Square Viger: pourquoi Coderre erre

Le square Viger, à Montréal
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le square Viger, à Montréal

Le sort du square Viger semble scellé : malgré les protestations et les demandes de consultation, la Ville détruira l’Agora de Charles Daudelin. « Ça fait 30 ans que ça dure. Alors, à un moment donné, il faut que ça se fasse », a déclaré le maire Coderre.

Ce qui dure depuis 30 ans mais qui est justement en train de changer, c’est l’état pitoyable de l’environnement urbain dans lequel le square Viger se trouvait. Cela faisait 30 ans que le square existait dans un no man’s land propice aux activités illicites. La construction récente du Centre de recherche du CHUM, la prochaine ouverture du nouvel hôpital du CHUM et la future rénovation de l’ancienne gare Viger changent la donne entièrement : quoique la Ville fasse, le square Viger ne restera pas un lieu de rassemblement pour les marginaux du coin et deviendra un lieu public actif, que les travailleurs et visiteurs du CHUM, les usagers de la nouvelle gare Viger, les touristes et autres s’approprieront.

Dans ce contexte, il est tout à fait inutile de dépenser 28 millions de dollars pour détruire et réaménager entièrement la partie ouest du square Viger, Agora conçue par Charles Daudelin. Il est sans doute nécessaire d’en améliorer l’aménagement, d’en corriger certaines erreurs, de l’adapter aux besoins de divers utilisateurs (dont ceux en fauteuil roulant), de réparer ce qui a mal résisté au temps, de remettre Mastodo — la statue-fontaine cinétique de Daudelin — en état de marche. Les changements à faire peuvent être plutôt mineurs ou plutôt majeurs, selon l’ambition des décideurs, leur antipathie envers l’oeuvre de Charles Daudelin et les moyens dont ils disposent, mais il n’y a aucune raison a priori pour que la rénovation passe, comme proposé, par la démolition pure et simple (qui épargnera seulement Mastodo).

Même si cette approche radicale était retenue, encore faudrait-il que le nouveau projet de square soit de qualité. On pardonne mieux un geste brusque s’il mène à un bon résultat ; on oublie plus rapidement un ancien bâtiment démoli si celui qui le remplace est beau. Or, le projet que le maire veut imposer aux Montréalais ne mérite pas d’être réalisé. Il remplace une oeuvre d’art public ambitieuse par un design sans forme ni caractère, qui ne reflète en rien la vocation d’agora de cet espace.

Rappelons que les trois parties du square Viger avaient été agencées selon un programme clair : à l’ouest, une agora, lieu de rassemblements et d’activités publiques ; au centre, un jardin, lieu de contemplation ; à l’est, un terrain de jeu, lieu de récréation pour les enfants. Le projet que la Ville nous propose (qui peut être vu sur son site Web), ne respecte même pas cette programmation de base. Il se compose d’un espace minéral, au centre duquel trône Mastodo, d’une grande pelouse est-ouest traversée par une allée diagonale et, pour les deux tiers, d’un mélange minéral/végétal dont l’identité et l’utilisation sont des mystères. Mystérieux aussi le rôle que jouent dans le design les grandes structures de béton qui servent à la ventilation du tunnel de l’autoroute Ville-Marie. Hormis l’espace autour de Mastodo, il n’y a rien dans la proposition qui fasse écho, même indirectement, au concept d’agora.

Autrement dit, la Ville sait qu’elle veut démolir le square existant, mais elle ne semble pas savoir par quoi elle veut le remplacer. Le maire a pris la décision de dépenser une trentaine de millions pour faire une nouvelle place publique et veut l’inaugurer en 2017, pour célébrer le 375e anniversaire de Montréal, mais il ne nous offre pas de projet qui puisse justifier la dépense et l’empressement.

Face à cet état des choses, il est logique que ceux qui se soucient de l’art public de Montréal, de son patrimoine, de son architecture, de son urbanisme exigent que la Ville fasse une pause et entame un processus de consultation pour l’aider à créer un projet digne du lieu. Ce projet pourrait facilement intégrer des éléments de l’oeuvre de Charles Daudelin. Et s’il ne le fait pas de manière directe, par la préservation et la rénovation de structures existantes, au moins pourrait-il le faire de manière indirecte, en nous proposant une agora et non un autre jardin.

Le maire Coderre fait preuve de volonté. C’est une vertu qu’on peut saluer chez un élu qui se bat pour sa ville. En revanche, dans ce dossier, il ne fait preuve d’aucune sensibilité historique, urbanistique ou artistique et il semble être fort mal conseillé. S’il veut absolument inaugurer une nouvelle place publique en 2017, il lui reste, à lui et à son administration, quelques mois pour produire un plan de qualité qui respecte le patrimoine de Montréal et qui est digne de son statut de ville de design.

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