Le square Viger: travaillons intelligemment

«Mastodo», de Charles Daudelin. La proposition de déménager la fontaine ne tient pas compte du fait qu'elle s'insère dans un ensemble conçu par l'artiste.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir «Mastodo», de Charles Daudelin. La proposition de déménager la fontaine ne tient pas compte du fait qu'elle s'insère dans un ensemble conçu par l'artiste.

Des grands défis naissent de grands projets. Le square Viger, mal-aimé, sous-utilisé et défaillant, appelle aux meilleures solutions et à la redéfinition de notre approche de l’espace public. Malheureusement, la précipitation à livrer des « legs » pour le 375e anniversaire de Montréal aveugle la prise de décision et évacue tout processus rigoureux de planification. L’annonce de la démolition de l’Agora du square Viger et la divulgation des images de l’aménagement projeté sont tout aussi prématurées qu’inacceptables.

Dans une métropole désignée Ville UNESCO de design, il va de soi que les instances municipales doivent promouvoir une créativité éclairée. Elles doivent enjoindre aux parties prenantes d’innover et de rivaliser d’audace, tout en ayant une approche ouverte aux enjeux sociaux, historiques, patrimoniaux et artistiques qui définissent le lieu, auxquels un projet de réaménagement ne saurait se soustraire.

Avant même de produire des esquisses, il faut statuer sur l’oeuvre d’art et ses composantes, sur leur fonctionnalité, leur sécurité et leur pérennité. Prendre position à cet égard est crucial. Cela relève d’une mobilisation des parties prenantes en matière d’art et de culture et les ayants droit, non pas de la conception paysagère.

La proposition d’aménagement dévoilée la semaine dernière n’est clairement pas appuyée sur une réflexion aboutie sur les enjeux à considérer. La décision de traiter uniquement les îlots Chénier et Daudelin en laissant de côté les îlots Théberge et Gnass est tout autant irrecevable qu’inexplicable. La proposition de déplacer Mastodo fait fi du fait qu’elle s’insère dans un ensemble. Cette proposition est franchement réductrice et démontre une incompréhension de l’oeuvre spatiale de Daudelin. Où est la vision de l’ensemble paysager et urbain du square Viger ? Comment dialoguera-t-il avec la Cité administrative, la rue Saint-Antoine, les abords de la station de métro Champ-de-Mars, des lieux qui sont également sur les planches à dessin ?

Le projet est clairement motivé par un empressement politique indu, qui n’a pas sa place dans un tel contexte. La solution inappropriée, parachutée, désincarnée est le fruit d’une course effrénée et aveugle à la livraison de projets pour 2017, alors que tout projet d’aménagement, pour être excellent, nécessite le temps et l’espace de réflexion requis pour arriver à maturité. Qu’ils soient internes ou externes aux services municipaux, les architectes paysagistes et autres professionnels doivent pouvoir travailler de manière créative et rigoureuse, avec les partenaires de la Ville, en ayant la confiance de leurs élus.

Le réaménagement du square Viger requiert la mise en place d’un processus de design exemplaire. Il faut revoir la méthodologie du projet, inclure les citoyens, analyser finement toutes les composantes du lieu et de son contexte et aller à la rencontre des meilleurs projets à l’étranger. Par exemple, pourquoi ne pas s’inspirer des mécanismes de préservation mis en oeuvre aux États-Unis pour restaurer des projets modernistes d’architectes paysagistes aussi célèbres que Garrett Eckbo, Lawrence Halprin et Simonds Simonds ?

Il n’y a pas d’urgence à réaménager le square Viger. Affinons notre compréhension du secteur, dotons-nous des expertises nécessaires, harmonisons le travail des divers services de la Ville, bref, donnons-nous le temps et la liberté de bien faire les choses. Créons un mécanisme de conception et de concertation visant l’excellence afin que le square Viger devienne un précédent, synonyme d’innovation, de créativité et de fierté.

