Démocratie étudiante: Monsieur Blais, agissez avant l’automne

Les jeunes adultes doivent avoir des moyens de revendiquer des droits, de faire valoir leur opinion. Les cagoules et la casse surviennent quand ils ne se sentent pas écoutés.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir Les jeunes adultes doivent avoir des moyens de revendiquer des droits, de faire valoir leur opinion. Les cagoules et la casse surviennent quand ils ne se sentent pas écoutés.

Lettre au ministre de l’Éducation, François Blais

 

J’admets, comme vous le dites, qu’encadrer le droit de grève étudiante ne réglera pas ce qui se passe actuellement à l’UQAM. Et je ne crois pas qu’il soit nécessaire de légiférer tous les aspects de la vie pour assurer l’harmonie sociale. Toutefois, quand il n’y a plus de consensus sur une question, quand les droits des uns se butent continuellement aux droits des autres, quand la tension monte et que les tribunaux sont régulièrement saisis pour trancher une question pour laquelle il n’existe pas de balise législative, alors il est plus que temps d’agir. Encadrer l’exercice de la démocratie étudiante permettra de mieux faire face aux revendications qu’elle formulera cet automne.

On parle de l’UQAM dans les médias depuis que les commandos masqués ont fait irruption et que des méfaits ont été perpétrés. Mais pour plusieurs étudiants, le problème a pris naissance à la seconde où l’on a commencé à parler de grève étudiante, car ils les considèrent comme illégales. À l’instar du juge Mongeon qui, le 31 mars, a ordonné l’injonction pour l’UQAM, ces étudiants considèrent que certains de leurs collègues peuvent boycotter leurs cours, mais ne peuvent les empêcher d’avoir accès aux leurs. Ainsi, chaque cours levé est, pour eux, une atteinte à leurs droits, même si cette levée de cours se fait par des personnes gentilles, polies, sans cagoule.

D’autres étudiants se plieraient volontiers aux votes de grève de leur association étudiante s’ils étaient convaincus de sa légitimité. Ceux-ci remettent en question, par exemple, la procédure, une décision de l’exécutif organisant le vote de grève, la possibilité de voter sans être membre, etc. Les associations étudiantes sont indépendantes et souveraines ; leurs décisions ne peuvent faire l’objet d’une révision extérieure. Les étudiants dissidents n’ont aucun moyen de faire valoir leur point de vue sur une question qui a pourtant un impact majeur sur leur parcours universitaire. Ils sont souvent exaspérés de devoir se présenter régulièrement à des assemblées interminables (ma dernière a duré sept heures) pour réitérer leur position. Également, le vote électronique permettrait à ceux qui travaillent, s’occupent de leur famille, etc., de faire valoir leur point de vue, mais cette proposition leur est refusée, dans la majorité des cas.

Ainsi, grand nombre d’étudiants sont choqués et frustrés de ne pas avoir accès à leurs cours. Ces derniers ont manifesté leur désaccord sans fracas, du moins jusqu’à maintenant ; ils privilégient les voies judiciaires. Mais en pratique, les résultats sont mitigés : malgré les injonctions, des cours sont toujours levés, notamment à l’UQAM. À l’opposé, d’autres étudiants considèrent que le droit de grève existe, que les décisions prises en assemblées lient tous les étudiants de l’association. On a souvent fait un parallèle avec le droit de grève syndical. Celui-ci est boiteux puisque les étudiants n’exercent pas de pression économique en boycottant leurs cours. Mais les jeunes adultes doivent avoir des moyens de revendiquer des droits, de faire valoir leur opinion. Les sociétés doivent évoluer et ces jeunes esprits motivés et engagés sont des moteurs de changements importants. Croire que leur seul désir est de « faire du trouble » est bien mal les connaître. Les cagoules et la casse surviennent quand ils ne se sentent pas écoutés. Pourtant, ils ont des choses importantes et intéressantes à dire.

Il est impératif d’encadrer l’exercice de la démocratie étudiante, incluant le recours à la grève-boycottage, notamment en harmonisant les procédures et en instaurant le vote électronique. Puisque les décisions prises par l’exécutif ou les membres d’une association ont des impacts majeurs sur le droit des étudiants à l’accès à l’enseignement, il faudrait réfléchir à un mécanisme de surveillance de la légitimité des procédures et de révision des décisions. Actuellement, les associations édictent les « lois » qui les régissent (pouvoir législatif), les interprètent et les appliquent (pouvoir judiciaire) et prennent les décisions en conséquence (pouvoir exécutif). Idéalement, ces trois pouvoirs ne doivent pas être dans les mains des mêmes personnes, encore moins en vase clos.

