Courir n’est pas marcher

La course à pied est un exercice de dépassement de soi, l’humain lutte pour repousser les limites imposées par la nature et la vie.
Photo: Jonathan Moore Agence France-Presse La course à pied est un exercice de dépassement de soi, l’humain lutte pour repousser les limites imposées par la nature et la vie.

Le Devoir de philo proposé par Frédéric Dejean («Les rêveries du coureur solitaire», le 21 mars) m’a fait sourciller au pas de course, c’est le moins que l’on puisse dire. Je suis passablement surpris d’être témoin d’une nouvelle tentative de promouvoir la course à pied qui, cette fois, se réclame de la pensée de Jean-Jacques Rousseau.

Une distinction extrêmement importante est évacuée de cet exercice qui file rapidement vers des conclusions douteuses. Cette distinction touche la marche à pied ou la randonnée et son pendant au rythme accéléré, la course à pied. Marcher dans la nature et courir sur le même sentier sont des activités très différentes, je dirais même opposées dans certains aspects. Ces manières d’explorer et d’intégrer notre propre nature et la nature au sens large ne peuvent se réclamer des mêmes espaces et des mêmes vertus. La marche est un exercice introspectif, la course aussi. La marche est un exercice contemplatif (les délicieuses rêveries) la course pas du tout. La marche est un exercice d’humilité et de gratitude qui replace l’individu dans une dynamique qui le subordonne, la nature et la vie auxquelles nous appartenons ne sont plus considérées comme chaotiques et menaçantes. Elles deviennent le théâtre de merveilles et de prodiges qui nous procurent ce bonheur serein qui apaise et calme notre conscience et nourrit notre inconscience.

À l’opposé, la course à pied est un exercice de dépassement de soi, l’humain lutte pour repousser les limites imposées par la nature et la vie. La nature n’est perçue que comme une suite d’obstacles et de difficultés à surmonter. Le champ de vision, réel ou virtuel, n’est pas le même pour les deux activités. La course à pied réduit le champ réel, le coureur s’en tient à une perspective étroite qui se concentre sur un objectif immédiat, la performance, et éloigné, la destination. L’introspection, autrement dit le champ de vision virtuel, est soumise aux mêmes contraintes, la conscience et l’inconscience du coureur se préoccupent surtout de l’individuel.

Jean-Jacques Rousseau sur son île n’a aucunement l’envie de s’enfuir. Il savoure cet isolement qui, paradoxalement, lui offre plus de latitude dans sa quête des merveilleuses rêveries. Que ferait le coureur quand il aurait fait le tour de l’île et de la question ? La seule conclusion valable est celle qui affirme que la course à pied occupe un certain espace au sein de nos sociétés branchées et égotistes. Qu’elle compte parmi les nouvelles tendances et qu’elle fasse l’objet de nombre d’essais ne fait pas de la course à pied un exercice contemplatif au même titre que la marche. Nos ancêtres, bienheureux primitifs et chasseurs-cueilleurs, en savaient long sur le sujet. Ils ne couraient que très rarement et, chaque fois qu’ils avaient à le faire, ils ne souhaitaient qu’une chose : courir le moins longtemps possible. Nous courons pour fuir une menace, pour nous éloigner du danger, à quand un Devoir de philo qui nous rappellerait cet instinct et cette conscience qui assument la précarité et la fragilité de notre nature et de la nature dans son ensemble ?

7 commentaires
  • Yvon Bureau - Abonné 24 mars 2015 07 h 40

    Quand courir ne marche plus

    Monsieur Riopel, merci pour cette intéressante et si nécessaire réaction au Devoir de philo de monsieur Dejean. On sentait et on pressentait que dans cet article quelque chose ne marchait point. Vous l'avez mis en mot et en écriture de fond.

    Devant ces coureurs et les pratiquants d'activités extrêmes, un question me court toujours dans la tête. Qu'arrive-t-il à ces à ces physico-activitéistes quand ils se dépassent? Où arrivent-ils? Qui deviennent-ils? Finissent-ils par se rattraper? Angoissant, non ?

    Selon moi, qui se dépasse tombe en impasse.

    Une hypothèse d'ancien psychothérapeute. Ce qui motive profondément (souvent inconsciemment) une personne à marcher ou à courir plus que «la normale» peut lui donner soit santé soit maladie. Exemple : une personne de 50 ans courrait++ à chaque jour; ses articulations le martyraient +++; il a découvert un jour qu'il courait par peur+++ (terrorisé) inconsciente de mourir, comme son père décédé à l'âge de 51 ans. Lorsque courir+++ ne marchait plus...

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 24 mars 2015 09 h 30

    Lettre géniale

    Bravo !

  • Marc Ouimet - Abonné 24 mars 2015 09 h 33

    Bravo

    J'ajouterais qu'en ce sens, marcher, c'est renouveller son ancrage au monde à chaque pas.

  • Danica Dragon - Inscrite 24 mars 2015 12 h 31

    hum...

    Je vous amène courir avec moi, je vous jure que vous serez philosophe après...!

  • Pierre Bernier - Abonné 24 mars 2015 13 h 00

    D'autant...

    D'autant que "courir et mâcher de la gomme en même temps"... est une pratique non recommandable, pcq improductive et dangereuse !