* Ont aussi signé ce texte: Malaka Ackaoui, FCSLA, FOUQ, architecte paysagiste, urbaniste, présidente WAA Montréal Inc; Georges Adamczyk, professeur titulaire, chercheur au Laboratoire d'étude de l'architecture potentielle, École d’architecture, Université de Montréal; Vincent Asselin, c.q., FCSLA, président, WAA International Ltd., Shanghai; Association des architectes paysagistes du Québec (AAPQ); Gérard Beaudet, urbaniste émérite et professeur titulaire, École d'urbanisme et d'architecture de paysage, Université de Montréal; Thierry Beaudoin, concepteur, intégrateur; Nathalie Boucher, anthropologue dans la ville / Organisme R.Es.P.I.R.E.; Mathieu Casavant, associé, NIPpaysage; Daniel Chartier, architecte paysagiste praticien en protection et mise en valeur de patrimoines culturels et naturels; Anne Cormier, architecte, Atelier Big City, et professeure agrégée, École d’architecture, Université de Montréal; Claude Cormier, principal, Claude Cormier + Associés Inc. (Sophie Beaudoin, Damien Dupuis, Marc Hallé, Georges-Étienne Parent, Guillaume Paradis, Valéry Simard, Yannick Roberge); Marc H. Choko, professeur émérite, École de design, UQAM; Irène Cinq-Mars, professeure honoraire, Faculté de l'aménagement, Université de Montréal; Randy Cohen, architecte, Atelier Big City; Daoust Lestage inc., architecture design urbain; Renée Daoust, archhitecte, urbaniste, associée principale; Réal Lestage, urbaniste, associé principal; Lucie Bibeau, architecte paysagiste; Caroline Beaulieu, architecte; Nathalie Trudel, architecte; Martin Adam, architecte; Maria Benech, architecte; Benoit Décarie, architecte; Éric Lizotte, m.arch + m. sc. arch; Jean Décarie, urbaniste retraité de la Ville de Montréal, expert en espaces libres; Yves Deschamps, historien de l’architecture, professeur honoraire, Université de Montréal; Robert Desjardins, architecte paysagiste, concepteur de places publiques; Danielle Doucet, historienne de l’art public, Ph.D. et professeure associée, UQAM; Martin Drouin, professeur, Département d'études urbaines et touristiques, directeur et rédacteur en chef, Téoros — revue de recherche en tourisme, ESG UQAM; Raphaël Fischler, directeur de l’École d’urbanisme, Université McGill, Membre Émérite de l’Ordre des urbanistes du Québec; Wendy Graham, FCSLA, AAPQ; Peter Jacobs, professeur titulaire, École d'urbanisme et d'architecture de paysage, Université de Montréal; Richard Lafontaine, Lafontaine Langford, architectes; Michel Langevin, associé, NIPpaysage; Luc Lévesque, architecte, atelier d'exploration urbaine SYN- et professeur agrégé, histoire de l'art, Université Laval; Jean-Claude Marsan, o.c., architecte et urbaniste, professeur émérite, Université de Montréal; Paula Meijerink, WANTED paysage; Alena Prochazka, Ph.D., M.arch, responsable scientifique projet Ignis Mutat Res: Les toits, l'énergie et les écosystèmes; Michel Rousseau, architecte paysagiste, associé principal, Groupe Rousseau Lefebvre; Danièle Routaboule, architecte paysagiste ENSP, urbaniste DIUP, professeure honoraire, Faculté de l'aménagement, Université de Montréal; Marie-Dina Salvione, historienne de l'architecture moderne Ph.D., chargée de cours, École de design, UQAM; Peter Soland, designer urbain, civiliti; Julie St-Arnault, architecte paysagiste, VLAN paysages; France Vanlaethem, professeure émérite, École de design, UQAM; Ron Williams, architecte et architecte paysagiste, professeur titulaire, École d'architecture de paysage, Université de Montréal.

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5 commentaires
  • J-F Garneau - Abonné 18 juin 2015 05 h 23

    Intelligemment

    "Avant même de produire des esquisses, il faut statuer sur l’oeuvre d’art et ses composantes, sur leur fonctionnalité, leur sécurité et leur pérennité."

    Je suis d'accord avec vous. Une oeuvre d'art dans la ville peut être un point de focus qui oriente, épate, ancre, génère, émeut... Lorsque l'oeuvre d'art est en fait aménagement urbain, il y a lieu, aussi, de se poser les questions aussi nécessaires de fonctionnalité et de pérennité, autant que de sécurité. Et aussi quels objectifs sont visés.

    Et surtout, le faire objectivement. Si le langage artistique parle "d'oeuvre magistrale" ou d'oeuvre publique "forte et singulière", le langage urbain dirait plutôt un aménagement qui tournait le dos aux rues du quartier, créant des barrières physiques et visuelles. Si Daudelin voyait "l'oasis dans la ville", refermée sur elle-même pour la "protection", c'était peut-être en termes urbains, une vision naive de l'espace de la ville.

