Platon et la réforme

Platon serait séduit par la pédagogie socioconstructiviste, nous disait Éric Lapointe (Le Devoir de philosophie, le 14 février) partant d’un état des lieux bien mitigé (étude ERES Larose-Duchesne) du renouveau pédagogique (RP).

M. Lapointe s’inspire d’une lecture de l’allégorie de la caverne, texte quasi canonique de l’enseignement de la philosophie, passage plus complexe qu’on pourrait du reste le penser, puisqu’il est directement lié à la fin du livre VI de La République, où il est question du Bien.

Relevons tout d’abord que, pour sauver l’approche par compétence, relevant d’un socioconstructivisme idéologique ou radical (voir Hirtt et Baillargeon à ce propos) imposé par le RP, M. Lapointe l’oppose aux méthodes dites traditionnelles. Vieille stratégie, où l’on cherche à valoriser quelque chose en diabolisant ce à quoi on prétend s’opposer. Un cours magistral, semble affirmer M. Lapointe, implique la passivité. Disons tout de suite qu’il n’en est rien : car les étudiants doivent alors prendre des notes (ce qu’ils ne savent plus faire, du moins au cégep), poser des questions, faire l’effort d’écouter et de comprendre, toutes choses qui requièrent d’être actif. Passons.

 

C’est l’affirmation finale du texte de M. Lapointe qui m’intéresse ici : qu’« il est évident que sur le plan ontologique, Platon s’y opposerait ». Qu’est-ce que l’ontologie ? en gros, disons que cela concerne la détermination du réel. Ainsi donc, peut-on évoquer les méthodes de Platon en mettant de côté le réel et ce qui les motive et les justifie ? La maïeutique n’est pas simplement une méthode en surplus de l’ontologie de Socrate ou de Platon ou un à-côté plus ou moins aléatoire. Elle en provient directement, puisqu’il s’agit de ramener à la mémoire de l’âme quelque chose (la vérité) que l’âme sait déjà pour l’avoir contemplé dans le vrai monde, celui des idées, et qu’elle a oublié lors de son retour dans un corps.

La pédagogie par compétences, émanant du socioconstructivisme radical, provient, elle, d’une tout autre détermination du réel, ce que l’on risque bien d’oublier en la plaçant ainsi sous la protection de Platon : cette réalité est l’économie. C’est celle, exclusive, du marché, auquel, pour leur bien dit-on, il s’agit d’intégrer les étudiants. Il suffit de lire les documents émanant de l’OCDE pour s’en convaincre.

La guerre actuelle n’est pas celle des méthodes, ni celle des pédagogies, mais encore et toujours celle de décider quel est le réel. Platon rêvait d’un réel dépris des rapports de force. Nous n’en sommes plus là.

Qui décide du réel ? Qui justifie le socioconstructivisme radical en pédagogie ? Est-ce réellement pour le bien des élèves et des étudiants ? Ces questions, me semble-t-il, devraient nous rassembler, professeurs, parents et citoyens, en particulier à l’heure où, une fois encore, dans le rapport Demers notamment, la formation générale obligatoire des cégeps, dont la philosophie fait partie, est remise en cause.

4 commentaires
  • Marc Bourdeau - Abonné 24 février 2015 09 h 41

    Où est la vérité?

    Plutôt que d'invoquer des grands ancêtres, et des grandes théories sur le 'réel' pour justifier les choses, ne pourrait-on pas penser que l'éducation comporte une part de connaissances à acquérir, qu'on peut croire assez objectives, où l'enseignant énonce met en place, et une part de constructions personnelles, d'appropriation par l'étudiant, où l'enseignant sert de guide.

    On est là dans la maïeutique de Socrate, alors que pour les connaissances à acquérir on pourrait penser à Pythagore (peut-être Aristote?)... Enfin, je dis ça comme ça!

    Il les faut dans toutes les disciplines, ces constructions personnelles, l'étudiant doit poursuivre, faire évoluer, se faire une tête. Il n'est pas une cruche qu'on remplit.

