Donnons le pouvoir aux experts!

Les dépenses de santé totalisent une part importante de l’économie et font l’objet de multiples rapports demandés à des experts par les différents gouvernements.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Les dépenses de santé totalisent une part importante de l’économie et font l’objet de multiples rapports demandés à des experts par les différents gouvernements.

« À moins que les philosophes ne deviennent rois dans les États, ou que ceux qu’on appelle rois et souverains ne deviennent de vrais et sérieux philosophes, et qu’on ne voie réunies dans le même sujet la puissance politique et la philosophie, il n’y aura pas de relâche aux maux qui désolent les États, ni même, je crois, à ceux du genre humain. » (Platon, La République)

Si chacun regarde la réalité à travers une fenêtre plus ou moins étroite, il en découle des prescriptions favorables aux intérêts de celui qui est impliqué. La citation du philosophe Platon en est une bonne illustration : le philosophe-roi est le dirigeant idéal de la cité, éclairé par la culture, l’art et la pensée. Il propose d’ailleurs une conception romantique du dirigeant : « Aucun homme, quel qu’il soit, en aucune fonction de direction, dans la mesure où il exerce cette direction, ne considère ce qui est son intérêt propre, ni le prescrit, mais bien ce qui est utile à celui qu’il dirige et par rapport auquel il est l’expert en son art. » Il devient un chevalier.

Le parti pris de Platon pour la place du philosophe dans l’univers politique ne se retrouve-t-il pas aujourd’hui dans les recommandations des groupes d’experts de leur accorder un rôle autonome dans les programmes gouvernementaux ? Les experts font la promotion de leurs intérêts en recommandant la création d’organismes spécialisés, financés par le secteur public mais indépendants des processus politiques. C’est aussi la voie prise par les universitaires dans leurs travaux, commandités ou non, qui concluent inéluctablement à la nécessité de plus de travaux de recherche sur la question à l’étude.

Des exemples

Les dépenses de santé totalisent une part importante de l’économie, soit une prévision de 11 % du PIB canadien en 2014 avec un financement public de 70 %. Elles font l’objet de multiples rapports demandés à des experts par les différents gouvernements. Ils recommandent généralement de dépolitiser les décisions sur ce secteur malgré la grande importance du financement public.

En voici deux exemples. Le premier est tiré du rapport de la Commission d’étude sur les services de santé et les services sociaux, le rapport Clair : « La structure ministérielle telle qu’on la connaît depuis 1970 est-elle toujours adaptée au contexte actuel pour agir comme principal instrument de gouverne en fait d’administration globale de l’offre de services ? Ne faudrait-il pas créer une agence ou une société publique dotée d’un conseil d’administration hautement crédible pour coordonner l’administration de l’offre de services, en conformité avec les orientations et les budgets décidés par le gouvernement, auquel cas le ministère, ainsi allégé, verrait plutôt à élaborer les politiques, à définir les standards et à évaluer les résultats ? »

Récemment, le Groupe consultatif sur l’innovation des soins de santé publiait son rapport ; il recommandait d’établir un Fonds d’innovation pour les soins de santé qui devrait atteindre après quelques années une somme d’un milliard par an et aussi de créer un nouvel organisme, l’Agence d’innovation de la santé du Canada.

Voici son mandat : « L’Agence devrait assurer la surveillance et fournir une expertise au Fonds conformément au double objectif de retirer les obstacles structurels à l’innovation et d’appuyer la propagation et le déploiement à grande échelle. L’Agence devrait être indépendante et financée par le gouvernement fédéral. Elle devrait être régie par d’éminents Canadiens recevant le soutien d’un ou de plusieurs comités consultatifs composés de représentants d’un éventail d’intervenants. Sa structure organisationnelle devrait lui permettre de fournir une surveillance et une orientation solide et indépendante du Fonds. »

Ces deux exemples montrent bien une volonté de dépolitiser des dépenses publiques dont le financement les place dans la sphère politique où de multiples objectifs sont en concurrence. En somme, vouloir le beurre et l’argent du beurre.

La surestimation des experts

Comme tout groupe, les experts surestiment leur contribution en dissimulant bien leurs lacunes ou faiblesses. Les experts sont rarement unanimes, et cela est positif. Le développement des connaissances ne suit pas une trajectoire linéaire, mais s’apparente plutôt au jeu de notre enfance, « Serpents et échelles ». L’incertitude demeure.

De plus, les résultats obtenus lors d’une expérience sur un groupe déterminé ou pour une situation particulière se généralisent difficilement lorsque les mêmes conditions sont imposées à tous. C’est le grave problème des expériences pilotes volontaires, comme c’est le cas pour les expériences sur les différentes formes de rémunération des médecins.

Volonté politique

Les politiques publiques dépassent les aspects scientifiques pour impliquer des choix entre différents objectifs et des valeurs. Ce n’est plus le monde de la science, même si des connaissances approfondies aident les personnes à former de meilleurs jugements.

Les rapports ne se contentent pas de faire la promotion du rôle des experts dans les politiques publiques ; ils contiennent souvent des recommandations qui pour un social scientist ont peu de sens ou de portée. Il est intéressant de donner quelques exemples. Tout un rapport récent sur le système public de santé de l’Angleterre est consacré à un « Better leadership for tomorrow ». De plus, régulièrement, les rapports insistent sur l’idée que la résolution des problèmes exige une volonté politique ou un changement de culture.

