Digression sémantique autour du mot «fascisme»

Monsieur Rioux,

Votre colonne ¡ No pasaran ! publiée dans Le Devoir du 3 avril m’a à la fois agacée et indignée. Le titre, de même que certaines de vos allusions, transpire un mépris pour la culture de gauche qui ne s’accompagne d’aucune critique de l’islamophobie, et fait état de certains amalgames, alors que vous prétendez les dénoncer.

Tout d’abord, en quoi le fait que les manifestants de Pegida Québec, devant l’ampleur de la contre-manifestation, se soient dégonflés vous permet-il de railler le « courage » des contre-manifestants ? Pourquoi moquer les « âmes bien nées » — au fait, ce terme désigne plutôt la bourgeoisie ou l’aristocratie, qui ne coloraient pas particulièrement cette manif — qui auraient lu Zola « au fond de leur banlieue » ? Et du haut de quelle tour d’ivoire pouvez-vous dire que le Québec serait une « lointaine et paisible province » qui serait isolée des « grands bouleversements du monde » ? Ressortez-nous les « quelques arpents de neige » de Voltaire, tant qu’à y être !

Si le terme de « fasciste » a certes été employé le 28 mars, du fait notamment que certains manifestants se présentent par ailleurs comme des antifascistes, le slogan était plutôt « Non à l’islamophobie ». Vous détaillez la genèse de Pegida en Allemagne puis en Europe, en soulignant que ce mouvement exprime un malaise identitaire plutôt qu’une réelle résurgence du fascisme. Certes, mais admettez qu’il peut y avoir des liens entre islamophobie, xénophobie et fascisme, ce dernier s’étant souvent nourri de la seconde (alors que la première n’existait pas encore sous sa forme actuelle). D’ailleurs, le fondateur de Pegida Québec, François Asgard, ne se dit-il pas « plus proche des idées du Front national », selon une entrevue réalisée par Radio-Canada.

Ce Québécois, qui a des origines serbes, se dit aussi dans cette entrevue « très sensible à la cause des personnes résidentes dans les enclaves serbes du Kosovo, et qui sont régulièrement persécutées », selon lui. En quoi les résidants du Petit Maghreb sont-ils responsables du conflit des Balkans ? N’est-ce pas une pure provocation, voire une incitation à la haine, que de prévoir une manifestation prônant le rejet d’une population dans le quartier même où celle-ci est installée ?

L’épisode Pegida Québec mérite mieux qu’une digression sémantique autour du mot « fascisme ». Les enjeux délicats du vivre-ensemble au Québec ne seront pas servis ni par de tels groupes, ni par des propos comme les vôtres.

Réponse du chroniqueur

Madame,

 

Pour débattre, il faut s’entendre sur le sens des mots. D’abord, je n’écris pas de « colonnes » (column), mais des chroniques. Les « âmes bien nées » que j’évoque sans ironie aucune n’ont rien à voir avec une quelconque bourgeoisie. Comme dans le célèbre vers de Corneille, elles désignent une jeunesse en mal d’héroïsme. Quant au fascisme, comme l’explique Pierre-André Taguieff (La revanche du nationalisme), il désigne non pas un simple mouvement xénophobe, mais une pensée révolutionnaire impérialiste (Mussolini) prônant une réorganisation radicale de la société. Le Front national est plutôt un mouvement conservateur prêchant l’arrêt de l’immigration et le protectionnisme. Tout le contraire du fascisme ! Quant à la version québécoise de Pegida, un mouvement qui n’a pu s’implanter hors de l’ancienne Allemagne de l’Est, j’attends encore de savoir si ce n’est pas le fantasme de François Asgard.

Christian Rioux


À voir en vidéo