Dans les méandres du nom du fleuve

Dans ses écrits, Jacques Cartier désignait le fleuve qu’il avait exploré sous le nom de « grand fleuve de Hochelaga ». C'est seulement à la baie qu'il a donné le nom de Saint-Laurent.
Photo: Archives nationales du Canada Dans ses écrits, Jacques Cartier désignait le fleuve qu’il avait exploré sous le nom de « grand fleuve de Hochelaga ». C'est seulement à la baie qu'il a donné le nom de Saint-Laurent.

Dans l’article intitulé « Au nom du fleuve » (27 juillet), écrit par Catherine Lalonde, on peut lire que Jacques Cartier et son équipage trouvèrent, selon les Relations de l’explorateur, « une moult belle et grande baye plaine d’isles et bonnes entrees ». En fait, c’est seulement à cette baie, située au nord de l’archipel de Mingan, que Cartier a attribué le nom du saint du jour. C’est à la suite d’une série d’erreurs de traduction que le fleuve Saint-Laurent a trouvé son nom.

Il semble que le voyage de Cartier n’ait pas été jugé assez important pour en publier la relation à son retour. C’est en italien qu’elle a d’abord été publiée ; après plusieurs réimpressions, elle a été traduite en anglais. Elle n’a été publiée en français qu’en 1598, 80 ans après l’événement et 40 ans après la mort de Cartier. Mais cette édition n’était pas la version originale et on ne sait pas si c’était une traduction en français de la version italienne ou anglaise. Il faudra attendre 333 ans avant que le texte original français de la première relation de Cartier soit retrouvé à la Bibliothèque impériale de Paris et publié par un chercheur appelé Michelant en 1867.

Méprise des toponymes

Dans ses écrits, Jacques Cartier désignait le fleuve qu’il avait exploré sous le nom de « grand fleuve de Hochelaga ». Jean Alfonse l’appelait « rivière de Canada ». Comment en est-il venu à s’appeler « Saint-Laurent » ? On a écrit qu’il avait été découvert au cours du deuxième voyage, le jour de la fête de saint Laurent, le 10 août. Il n’en est rien. Il est vrai que ce jour-là, comme le vent était debout, Cartier, qui se trouvait entre Anticosti et la Côte-Nord, trouva abri dans une belle baie à laquelle il donna le nom du saint du jour, saint Laurent, et où il passa trois jours, attendant que le vent tourne. Il semble que la méprise des toponymes soit attribuable à une erreur de traduction due à une mauvaise interprétation du titre du deuxième chapitre : « Comment le capitaine fit retourner les navires en arrière jusqu’à avoir connaissance de la baie Saint-Laurent, pour voir s’il y avait un passage vers le nord ».

En 1552, l’historien espagnol Francisco Lopez de Gomara parle du « Gran Rio dicho san Lorenço que alcunos lo tienen por braço de mar ». Quatre ans plus tard, en 1556, dans un recueil intitulé Delle Navigationi et Viaggi, le géographe italien Giovanni Battista Ramusio indique le « Gran Fiume detto di san Lorenzo » et traduit baie Saint-Laurent par « golfo di san Lorenzo ». Par la suite, il semble que les cartographes et écrivains se soient plus souvent basés sur les traductions espagnole et italienne du bref récit qu’à l’original français. Dans une carte qu’il publie en 1569, le mathématicien et géographe flamand Gerardus Mercator désigne la section du golfe comprise entre la Côte-Nord et Anticosti sous le nom de « Sinus S. Laurentii », forme latine de « golfe du Saint-Laurent ». Le toponyme est repris dans la carte de Cornelis De Jode en 1593.

Au début du XVIIIe siècle, enfin…

En 1603, Champlain parlait toujours de la « rivière de Canada » et dans leur Relation de 1611, les Jésuites le nomment « grand fleuve Canada ». Mais dans la première carte qu’il dessine en 1612, Champlain désigne la section du golfe entre Anticosti et Terre-Neuve sous le nom de « golfe St. Lorans », mais ne nomme pas le reste du fleuve. Quatre ans plus tard, en 1616, ayant exploré le haut du fleuve, il dessine une nouvelle carte dans laquelle il donne à l’ensemble du fleuve le nom de « grande r. de Canada ou de St. Laurens ». Champlain adoptera le toponyme de Saint-Laurent de façon définitive dans son volume publié en 1632, mais le nom n’est pas encore définitivement imposé. En 1656, la carte de Sanson D’Abbeville indique encore « rivière de Canada ou de St. Laurens » et « rivière de Canada appelée par les Européens de St. Laurens ». Il faudra attendre le début du XVIIIe siècle pour que le nom unique de « fleuve Saint-Laurent » s’impose définitivement à l’ensemble du cours d’eau.

Extrait d’un livre à paraître sur l’histoire maritime du Saint-Laurent

1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 30 juillet 2015 13 h 49

    Si le Québec devient un jour indépendant,

    il conviendrait peut-être de renommer le fleuve Saint-Laurent en fleuve Hochelaga, en hommage aux Amérindiens et à Jacques Cartier.