Je suis Action Bronson

Plus de 21 000 personnes ont signé une pétition contre la performance du rappeur Action Bronson au festival Osheaga samedi dernier. L’auteur de deux chansons controversées dû à leurs propos misogynes a finalement annulé sa performance à la dernière minute, citant des raisons obscures. En réalité, tout laisse croire qu’Action Bronson a été victime de censure, comble de l’ironie quelques mois après que le Québec entier s’est évertué à être Charlie.

Ce scandale cache un malaise bien plus profond que les paroles misogynes du rappeur. D’abord, il semble évident que la majorité des signataires de la pétition ne connaissait pas Action Bronson, un rappeur connu pour son contenu humoristique, qui valorise les femmes de différents gabarits corporels dans ses chansons et qui aime décrire ses recettes de cuisine dans ses oeuvres. Cette pétition met plutôt en lumière la discrimination que font encore plusieurs envers la culture hip-hop et la profonde mécompréhension que nous avons du concept de liberté d’expression.

Le bruit des opprimés

 

Chaque culture a un registre qui lui est propre. Ce registre est constitué de symboles, de mots, de références qui doivent être analysés dans leur contexte pour être compris. La culture hip-hop et son registre furent bâtis par des Afro-Américains, souvent issus des milieux défavorisés. L’hostilité qu’ont plusieurs envers le genre cacherait une forme de discrimination raciale et sociale, prétendent plusieurs intellectuelles et activistes, dont la professeure universitaire Tricia Rose.

Dans son livre The Hip Hop Wars, Tricia Rose dénote que les médias de masse américains, tels que CNN, FOX, Time/Warner, font souvent référence aux artistes hip-hop en termes peu élogieux, les désignant souvent comme des criminels, n’ayant pas acquis les codes culturels pour analyser leur discours. Faut-il s’étonner que l’ancien directeur adjoint du FBI Milt Ahlerich se soit déjà positionné publiquement contre le groupe de rap mythique NWA, car il considérait le groupe comme une menace à l’Amérique en 1989 ? Plus récemment, le média Vice remarquait que c’était majoritairement des artistes hip-hop, comme Kanye West, qui sont victimes de pétitions contre leur présence à des festivals, alors que nombreux groupes rock qui sont aussi connus pour leurs paroles peu recommandables ne sont jamais signalés.

Derrière cette morale variable, on constate que les critiques du hip-hop font bien plus que critiquer des mots. Elles simplifient une culture pour conforter un certain segment de la population dans ses préjugé. Que les Afro-Américains et les classes défavorisées sont plus violents, moins éduqués, plus misogynes et qu’au final, ils méritent leur triste sort.

La vraie liberté d’expression

« Ou tu défends la liberté d’expression pour des opinions que tu détestes, ou tu ne la défends pas du tout. Même Hitler et Staline étaient ravis de défendre la liberté d’expression pour des idées qui leur convenaient », affirma l’activiste Noam Chomsky dans le documentaire Chomsky cie. L’intellectuel, de descendance juive, alla même jusqu’à signer la préface d’un livre réfutant l’existence du génocide juif, pour démontrer son appui indéfectible à la liberté d’expression.

Il est donc facile d’être pour la liberté d’expression lorsqu’on s’attaque à un journal qui partage notre répertoire culturel, nos codes et nos morales. Cela devient moins facile lorsqu’on est face à une culture étrangère qui semble nous interpeller négativement. Samedi dernier, le Québec a démontré qu’il n’était pas Charlie.

À voir en vidéo