  • Loyola Leroux - Abonné 24 février 2015 10 h 19

    ''Que nul n'entre ici s'il n'est géometre''

    Il me semble que l'on oublie que chez les Grecs comme Platon dans son Académie ou Aristote dans son Lycée, selon Henri-Irenee Marrou dans son ''Histoire de l'éducation dans l'Antiquité'', le corpus des cours du primaire était basé sur la gymnastique et la musique, celui du secondaire sur la géométrie, science inventée par les Grecs. Seuls ceux qui réussissaient dans ces domaines avaient acces aux études supérieures. Il faut noter que plusieurs esclaves brillants pouvaient se rendre a ce niveau. Appliqué a notre monde cela voudrait dire que seuls ceux qui ont réussi le cours de Maths de Secondaire 5 pourraient entrer au cegep. Apres 36 ans d'enseignement, je peux affirmer qu'une grande partie de l'ensemble des problemes du cegep seraient résolus. L'enseignement des maths, du calcul différentiel et intégral, matiere du premier cours au collégial a été, heureusement, tres peu influencé par les nouvelles méthodes pédagogiques, qui font surtout rage dans les ''sciences'' humaines.

  • - Inscrit 24 février 2015 14 h 37

    Curieuse gymnastique mentale ...

    ... que d'inviter des penseurs d'il y a 2500 ans et leur prêter des intentions sur des sujets d'actualité. Je peux bien comprendre qu'il y ait un certain intérêt mental à convoquer ainsi Platon, Socrate ou Aristote comme caution pour vos prises de position, mais la pensée évolue et la logique pure ne saurait remplacer l'observation constante des réalités nouvelles qui sont des contingences de l'histoire.

    Par exemple, qui pourrait affirmer que Karl Marx serait marxiste aujourd'hui? Marx n'aurait plus la société du XIXe siècle sous les yeux. Peut-être serait-il altermondialiste ou autre, mais comment pourrait-il voir dans les prolétaires de 1850 la classe qui fera la révolution ultime de l'histoire de l'humanité ?

  • Cyril Dionne - Abonné 24 février 2015 17 h 39

    Le « socio-déconstructivisme »

    Philosophie ou non, cette supposée réforme était une aberration dans le monde de l'éducation. Un cours magistral n'est pas passif en autant que le pédagogue est compétent, capable et que les apprenants participent pleinement à parfaire leur éducation. Cette manie de ceux qui évoluent dans leur tour d'ivoire de privilégier la construction des savoirs de l'apprenant en déconstruisant ceux d'hier et d'aujourd'hui est d'une ignorance crasse. Nous construisons nos savoirs en nous tenant sur les épaules des géants qui ont changé notre façon de voir, de comprendre et d'apprivoiser le monde naturel qui nous entoure. Le savoir, le savoir-faire tout comme le savoir-être ne découlent pas d'un vase clos, mais bien de concepts et de méthodologies longuement éprouvés. Cette phobie de croire que l'élève pourra cheminer par lui-même en acquérant des compétences tout en faisant fi des connaissances antérieures, est d'une ignorance qui surpasse toutes les idioties du passé en éducation. Qu'on le veuille ou non, la loi de la gravité répondra toujours au même algorithme algébrique, la vitesse de la lumière sera toujours constante tout comme la sémantique et la grammaire aidera à parfaire nos outils de communication que sont les langues.

    Aussi, comme M. Hubert a mentionné, pourriez-vous nous lâcher avec Socrate et Platon ? Malgré leur énorme contribution au savoir global de l'humanité, il y a longtemps que ceux-ci ont été dépassés. Et comme enseignant qui œuvre dans une véritable salle de classe, toutes ces phobies en éducation ont aidé à créer une génération perdue qui pensait que la réalité reflétait leur monde imaginaire qu'il s'était inventé à partir de dogmes constructivistes holistiques et ésotériques. Et ce n'est pas en nivelant toujours vers le bas et que l'effort constant de l'apprenant n'est jamais au rendez-vous, qu'on va développer chez lui, un esprit critique.

    Et j'aimerai toujours la citation de Daniel Pennac :

    « Y'a pas de pédagogie, y'a que des pédagogues. »