Contrer le surdiagnostic et le surtraitement du cancer du sein

Afin que les femmes comprennent mieux l’enjeu du surdiagnostic, le discours sur le cancer du sein devrait changer.
Photo: Frans Rombout Getty Afin que les femmes comprennent mieux l’enjeu du surdiagnostic, le discours sur le cancer du sein devrait changer.

La semaine dernière, Steven Narod et son équipe publiaient une étude sur le cancer canalaire in situ (CCIS), traditionnellement considéré comme un précurseur du cancer du sein invasif qui peut s’avérer mortel. Cette étude démontre que le dépistage et le traitement massif du CCIS n’ont pas mené à une diminution du taux de mortalité chez les femmes atteintes du cancer du sein, mais plutôt au surtraitement de la maladie.

Une autre étude majeure, publiée dans le Journal de l’Association médicale américaine au mois de juillet 2015, révélait que les programmes de dépistage systématique par mammographie n’ont dans les faits aucunement réduit le taux de mortalité associé au cancer du sein. Ces études s’ajoutent à une longue liste de preuves d’après lesquelles la mise en place de ces programmes à grande échelle n’a pas abouti à une amélioration de la détection des grosses tumeurs ou des cas avancés de cancer du sein ni à une diminution du taux de mortalité.

Dans les faits, ce que les programmes de mammographie ont principalement permis de dépister à la hausse, ce sont les petites tumeurs à un stade peu avancé, comme des CCIS, attestant donc du surdiagnostic actuel. Maintenant, comment les femmes doivent-elles interpréter ces informations ?

Qu’est-ce que le surdiagnostic ?

Le surdiagnostic est le diagnostic d’une tumeur qui n’aurait pas été cliniquement apparente en l’absence de dépistage. Le traitement d’une tumeur surdiagnostiquée ne peut pas être considéré comme étant bénéfique. Le surdiagnostic et le surtraitement sont maintenant largement reconnus comme une pratique médicale nuisible, dont le dépistage ferait partie. Dans le cas du cancer du sein par exemple, le CCIS était rarement diagnostiqué avant la mise en place d’un dépistage systématique. Malgré tout, des dizaines de milliers de femmes en Amérique du Nord qui seront diagnostiquées avec un CCIS devront subir un traitement agressif, souvent une mastectomie partielle ou totale suivie d’une radiothérapie et parfois d’une hormonothérapie.

Il n’y a jusqu’à maintenant aucune estimation définitive sur l’ampleur du phénomène que sont le surdiagnostic et le surtraitement, car les chiffres fournis par la littérature scientifique oscillent entre moins de 10 % à plus de 50 % des cas de cancer du sein qui en découleraient, un éventail assez large. Il y a toutefois un accord général sur le fait que le CCIS serait particulièrement susceptible d’être surdiagnostiqué.

Un nouveau paradigme

Le cancer du sein n’est pas une maladie uniforme et nécessite des traitements différents adaptés à chaque cas. De plus, les tumeurs ne progressent pas nécessairement à un rythme constant. Les tumeurs indolentes ou paresseuses peuvent cesser de croître, croître plus lentement ou même décroître. Tout cela nous mène à un nouveau paradigme sur la complexité des cancers et leur traitement.

Les programmes de dépistage à la grandeur de la population se basent sur l’hypothèse selon laquelle le cancer progresse de manière régulière et graduelle jusqu’à un stade fatal s’il n’est pas traité. L’affirmation selon laquelle le dépistage précoce du cancer du sein sauve des vies est ainsi devenue problématique puisqu’elle mène à des interventions médicales pour les femmes dont les tumeurs seraient restées inoffensives, mais qui sont néanmoins victimes de la chirurgie, radiation, chimiothérapie et hormonothérapie non nécessaires. De plus, ces femmes doivent subir les conséquences médicales, économiques et sociales du cancer du sein pour le reste de leur vie, alors que cela aurait pu être évité.

En 2012, le National Cancer Institute des États-Unis organisait un panel composé de spécialistes et de patients plaidant pour une plus grande investigation du phénomène de surdiagnostic du cancer. Le panel émit les consensus suivants concernant le surdiagnostic et le surtraitement : il est proposé que nous reconnaissions l’existence commune d’un surdiagnostic et que nous développions une nouvelle terminologie pour remplacer le mot « cancer » lorsqu’il s’agit de lésions à faible risque. Il est aussi suggéré de créer un registre des lésions à faible risque et d’adapter nos méthodes de dépistage afin d’éviter le dépistage inutile. Finalement, il est recommandé de trouver de nouvelles stratégies pour aborder la progression du cancer du sein et sa prévention.

À Action cancer du sein du Québec, nous comprenons très bien la peur que peuvent éprouver les femmes lorsque les mots « cancer du sein » sont prononcés. Mais nous ne pouvons fermer les yeux sur le fait que trop de femmes sont inutilement traitées pour des lésions qui n’auraient jamais posé problème.

Afin que les femmes comprennent mieux l’enjeu du surdiagnostic, nous devons changer le discours sur le cancer du sein. Il nous faut passer d’une approche alarmiste à une approche plus nuancée basée sur une compréhension de la complexité des cancers et la nécessité de traitements différenciés, qui dans certains cas peuvent se limiter à une surveillance attentive. Nous devons réexaminer les programmes de dépistage, ainsi que le traitement du CCIS et développer des traitements moins agressifs, ainsi que des registres pour mieux comprendre l’évolution de ces cas. Nous avons également besoin de coordonner nos programmes afin que la recherche fondamentale sur la biologie des tumeurs devienne une priorité.

De plus, toutes les femmes devraient être outillées et encouragées à discuter de ces enjeux avec leur médecin lorsqu’un diagnostic de cancer du sein tombe. Finalement, il est primordial que les femmes qui sont impliquées dans les mouvements pour la santé des femmes soient incluses dans ces discussions, afin que soient développés les outils nécessaires pour effectuer ces changements.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

2 commentaires
  • Yves Corbeil - Inscrit 25 août 2015 16 h 00

    Vous vous posez des questions

    Prenez connaissance des livres traduit par le Dr Fernand Turcotte au sujet des systèmes de santé et comment ça fonctionne les arnaques de plusieurs façons de procéder. Les hopitaux universitaires, les pharmaceutiques, les statistiques, les tests de dépistages, les subventions, les cadeaux ect. ect.

    Sommes-nous vraiment entre bonnes mains tous le temps ou sert-on de cobayes pour les besoins pécuniers de certains joueurs.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 26 août 2015 07 h 35

      Évidemment, tout est toujours causé par une conspiration des forces du mal...