Pour en finir avec la rébellion ontarienne de 1837

Le premier ministre Philippe Couillard aime à invoquer l’histoire afin d’insuffler de la hauteur à ses plaidoyers fédéralistes. Il a donc profité du Congrès libéral de la fin de semaine pour ressortir de vieux poncifs démontrant selon lui une collaboration à la fois étroite et constante entre des politiciens issus des deux solitudes : LaFontaine avec Baldwin, Cartier avec Macdonald et Papineau avec Mackenzie durant la rébellion de 1837.

Or ce dernier exemple est pour le moins mal choisi: très difficile en effet de parler de coordination ou même de collaboration entre les chefs réformistes du Haut et du Bas-Canada. Louis-Joseph Papineau a bien une correspondance privée avec des députés haut-canadiens, notamment Robert Baldwin père et Jesse Lloyd, mais elle n’ira pas au-delà du simple échange de vues, en particulier avec le turbulent et indiscret William Lyon Mackenzie.

Toujours suivant le premier ministre Couillard, on a exagéré le caractère national de la crise bas-canadienne et le rôle joué par le clivage linguistique, puisque cet enjeu ne se pose pas dans le cas du Haut-Canada. Cette interprétation est juste, mais jusqu’à un certain point seulement. D’abord, la rébellion haut-canadienne demeure le fait d’une minorité au sein de la population qui, contrairement à celle du Bas-Canada, demeurera majoritairement loyale, applaudissant même à la répression et aux nombreuses pendaisons. Ensuite, jamais la crise haut-canadienne n’atteindra l’intensité qui caractérise celle du Bas-Canada, où la crise sociale et politique s’est trouvée en quelque sorte amplifiée par une lutte d’émancipation nationale.

Une marche

Tout compte fait, la rébellion au Haut-Canada se bornera, du 4 au 7 décembre 1837, à une marche menée par les partisans de Mackenzie qui souhaitent profiter du départ de l’armée dépêchée au Bas-Canada pour s’emparer du siège du gouvernement à Toronto. On rapporte bien un rassemblement à Brantford mené par Charles Duncombe et Eliakim Malcolm, mais il sera là aussi vite dispersé par la milice. Il est vrai que Mackenzie installe ensuite un camp armé sur la rivière Niagara, à l’île Navy, mais il est surtout animé par des Américains qui souhaitent voir les États-Unis intervenir dans le conflit. Il en va de même pour la série d’attaques menées en 1838. Spectaculaires et souvent meurtriers, les raids transfrontaliers à Windsor, à l’île Pelée, aux Mille-Îles et à Prescott demeurent cependant le fait de ressortissants américains qui espèrent ainsi que les États-Unis annexent le Haut-Canada et parviennent enfin à libérer les Ontariens malgré eux…

Au final, sur les 20 rebelles pendus en Ontario, 17 étaient d’origine américaine et, sur les 86 exilés en Australie, seuls 5 n’étaient pas citoyens américains.

Il ne s’agit bien sûr pas de minimiser l’ampleur de la contestation politique au Haut-Canada. En fait toutes les colonies britanniques d’Amérique du Nord traversent à cette époque une grave crise dans leurs relations avec la Grande-Bretagne. Ce serait plutôt le Canada anglais qui pécherait par amnésie en ne commémorant pas suffisamment les «rebelles» de son histoire, préférant célébrer les épisodes plus conformes à l’édification du Canada actuel: de la guerre de 1812 au 150e de la Confédération. On a cependant trop vu que l’évocation de la rébellion au Haut-Canada et la lutte pour le gouvernement responsable servir à relativiser l’originalité et le caractère proprement national de la rébellion patriote du Bas-Canada.

