Du pain et des roses, 20 ans déjà

En 1995, l’accent a été mis sur le pilier de la pauvreté. Nous n’avons pas terminé de lui ronger les pieds.
Photo: Jacques Grenier Le Devoir En 1995, l’accent a été mis sur le pilier de la pauvreté. Nous n’avons pas terminé de lui ronger les pieds.

Il y a 20 ans, le 4 juin 1995, plus de 800 femmes croyant à l’urgence d’agir contre l’appauvrissement des femmes terminaient un périple de dix jours sur les routes du Québec. Elles ont marché pour dénoncer les politiques et les « coutumes » libérales et patriarcales qui nous étaient servies dans une nouvelle sauce infecte. Le néolibéralisme s’installait au Québec et au Canada. Nous voulions plus pour les femmes. Des jobs et de l’investissement dans des infrastructures sociales, une hausse du salaire minimum, des voies de sortie pour que toutes les femmes, immigrantes parrainées incluses, puissent s’extraire de la violence des hommes de leur entourage, une loi sur l’équité salariale, du pain et des roses…

J’étais la coordonnatrice de cette vaillante équipée remplie d’imagination, de détermination et d’audace qui réclamait des changements. Je me suis embarquée dans cette aventure parce que je crois profondément que le féminisme est, et doit être, d’abord et avant tout, un mouvement. C’est en regroupant les femmes, en construisant et renforçant la solidarité entre nous que nous sommes les plus menaçantes pour l’ordre établi. C’est ensemble que nous pouvons comprendre ce que nous vivons et imaginer ce qui doit être. J’ai toujours cru, j’y crois encore, que nous avançons ensemble ou nous reculons.

Marcher contre la pauvreté des femmes n’a jamais été le seul objectif pour moi. Il nous fallait marcher pour affirmer notre existence et notre résistance. Nous remettre en mouvement. Voilà l’accomplissement de la Marche du pain et des roses.

La pauvreté des femmes est indissociable de la violence envers les femmes. L’une peut mener à l’autre, l’une peut causer l’autre, chacune a besoin de l’autre, peu importe l’ordre, ce sont les deux piliers sur lesquels repose le temple patriarcal. Analyser les liens, les comprendre, savoir comment ils nous affectent, le dire haut et fort, stratégiser pour lutter contre ces deux réalités bien présentes dans la vie de millions de femmes d’ici et d’ailleurs, c’est ça le féminisme.

En 1995, l’accent a été mis sur le pilier de la pauvreté. Nous n’avons pas terminé de lui ronger les pieds. Le féminisme a de longues et bonnes dents… Aussi longues que la nuit des temps. Mais il nous faut maintenant donner le coup de grâce, à ce pilier. Pour ce faire, il faut accélérer la lutte contre la violence des hommes envers les femmes.

Cette violence marque les rapports sociaux de sexe, et ce, de façon universelle. Aucune femme ne peut prétendre en être à l’abri, même si certaines réussissent à naviguer dans ses eaux troubles. Elle prend de multiples visages, elle résiste aux attaques, érigeant un mur de négation, de dérobade, de culpabilisation et de mensonges lorsqu’on la dénonce. L’existence de cette violence sert à justifier les inégalités entre les femmes et les hommes ou à les imposer lorsque nécessaire.

Ce pilier aussi porte les traces de nos coups de gueule et des poussées données à la sueur de nos fronts. Mais il résiste encore plus fort quand il serre les coudes avec l’appauvrissement des femmes. Le plus bel exemple de cette collusion millénaire, c’est la façon dont on se représente la prostitution. Un échange de services sexuels contre de l’argent entre adultes consentants. Comme la croyance du consentement des femmes à leur propre oppression est utile en ces circonstances ! Même les femmes y croient trop souvent et gardent le silence. Jusqu’à ce qu’elles entendent les voix d’autres femmes, d’autres féministes qui crient à l’imposture. Car ensemble on peut voir que le patriarcat a des pieds d’argile. En ces temps d’austérité et de grande impunité, nous voulons encore et toujours plus pour les femmes.

1 commentaire
  • Sylvain Auclair - Abonné 9 juin 2015 09 h 56

    Pourquoi à Québec?

    À l'époque, je me demandais pourquoi cete marche ne se dirigeait que vers Québec. Je me le demande encore. À vue de nez, environ la moitié des revendications portées par ces militantes visait plutôt Ottawa. Tant que le Québec n'est pas souverain, il faut se souvenir que c'est à Ottawa que se décident les choses les plus importantes, et il faut cesser de tenir notre administration locale (ce qu'est en fait une province) responsable de tout.