur profession afin d’obtenir du « contenu » provenant du gouvernement. Comment voulez-vous informer convenablement la population ? Comment voulez-vous rehausser le niveau des échanges par de telles dispositions, pas un tel abandon de votre part ?

Tout cela révèle, sans trop d’étonnement, que les médias peinent à couvrir les différents enjeux de la campagne et à honorer leurs devoirs essentiels. Malgré une impression d’accessibilité à l’information et bien que les médias se proclament comme le « contre-pouvoir », il advient que « la grande majorité des journaux, des radios et des chaînes de télévision appartiennent à des groupes industriels ou financiers intimement liés au pouvoir. Au sein d’un périmètre idéologique minuscule se multiplient les informations prémâchées, les intervenants permanents, les notoriétés indues, les affrontements factices et les renvois d’ascenseur », pour citer le synopsis du film Les nouveaux chiens de garde, de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat. Dans ces conditions, la presse est condamnée à rater sa cible d’incarner les valeurs d’indépendance, de pluralisme et d’objectivité qu’elle souhaite défendre. Ainsi, nos médias seraient-ils devenus les nouveaux chiens de garde du pouvoir en place ?

Si tel était le cas, Ignacio Ramonet, directeur du Monde diplomatique de 1990 à 2008, propose un intéressant remède : un « cinquième pouvoir », qui permettrait « d’opposer une force civique citoyenne à la nouvelle coalition des dominants ». Selon M. Ramonet, sa fonction serait « de dénoncer le superpouvoir des médias, des grands groupes médiatiques, complices et diffuseurs de la globalisation libérale », car, note-t-il, « l’information, en raison de son explosion, de sa multiplication, de sa surabondance, se trouve littéralement contaminée, empoisonnée par toute sorte de mensonges, polluée par les rumeurs, par les déformations, les distorsions, les manipulations ».

Heureuse nouvelle, ce « cinquième pouvoir » s’exerce déjà par l’entremise des médias sociaux, des blogues, des journaux indépendants et des plateformes citoyennes. Mais une question se posera toujours : est-ce vraiment suffisant pour faire contrepoids au système politico-médiatique ?

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