Les illusions d’un accord

Douze années de négociations, un investissement personnel sans précédent à l’époque contemporaine des ministres des Affaires étrangères des grandes puissances, 140 pages de texte, dont 120 d’annexes techniques. Le qualificatif d’« historique » vient naturellement à l’esprit à propos de l’accord nucléaire de Vienne ; et la joie de la population de Téhéran est touchante.

Mais soyons maintenant réalistes et posons les questions de fond. Supposons que l’accord franchisse les obstacles politiques nécessaires à sa mise en oeuvre d’ici la fin de l’année, c’est-à-dire : accord du Congrès des États-Unis ; nihil obstat des autorités iraniennes ; et satisfecit donné par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Cet accord répond-il aux objectifs que s’était fixés la communauté internationale ? Peut-on dire que la crise nucléaire iranienne est désormais réglée ? Et que cet accord aura des effets positifs sur le Moyen-Orient ? Malheureusement, la réponse à ces trois questions est « non ».

Retour en arrière : que souhaitaient les Européens dès 2003, et les P5 + 1 depuis 2006 ? Que Téhéran fasse un choix stratégique majeur et renonce clairement de manière vérifiable à toute ambition nucléaire militaire en échange de sa réintégration dans le concert des nations. Or, l’accord du 14 juillet ne donne pas les garanties espérées à l’époque. On est passé, sur pression de l’administration Obama, de l’objectif du « refoulement » (roll-back) à celui de « l’endiguement » (containment). En 12 ans, l’Iran est devenu un « pays du seuil », apte à fabriquer un engin nucléaire dans un bref délai s’il le décidait. Et il va le rester. Certes, l’accord permet de gagner un peu de temps, puisque, dans les dix ans qui viennent, le temps nécessaire à la fabrication d’une quantité de matière fissile nécessaire à une ou plusieurs bombes sera étendu (il sera d’un an). Mais une décennie est une durée courte pour les révolutionnaires iraniens… et pour un programme nucléaire engagé il y a maintenant 30 ans. Que l’on se souvienne de ce qui s’était passé en 1994 avec la Corée du Nord, lorsque les négociateurs américains étaient persuadés que le régime se serait transformé en 2004.

La crise iranienne est loin d’être réglée. En se basant sur le comportement de l’Iran au cours des 20 dernières années, on peut parier que Téhéran fera tout son possible pour tester la résolution de la communauté internationale, en interprétant l’accord a minima et en mettant des bâtons dans les roues des inspecteurs de l’Organisation des Nations unies. Nous pourrions même nous retrouver dans une situation analogue à celle de l’Irak des années 1990. On sait comment cela s’est terminé. Et il ne faut guère compter sur la menace d’une réimposition des sanctions. Même si des procédures créatives ont été prévues à cet effet, cela serait très difficile à obtenir si les Iraniens jouent bien, c’est-à-dire en se gardant de toute action ouvertement provocatrice dans le domaine nucléaire et en préférant la politique des petits pas ou de la « mithridatisation » — comme ils savent très bien le faire.

Les espoirs de « réconciliation » (on emploie ce mot comme s’il s’agissait d’une simple querelle de ménage…) entre les États-Unis et l’Iran sont vains. L’accord de Vienne est une transaction limitée, et non le début d’une transformation profonde. Le Guide de la révolution l’a d’ailleurs dit clairement : il ne conçoit de changement dans la relation irano-américaine qu’à la condition que Washington reconnaisse, dans les faits, la domination de Téhéran dans la région. Car l’opposition à l’Occident est l’un des principaux ressorts du régime.

Quant à espérer des effets positifs sur le Moyen-Orient, c’est une autre illusion. L’Iran lutte déjà contre le groupe État islamique, parce que c’est dans son propre intérêt. Dans le même temps, une meilleure situation financière et budgétaire, du fait de la suspension des sanctions, permettra à Téhéran de maintenir, voire d’accroître, son investissement militaire en Syrie en soutien du régime sanguinaire de Bachar al-Assad et des milices chiites irakiennes, dont le comportement a largement favorisé l’émergence de du groupe État islamique. Et l’Arabie saoudite, estimant que son protecteur américain l’a trahie, continuera à se poser la question d’une éventuelle option nucléaire nationale.

Pour le principal allié de l’Iran, le 14 juillet est une date particulière. C’est en effet l’anniversaire du renversement de la monarchie irakienne, et c’est pour cela que le régime de Saddam Hussein, dans les années 1980, employait la référence codée « 14 juillet » pour se référer à son programme nucléaire militaire. Espérons que l’histoire ne se répète pas.

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5 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 15 juillet 2015 08 h 04

    Question à M. Tertrais

    La Chine est une affreuse dictature qui possède la bombe. Faut-il arrêter d'y faire fabriquer nos téléphones?

  • Michel Lebel - Abonné 15 juillet 2015 08 h 39

    Un longue route

    Je ne qualifierais pas dès maintenant cet accord d'"historique". Attendons quelques mois pour voir la suite des choses. N'oublions jamais non plus que cet accord se situe dans le contexte du grand merdier moyen-oriental. La conversion des esprits et des coeurs pour la paix est toujours une affaire de très longue haleine. Obama a compris cela. Il ne faut jamais désespérer.

    M.L.

  • Richard Bérubé - Inscrit 15 juillet 2015 09 h 11

    Vous vous bercez d'illusions Monsieur Tertrais!

    Pourquoi laissez aux américains seuls le rôle de leaders dans cette région du monde....n'oubliez surtout pas que la révolution irakienne avait comme but de se débarasser du dicktat le Shah, ré-installé au pouvoir grâce à un coup d'état instigué par un complot britanico-américain en 1953....vous direz que l'Iran est dirigé par un groupe de fanatiques religeux, quelle différence avec la diaspora financière mondiale menée par les USA. Et de plus est qu'est-ce qui vous dit que tout ce beau hachis n'est que de la poussière aux yeux pour nous endormir et que le tout ne serait pas manipulé par un marionetiste qui tient toutes les ficelles....problème-réactions-solutions tout dans le même package.

  • Robert Bernier - Abonné 15 juillet 2015 09 h 30

    Et vous proposez quoi?

    Le bombardement et l'anéantissement de toutes les installations iraniennes, ce qui par ailleurs ferait de vous un grand ami d'Israël, au même titre que Stephen Harper?

    Vous ramenez les fantômes de l'Irak de 1990, celle du temps de Georges Bush père. Vous souvenez-vous de tous les mensonges mis de l'avant par l'administration américaine aux fins d'entraîner le monde dans une guerre "sainte" contre l'Irak? Une guerre qui a laissé ce pays dévasté, et dont les conséquences sont reconnues par à peu près tout le monde pour être une des causes de la montée de l'intégrisme?

    Vous proposez quoi donc?

    Robert Bernier
    Mirabel

  • Jacques Gagnon - Inscrit 15 juillet 2015 12 h 32

    Louche

    Votre position est on ne peut plus suspecte. Qui voulait attaqué l'Iran jusqu'à ce jour, provoquant ainsi une guerre incontrôlable ? Israël. Il a fallu la pression américaine pour éviter le chaos. Il faudra bien un jour que quelqu'un cesse, comme vous le faites, de relater les 20, les 30 ou 40 dernières années pour justifier un manque de confiance.

    Pouquoi ne pas faire confiance, aujourd'hui et entamer un dialogue plutôt que de dire non et d'utiliser l'agression et la répression sans cesse.