Les perdants magnifiques

Une affiche électorale montrant le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Une affiche électorale montrant le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe

Cet après-midi, les premières affiches du Bloc québécois ont été accrochées aux poteaux de mon comté. Moi qui n’y crois plus, c’est une drôle d’émotion qui m’a saisi, placé que j’étais au-devant de ce vieil homme lancé vers une autre défaite et qui, dans un sursaut en disant long sur sa désespérance, en appelle sans détour à ce qu’il reste de l’indépendantisme.

J’ai poursuivi ma déambulation, songeant à prendre une photo de l’un des derniers témoignages de cette idée à propos de laquelle, cinq décennies durant, nous nous serons entre-déchirés, pour finalement fuir, écoeurés, cette salle où des lutteurs achèvent de s’épuiser sur le ring de nos peurs. Il m’arrive d’être bien sentimental à propos de ce combat pour lequel j’aurai fait moins que quiconque ; je réclame pourtant mon droit à l’obsolescence, à m’attacher à ce contre quoi le vent a tourné. En tous points, je suis un indépendantiste ringard.

Cet été, ma copine et moi sommes allés à Natashquan, bien désireux de nous plonger dans les racines d’un autre Québec, si loin de tous les saints qui jalonnent le grand fleuve là où il ne s’est pas encore mué en mer. Natashquan, le village de l’autre Gilles, un lieu à l’importance culturelle démesurée en regard de ses 250 habitants — on raconte qu’il n’y en aurait pas plus de 80 à braver l’hiver. Là, nous avons pu nous emplir de québécitude dans sa version ancienne, démodée. Et un soir, au sortir du spectacle, ma copine m’a fait remarquer toutes ces têtes grises et blanches : à n’en point douter, nous avons une vieille âme. Dans la cuisine et au bar, quelques étudiants, livrés pour usage estival, assuraient le service.

Je n’ai nullement l’intention de déplorer l’incurie de la génération montante en regard de la culture québécoise traditionnelle : après tout, qui serais-je pour édicter, du haut de mes 32 années, les véritables préoccupations devant nourrir l’implication des plus jeunes ? Comprendre n’est pas abandonner, il m’est possible d’éprouver une certaine déception au regard de l’effacement de ce qui m’est cher, tout comme je peux manifester mon attachement au souvenir de la façon différente que nous aurions pu avoir d’habiter la Nord-Amérique. Mais cela ne me dispense pas d’accepter les craintes de ceux qui, percevant au travers des écrans l’écho assourdi d’un monde farouche et écorché, se demandent en quoi l’idée nationale peut bien les concerner.

Au seuil de la défaite

Au-delà de Natashquan débute une sorte de Groenland québécois peuplé de Terre-Neuviens. À Harrington Harbour, chaque mois de juin, des icebergs viennent se fondre à la mer ; à ma copine et à moi, on a raconté qu’une fois même, il s’en est trouvé un ayant persévéré jusqu’à l’hiver.

À la façon des glaces écroulées de la banquise, les idées essaiment et sombrent. Quelques-unes s’effacent après avoir atteint une quelconque terre promise, mais la plupart s’éloignent, à la dérive, pour se diluer loin des regards moqueurs. Il y a quelques décennies de cela, des dizaines, peut-être même des centaines de millions de gens ont adhéré au marxisme, lequel, après révolutions, guerres et répression, s’en est allé dans un murmure, vaincu par le souffle des paroles libérées. Et pourtant, si nul n’entrevoit encore aujourd’hui le début de la fin des pires inégalités, si aucun ne se risque à annoncer la libération prochaine des peuples ouvriers maintenus dans la misère d’une géographie industrielle mouvante, qui ose encore parler de lutte des classes ? Ce n’est pas d’un manque de pertinence que meurent les idées, mais du temps qui use et qui lasse.