Monsieur Blais, j’attends de vous et de votre gouvernement que vous répondiez prestement à ce vide juridique. Exhorter les étudiants à voter aux assemblées et inviter les recteurs à expulser des étudiants ne sont pas des réponses adéquates aux « crises étudiantes ». Malgré la bonne volonté de la plupart des acteurs, les positions sont trop éloignées pour espérer que ces crises se résorbent d’elles-mêmes. Affirmer qu’un droit n’existe pas n’empêche certainement pas les gens de le prendre, ce droit, et ce, en imposant leurs propres règles. Le moment est venu d’encadrer l’exercice de la démocratie étudiante, si l’on souhaite éviter de revoir périodiquement les images scandaleuses des dernières semaines et permettre à un plus grand nombre d’étudiants de sentir que leurs droits sont respectés.

11 commentaires
  • François Beaulé - Abonné 20 avril 2015 06 h 50

    Le principe de réalité

    Les grèves étudiantes actuelles sont un écho de celles, plus vastes, de 2012. Cette année-là, les étudiants n'ont pas assumé autant qu'il faudrait les conséquences de leurs actes. La session d'automne a été modifiée pour permettre un rattrapage et la plupart des étudiants ayant fait la grève ont évité des échecs à leurs cours malgré un nombre restreint des heures de cours.

    D'autre part, Pauline Marois a réussi avec difficulté à se faire élire et elle a respecté sa promesse concernant les droits de scolarité. Elle avait fait sa promesse au début du conflit, pendant l'hiver, dans l'espoir que les étudiants cessent leur grèves et votent pour elle à l'élection de septembre 2012. Cela ne s'est pas produit. Les étudiants ont continué à perturber les universités et cégeps et la circulation automobile dans les rues de Montréal. Ils n'ont pas échoué leurs cours et les droits universitaires n'ont pas été augmentés. Ils ont même obtenu une amélioration coûteuse de l'aide financière. Ils sont donc ressortis gagnants de ces grève, sur tous les plans.

    Cette année, l'enjeu des grèves est moins précis et dépasse ce qui concerne plus directement et spécifiquement les étudiants. Cette fois, les étudiants grévistes voudraient empêcher les gels ou diminutions de budgets affectant les diverses missions de l'État. Les assemblées étudiantes, la dite «démocratie étudiante», semblent vouloir imposer leurs volontés au gouvernement démocratiquement élu. Or, en démocratie, la vraie, des groupes particuliers ne doivent pas pouvoir imposer leurs volontés à l'ensemble des citoyens.

    De plus, des étudiants s'imaginent qu'ils ont le droit d'empêcher la tenue des cours et de restreindre l'accès aux salles de cours. Or c'est faux, ils n'ont pas ce droit et ne l'auront jamais. Aucun pays n'accordera jamais ce droit. Il faut donc augmenter la répression jusqu'à ce que les activistes admettent qu'ils n'ont pas ce droit.

    Assumer des échecs à leurs cours fera aussi réfléchir les grévistes.

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 20 avril 2015 12 h 44

      @M. Beaulé

      En premier lieu, il est faut de dire que "les droits universitaires n'ont pas été augmentés", suite à la prise de pouvoir du gouvernement Marois. L'indexation a été décidée à la suite du Sommet sur l'Éducation, masquarade médiatique laissant croire à une concertation, où en fin de compte l'éducation a reçu le même traitement qu'un produit de consommation, indexé, plutôt que de tendre vers la gratuité, ce qui était l'objet du conflit étudiant, et le demeure. En outre, les crédits d'impôts pour frais universitaires sont passés de 20% à 8%, ce qui correspond après 5 ans, pour des frais de 3000$ par exemple, à une hausse de 1789$.

      Les étudiants ne sont pas ressortis gagnants. Peu de gens en fait en sont ressortis gagnants, sauf peut-être le gouvernement Marois pour une courte trève.