Leadership, volonté politique, changement culturel, voilà de beaux thèmes qui sonnent bien, mais sans grande valeur opérationnelle. Ils conservent une consonance élitiste.

10 commentaires
  • Denis Marseille - Abonné 24 août 2015 06 h 36

    Mon Devoir

    Même si je ne suis pas toujours d'accord avec toutes les idées véhiculées par ce journal, je dois concéder que vous me faites réfléchir. Je relis parfois un article deux,trois fois pour être certain d'en comprendre toute la profondeur (ou son contraire)... Vous me faites travailler, vous me tenez réveillé.

    Merci à vous,

    Longue vie au Devoir.

  • François Dugal - Inscrit 24 août 2015 07 h 37

    Foutaise

    "Un expert a dit que ..."
    "Une étude a démontré que ...."
    Foutaise et intoxication : il ne faut pas se laisser berner.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 25 août 2015 06 h 20

      Les experts sont ceux qui regardent un panorama d'un seul oeil.
      Ils ont leur utilité, mais pour la «largeur du champ de vision», on repassera.
      À moins qu'un jour le «généralisme» devienne une expertise...

      PL

  • Jean-François Trottier - Abonné 24 août 2015 08 h 25

    Surtout les garder hors d'état de nuire...

    Nous avons encore pour le moment un gouvernement qui se qualifie (lui-même... mais qui décide de nommer les experts?) d'expert en économie. Wow!

    À part avoir profité du fait qu'il venait à peine de se faire élire, et donc qu'il n'avait pas eu le temps de réglémenter les institutions de prêt avant 2008, ce qui a évité au Canada le pire de la crise, ou bien surfer sur le prix du pétrole le plus sale au monde tout en ruinant l'économie de l'est du pays au passage, je ne vois pas comment qualifier ces experts...

    Ah! Ce ne sont pas des experts.... D'accord, allons ailleurs.

    Le Dr Barette est un expert, et même un spécialiste. Pas à redire. En fait son expertise dans les rouages du système de maladie est immense. Ce monsieur est en train de déboulonner complètement le système de santé public au profit d'une sectorisation, entendez marketisation, du privé.

    Cet expert est un danger public, un cataclysme ambulant.

    Vous parlez d'autrea experts ?

    Eh bien, parlons de la ligne d'attaque de Coullard à l'économie... Il n'y a pas plus experts, n'est-ce pas ?

    Dans leur domaine strict, la finance, ils le sont peut-être. Qu'en sais-je ? En tout cas, disons que selon leurs titre ils sont "autorisés". Ouais...

    Pourtant ils se comportent comme des amateurs jouant les yeux bandés à placer une queue sur un âne.
    Ils croient VRAIMENT pourvoir diriger le gouvernement comme une PME! Faut le faire!

    Toute leur stratégie tient en quelques points, disons-le, des enfantillages.
    Couper les dépenses : "l'État doit se mêler le moins possble d'économie".
    Couper les revenus : "l'argent est mieux utilisé par le privé".
    Vendre le sous-sol à la livre : Grand Nord.
    Mais voilà, les théories néolibérales ont totalement fait le démonstration de leur nullité au cours des dernières décennies.
    Depuis les déréglementations, nous avons connu deux crises dont l'une majeure, et ce n'est rien par rapport à ce qui se prépare en provenance de Chine. Ils livrent le Québec tout emballé aux

  • Michel Lebel - Abonné 24 août 2015 09 h 41

    Les choix...

    Mais qui lit ou pense à Platon de nos jours? Au bout du compte, la politique est une question de choix. Des choix fondés sur les connaissances, le jugement, et la morale. En ce domaine, il n'y a pas de vérité.

    MIchel Lebel

    • François Dugal - Inscrit 24 août 2015 11 h 41

      La politique n'est plus une question de choix, monsieur Lebel, mais une question de gros sous : bienvenue dans le royaume des lobbyistes, la ploutocratie.

    • Michel Lebel - Abonné 24 août 2015 15 h 59

      @ François Dugal,

      Les choses ne sont pas aussi simples que vous le dites!

      M.L.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 25 août 2015 06 h 27

      Il y a la théorie, il y a la pratique et si nous regardons ce qui se passe... l'un n'est pas l'autre; surtout si nous regardons les résultats de ces choix supposément fondés sur les connaissances, le jugement, et la morale car dans la pratique, ces choix sont fait «sans» connaissances, jugement ou morale. Nous sommes écrasés par les preuves.

      PL

  • Yves Corbeil - Inscrit 24 août 2015 13 h 11

    En résumé

    Ce que vous nous dites ce matin, c'est que ça ne changera pas parce que la volonté des élites ne permettra jamais que ''ses sujets'' accèdent au nirvana qu'elle s'est donné. Et les Zexperts sont là pour continué à nous faire rêver que des jours meilleurs sont à venir pour ceux qui travaillent fort. On est en Amérique '' tous le monde à la même chance '' n'est-ce pas.