    La ville est vivante. Elle évolue. On construit avec le passé. On fait des choix. Il faut aussi avoir la maturité de poser les vraies questions. Et si Daudelin s'était trompé? Et si sa vision n'avait en fait, jamais fonctionné? A qui la faute? Est-ce que l'Agora était/est une bonne solution?

    Sans doute que si le même projet avait été conçu par un architecte inconnu ou par le service des parcs de la Ville, cela ferait longtemps qu'on l'aurait démoli.

    Alors oui pour la revue intelligente. Oui au moratoire à la démolition. Mais oui, aussi, à la nécessité de poser les vraies questions.

    Daudelin, s'il était vivant, serait peut-être le premier à mener la charge d'une évaluation/modification/adaptation mineure ou majeure de son oeuvre pour en faire une oeuvre urbaine adaptée à sa nouvelle réalité.

    • Pierre Cousineau - Abonné 18 juin 2015 14 h 24

      Vous écrivez:''le langage urbain dirait plutôt un aménagement qui tournait le dos aux rues du quartier, créant des barrières physiques et visuelles''.

      Je ne suis évidemment pas dans la tête de Charles Daudelin. L'oeuvre-aménagement s'appele L'Agora, un lieu décrit dans le Petit Robert comme une ''grande place, avec boutiques,tribunaux, etc., ou siégeait l'assemblée du peuple''. Voilà le point de départ du projet semble-t-il.

      Le carré Viger ou se trouve l'Agora n'est pas l'espace inaccessible décrit dans les journaux et les commentaires. On a pas besoin d'amener une échelle pour pénétrer sur les lieux. On trouve même un enfoncement qui loge le bassin qui recueille les eaux de Mastodo et l'espace en gradins qui l'entoure crée l'agora.

      Qu'il y ait des structures qui obstruent la vue des passants qui circulent sur la rue Viger et qui voudraient bien voir la circulation sur la rue Saint-Antoine de l'autre côté, soit. Ce n'est pas un espace clos sur lui même. C'est plutôt un lieu intrigant qui invite à y entrer pour l'explorer. On peut imaginer l'émerveillement si Mastodo était en mouvement.

      Pour ce qui est de votre remarque:'' Sans doute que si le même projet avait été conçu par un architecte inconnu ou par le service des parcs de la Ville, cela ferait longtemps qu'on l'aurait démoli'', je tiens à souligner que le Québec, par son gouvernement a décerné à Charles Daudelin le titre de Chevalier de l'ordre du Québec, un ordre créé en 1984 qui'' rend hommage aux personnes d’exception qui, par leurs réalisations, leurs valeurs et leurs idéaux, ont marqué l’évolution et le rayonnement du Québec''.Et j'ajouterai pour renforcer leur si faible égo, pour qu'ils ne se perçoivent pas comme de simples inconnus ou d'anonymes employés municipaux lorsqu'ils démontrent leur valeur.

  • Bernard Terreault - Abonné 18 juin 2015 08 h 01

    Convaincu

    Toutes les propositions entendues jusqu'ici semblent présenter plus d'inconvénients que d'avantages, à moins d'éliminer la rue Viger pour en faire un espace vert! On m'a convaincu: ne faisons rien. Laissons tel quel, en admettant que ce fut une erreur urbanistique, sinon artistique, et passons à d'autres projets.

  • Denis Paquette - Abonné 18 juin 2015 08 h 15

    Pour un quartier qui n'existe pas

    On a voulu faire revivre le carré Viger mais le quartier a été scindé en deux par une autoroute, le carré que l'on nomme ainsi est devenu un toit pour cette autoroute qui n'en finit plus de se construire, comment alors croire que ces œuvres d’art peuvent maintenant servir d'identité a un quartier qui n'existe pas, il est évident que ces œuvres d'arts sont en porte à faux à cet endroit, ils ne remplissent pas le rôle, ce pourquoi ils ont étés créés, même les quartiers environnants n'ont pas finis d'être reconfigurés, enfin si on peut appeler cela des quartiers, je lisais récemment que Montréal est la ville qui essaie d'avoir une double vocation, celui de loger des familles et de servir de lieux publiques, aller demander à ceux qui habitent le pourtour de la place des spectacles et leur demander ce qu'ils en pensent..

  • Pierre M de Ruelle - Inscrit 18 juin 2015 18 h 21

    Déménageons!

    Avant la fontaine, Les SDF, les gens qui ont de sérieux problémes mentaux sont a déménager, non pas pour s'en débarrasser mais pour leur redonner une certaine dignité...