Alors je revois Gilles Duceppe, cet homme serein et malheureux de la pancarte, je l’écoute aussi, parler de la gestion déficiente des pêches et réclamer la gestion de l’assurance-emploi, rappeler le centralisme du NPD et discourir sur la prise en charge par nous-mêmes de notre économie ; bref, je le vois louvoyer au pourtour du problème fondamental qui est celui d’un avenir dont on ne sait plus très bien si cela nous dérange, au fond, qu’il soit soumis à une culture autre, tant on ne distingue plus ce qui nous en sépare. Et j’imagine ce Gilles Duceppe au seuil de la défaite, sachant que jamais les siens ne s’uniront à la haute idée qu’il se fait d’eux. Le temps lui a manqué, car le temps les a usés, lui et son mouvement.

Alors je me rappelle cette question de ma copine : habitant le comté de Papineau, vais-je voter pour Anne Lagacé Dowson, cette candidate hors pair capable de défaire Justin Trudeau ? J’hésite, pour finalement me dire qu’en dépit de tous les souvenirs, il ne m’importe plus d’entretenir l’antagonisme contre ce nom de Trudeau.

Cet automne, je préférerai faire semblant de rien. Je ferai abstraction des années récentes, de ces deux décennies où nous, indépendantistes, n’aurons rien dit qui vaille la peine d’être énoncé, j’oublierai toutes les erreurs, surtout celles survenues vers la fin, quand l’aigreur a paru prendre la place de nos espoirs. Je me rappellerai plutôt ce passé de glaces duquel l’idée s’est un jour détachée, et combien ce fut un boulot ardu que de l’envoyer se perdre si loin dans l’océan de nos peurs. Cela mérite hommage. Encore une fois, et peut-être la dernière, je voterai avec les miens.

16 commentaires
  • Pierre Lefebvre - Inscrit 28 août 2015 04 h 39

    je voterai avec les miens.

    Faire le contraire serait renier toute sa vie.

    Des fois, c'est mieux de garder sa position plutôt que de chercher la victoire à n'importe quel prix; surtout au prix de soi-même.

    PL

  • Benoit Simoneau - Abonné 28 août 2015 07 h 27

    Bonté divine...

    Relève la tête mon vieux! Nous ne sommes pas morts, et le combat n'est pas terminé!

  • Philippe Dubé - Abonné 28 août 2015 07 h 46

    Langage sibylin

    Qu'est-ce à dire "je voterai avec les miens"? Les vôtres_ comme vous dites_ votent multicolore: bleu, rouge, orange, vert, bleu/blanc, etc. Du haut de vos 32 ans avoués, vous vous laissez emporter par une verve qui, d'entourloupettes en entourloupettes, ne rime à plus grand'chose à la fin. Les idées comme la glace finissent par fondre une fois sorties de leur contexte de cristallisation. Une lecture de surface porte à la nostalgie aux embruns du pays de Gilles Vignault alors qu'il faut, de plus belle, aller sonder les profondeurs de la radicalité idépendantiste et bon ententiste de l'âme québécoise et canadienne française. Le deux faces d'une même médaille, les deux races d'une même bataille.

    • Charles Reny - Abonné 28 août 2015 09 h 35

      Il veut dire quI'il est souverainiste et qu'il va voter dans ce sens...

  • Jacques Lamarche - Abonné 28 août 2015 07 h 51

    Tout un boulot!

    Moi aussi, je voterai avec les miens, avec ceux qui restent, contre ceux qui croient que l'avenir sera meilleur dans un ¨autre¨ pays ! Mais aussi pour fermer une plaie qui ne veut pas guérir! Pour calmer une douleur encore lancinante!

    Fabuleux texte qui traduit bien le drame qui a brisé l'âme de tout un peuple! Bravo et merci! On se sent moins seuls!

  • Philippe Dubé - Abonné 28 août 2015 08 h 28

    petit rappel

    Le titre de cet article est tiré directement du deuxième roman de Leoanrd Cohen, Les Perdants magnifiques (Beautiful Losers), publié en 1966.

    Second roman de l'écrivain montréalais de souche qui n'était pas encore connu, au moment de la parution de ce livre, comme une vedette de la musique pop. Tiré de Wikipédia.