D’ailleurs, immédiatement après l’échec de leur rébellion, les réformistes haut-canadiens se montreront satisfaits des conclusions du rapport Durham, voteront en faveur de l’Acte d’Union, puis pour la Confédération en 1867.  Quoi qu’en dise M. Couillard, ils auront dès lors abandonné le Québec à son sort pour s’engager avec enthousiasme dans l’aventure canadienne.
15 commentaires
  • Nicole Ste-Marie - Abonnée 15 juin 2015 06 h 03

    La population n'est pas dupe

    M. Couillard inc. ne s'attend pas à ce que l'histoire du Canada soit étudié et compris de la façon dont vous l'explquez M. Laporte, quoique dès plus intéressante.
    Ce qu'il recherche c'est une compréhension superficielle de l'histoire pour l'ensemble de la population Québécoise, qui favoriserait l'acceptation des principes du parti libéral concernant la privatisation des sociétés d'état que sont: hydro-Québec, CDPQ, et les secteurs de l'éducation de la santé et des programmes sociaux, la régie des alcools, loto-Québec ( secteurs avec beaucoup beaucoup d'argent) et surtout la suprématie des droits individuels sur les droits collectifs.

  • Jacques Boulanger - Inscrit 15 juin 2015 07 h 38

    Quel sinistre !

    En rappelant les faits, M. Laporte, vous démontrez que tout le raisonnement de Philippe Couillard concernant l'émergence d'un grand Canada, porte à faux. Je ne doute pas que tout le reste de son discours porte également sur de fausses assises et que ses partisans sont prêts à tout gober comme des oies que l'on gave.

    Ce premier ministre que l'on targue de cultivé ne serait rien d'autre qu'un premier ministre de pacotille, un de ces rois-nègres qui plaisaient tant aux coloniaux du siècle dernier.

  • Claude Bariteau - Abonné 15 juin 2015 08 h 12

    Papineau et Mackenzie : des visées et des bases différentes

    Leurs visées s’expriment après la division de la Province of Quebec en Bas-Canada et Haut-Canada à la suite de l’arrivée de loyalistes des États-Unis.

    Pour Papineau, l'objectif est que l'Assemblée législative soit décisionnelle et responsable, les Conseil législatif et exécutif lui étant redevables pour les affaires internes. Ce modèle existait dans les colonies de la Nouvelle-Angleterre qui ont appuyé la lutte pour l’indépendance.

    Le modèle de Mackenzie correspond plutôt au gouvernement responsable que prônaient les loyalistes américains, sa particularité étant de rendre le Conseil exécutif responsable, non l’Assemblée législative.

    Quant aux bases, elles diffèrent. Dans le Haut Canada, des loyalistes américains, au sud des Grands Lacs et perdants après la guerre frontalière et maritime (1812) opposant les États-Unis et la Grande-Bretagne, cherchent, avec des alliés, à instaurer le modèle de Mackenzie.

    Dans le Bas Canada, le modèle prôné est celui d’une élite petite bourgeoise associée aux gens du peuple. Ces derniers reçoivent l’appui de descendants de Canayens localisés dans les environs de Rooses Point, après leur participation à la guerre d’indépendance des États-Unis. S’y opposent la Grande-Bretagne et ses alliés, les Bureaucrates, le clergé, l’armée et les loyalistes.

    Au Bas-Canada, tout se termine à Odelltown (1838). La suite : l’instauration de l’Union (1840) avec le modèle prisé des loyalistes du Québec. En 1867, dans le sillage de la Guerre de sécession aux États-Unis, la Grande-Bretagne promeut la création du Dominion of Canada. Le modèle de 1840 y est institué et se retrouve dans les provinces, dont celle du Québec, des gouvernements subalternes.

    Sous cet angle, La Fontaine et Cartier, associés à Baldwin et Macdonald, servent plus la Grande-Bretagne, puis le Canada, que les gens du peuple du Bas-Canada, ce qui est la mission du premier ministre Couillard.

  • Pierre Marcotte - Inscrit 15 juin 2015 08 h 25

    Les vainqueurs écrivent l'Histoire

    N'oublions pas l'attitude des dirigeants du Haut-Canada envers les francophones, qui peut se résumer par les célèbres paroles de notre premier Premier ministre, Sir John A. Macdonald, lors du procès juste et équitable de Louis Riel: "Il sera pendu, même si tous les chiens du Québec aboient en sa faveur."
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Louis_Riel
    On me dira que ça se déroulait à une autre époque, mais ça passerait moins bien aujourd'hui.

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 15 juin 2015 08 h 51

    Évangiles

    L'Histoire c'est comme les Évangiles, on peut lui faire dire n'importe quoi; le truc pour en sortir ? Réfléchir par soi-même.

    PL