      Vous pouvez prôner la marchandisation de l'éducation, de la considérer comme un "investissement" personnel, mais évitez de caricaturer la démocratie étudiante. Une assemblée de 7 heures où tous les électeurs auraient été conviés aurait-elle accouché d'un gouvernement libéral majoritaire? On peut en douter, puisqu'il aurait fallu débattre, et non agiter des slogans. À cet effet, j'aimerais voir Guy Nantel faire un vox-pop auprès des électeurs libéraux.

      Au bout du compte, contrairement à l'illusion que vous brandissez, ne me faites pas croire que nous sommes en démocratie si "des groupes particuliers ne doivent pas pouvoir imposer leurs volontés à l'ensemble des citoyens". C'est exactement ce qui nous arrive, sans que nulle trace de la boucherie n'ait été inscrite dans un programme libéral. La seule différence entre les groupes qui le maintiennent au pouvoir et les groupes étudiants est que ces derniers expriment leurs revendications dans la sphère publique plutôt que derrière les portes closes.

  • François Dugal - Inscrit 20 avril 2015 08 h 11

    Le ministre Blais

    Vous demandez au ministre Blais d'agir, ce qui est impossible, mademoiselle Doucet.
    Meilleure chance la prochaine fois.

  • Michel Lebel - Abonné 20 avril 2015 08 h 35

    Uniques dans l'absurde!

    Légiférer sur l'absurde, soit une "grève" d'étudiants de niveau dit supérieur! Le Québec sans repères serait rendu là. Si la chose est faite, nous serions uniques au monde! Cela nous ferait toute une belle jambe! Le maître du théâtre de l'absurde, Ionesco, en aurait été ravi. Quel beau sujet de pièce cela aurait été!


    Michel Lebel

    • Patrick Boulanger - Abonné 20 avril 2015 09 h 45

      Nous serions uniques au monde. Et alors?

  • Michel Lebel - Abonné 20 avril 2015 08 h 35

    Uniques dans l'absurde!

    Légiférer sur l'absurde, soit une "grève" d'étudiants de niveau dit supérieur! Le Québec sans repères serait rendu là. Si la chose est faite, nous serions uniques au monde! Cela nous ferait toute une belle jambe! Le maître du théâtre de l'absurde, Ionesco, en aurait été ravi. Quel beau sujet de pièce cela aurait été!


    Michel Lebel

    • Hélène Paulette - Abonnée 20 avril 2015 11 h 33

      Vous avez mauvaise mémoire, monsieur Lebel... Les grèves étudiantes sont loin d'ëtre nouvelles... Ni même absurdes puisqu'elles ont été à l'origine de changements.

    • Sylvain Auclair - Abonné 20 avril 2015 14 h 32

      Monsieur Lebel, sortez donc de votre tour d'ivoire faite de lois et de principes abstraits et visitez donc la vraie vie, pour une fois. Les grèves étudiantes existent depuis que les institutions d'enseignement existent, et ce n'est pas en se voilant la face qu'on y mettra fin.

    • Michel Lebel - Abonné 20 avril 2015 15 h 53

      Quelle manque d'imagination et d'originalité de la part des étudiants! Comme si la "grève" était le seul moyen pour promouvoir une cause! L'imagination ne fait décidément pas part de la culture étudiante. Allons, un petit effort!

      Enfin je signale à certains commentateurs que ma mémoire est encore très bonne, que j'ai quitté la "tour d'ivoire" depuis plusieurs années, et que je suis dans la "vraie vie", disons simplement dans "la vie", comme tout le monde.

      Michel Lebel

    • Sylvain Auclair - Abonné 20 avril 2015 19 h 44

      Je sais que vous êtes à la retraite, monsiuer Lebel, mais vous semblez continuer à penser comme si les lois étaient la réalité. Par exemple, vous avez répété pendant des mois que toutes les grandes villes avaient un règlement comparable à P-6 sans jamais réussir à citer une seule ville où l'on se servait de ce règlement pour effectuer des arrestations de masse.

      Et ne faites pas dévier la discussion: on parle ici du DROIT de faire grève, pas de la PERTINENCE de la grève comme moyen d'action. Si vous voulez suggérer aux étudiants un moyen plus efficace, contactez l'ASSÉ. Elle sera sans doute ravie de vous recevoir.

  • Hélène Paulette - Abonnée 20 avril 2015 11 h 36

    Excellent, madame Doucet

    Vous faites preuve d'une sagesse qu'on aimerait voir chez nos élus! Bien sûr vous n'êtes pas soumise non plus à un certain agenda politique.