Le rituel humaniste existe!

Dans « Le dilemme des incroyants » (Le Devoir, 17 février), Alain Roy évoque, sans y croire, la création d’une doctrine philosophico-existentielle pour libres penseurs dont la fonction serait d’offrir des rituels expurgés de dimension religieuse. Disons tout de suite qu’une telle philosophie avec ses célébrants existe déjà tant sur la scène mondiale qu’au niveau local ; il s’agit de la philosophie humaniste représentée au Québec par l’Association humaniste du Québec qui célèbre cette année son dixième anniversaire.

Établissons au départ qu’un rituel est, au sens propre, tout geste qui renferme une signification symbolique autre que celle qui est immédiatement observable. Notre pensée symbolique fait que la vie est remplie de rituels : une salutation, une rencontre sportive, un hymne national, une assermentation, les fêtes saisonnières et, bien sûr, la célébration des grandes étapes de la vie tels la naissance, les anniversaires, le mariage, le décès.

La religion n’a donc pas inventé le rituel, et les incroyants auraient tort de se priver de ce moyen irremplaçable de communiquer et de célébrer. On aurait également tort de voir dans les rituels laïcisés une forme de mimétisme de la pensée religieuse ; dans les sociétés religieuses, la religion n’a fait que monopoliser la ritualisation des grandes étapes de la vie.

Alain Roy estime qu’un rituel réussi doit avoir un effet « transcendant » qui ne peut être assuré que par un célébrant anonyme représentant une institution atemporelle. Une telle chose n’existe pas et cette façon de voir révèle une contagion de la pensée apportée par la religion ambiante. La dimension temporelle n’est toujours que plus ou moins lointaine alors que la transcendance est un concept mystificateur occultant une émotion profonde pouvant être suscitée de différentes façons et dans des contextes laïques beaucoup plus édifiants que les insignifiantes paroles de curés prononcées lors des mariages et funérailles.

Certains pays, comme la France et la Belgique, ont une longue tradition de rituels de vie laïcisés permettant de rattacher la symbolique à un courant philosophique significatif. Il n’en va pas de même au Québec, où nous traînons encore un lourd héritage religieux. Prenons le cas du mariage : le mariage civil n’a été établi qu’en 1968 et le gouvernement a alors relégué cette cérémonie aux palais de justice ! Difficile de faire pire. Une telle aberration, qui ne peut s’expliquer que par une vision antihumaniste du rituel, n’a été corrigée qu’en 2003.

Le Code civil continue de reconnaître aux représentants religieux des droits de fonctionnaires pour remplir les registres civils de mariage, mais n’accorde pas ces mêmes droits aux associations humanistes, contrairement à ce qui se passe ailleurs au Canada et aux États-Unis. L’Association humaniste du Québec, qui a ses propres célébrants de mariage, a saisi la Commission des droits de la personne d’une plainte en discrimination à ce sujet, plainte sur laquelle la Commission enquête présentement.

Qu’en est-il de l’enseignement de la philosophie humaniste dans nos écoles ? Le cours Éthique et culture religieuse, dispensé aux élèves de la première année du primaire jusqu’à la dernière du secondaire, est muet sur cette réalité. Alors qu’il abreuve les enfants de tous les mythes et rituels religieux que la Terre peut porter, une seule phrase, dans le programme de 4e secondaire, mentionne l’existence de courants de pensée situant « l’expérience humaine en dehors des croyances et des adhésions religieuses ». Toute une périphrase pour éviter les mots humanisme et athéisme.

Difficile dans ces conditions de faire émerger une tradition humaniste. Les humanistes ont tout de même leur temps fort de l’année avec la fête de la Lumière humaniste (23 décembre) lancée par les humanistes américains en 2001 et la Journée mondiale de l’humaniste (21 juin), instaurée par l’Union internationale humaniste et éthique au début des années 1990. Il n’y a là rien de paradoxal. Et oui, l’Association humaniste du Québec a sa page Facebook, son site Internet, ses dépliants et ses bénévoles.

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