La riche histoire du blasphème

Protagoras, ce grand philosophe du Ve siècle av. J.-C., celui qui a affirmé que l’Homme est la mesure de toutes choses, a un jour osé dire : « Touchant les dieux, je ne suis pas en mesure de savoir ni s’ils existent, ni s’ils n’existent pas, pas plus que ce qu’ils sont quant à leur aspect. Trop de choses nous empêchent de le savoir : leur invisibilité et la brièveté de la vie humaine. » N’était-ce pas là parole de sagesse, de prudence et de respect à l’endroit de ceux qui croyaient en ces divinités ? Pourtant, cela n’aura pas suffi pour les intégristes de son époque. Condamné pour impiété — tout comme Anaxagore qui avait écrit que le Soleil n’était qu’une pierre incandescente —, Protagoras a été chassé d’Athènes, et son oeuvre détruite à jamais.

Il y a ceux qui croient en Dieu, ceux qui n’y croient pas et tous les autres qui disent peut-être ou pourquoi pas ! L’histoire nous a montré que la violence en matière de croyance émanait de cette première catégorie d’individus, de ces intégristes et fanatiques religieux, de ces « fous de Dieu » avec lesquels il est impossible d’entretenir la moindre discussion rationnelle pourtant censée être à la base même de nos sociétés démocratiques. Convaincus d’être en possession de la Vérité, une vérité fermée, sclérosée et dogmatique, ils y vont d’un discours à sens unique imperméable à toutes formes d’échanges qui pourraient remettre en question ou tout simplement les faire se questionner sur leurs certitudes.

Il faut dire les choses comme elles sont : par les temps qui courent, l’intolérance ne vient pas des athées ou de ceux qui sont incertains au sujet de l’existence ou de la non-existence de Dieu, mais de ceux qui croient d’une manière aveugle à son existence. Fermés, repliés sur eux-mêmes, le monde leur apparaît d’une manière tellement simple : d’un côté il y a les Bons, et de l’autre les Mauvais. Prisonniers de cette vision manichéenne, pas surprenant qu’ils se sentent menacés par tous les mécréants jusqu’à en perdre tout sens de l’humour lorsqu’ils sont confrontés, par exemple, à d’inoffensives caricatures qui mettent en scène leur Dieu ou leur prophète.

Comment se comporter face à de tels fanatiques ? Mettre de l’eau dans notre vin, surveiller nos propos, respecter leur susceptibilité, être sur nos gardes, y aller d’une autocensure qui à la longue finira à coup sûr par faire partie de notre façon quotidienne d’être et de penser ? Je dis non et non, car le piège est trop gros. Nous aurons beau nous retenir, être prudents au sujet de toutes ces croyances religieuses abracadabrantes, les « fous de Dieu » ne seront jamais satisfaits et demanderont toujours plus de retenue de notre part, toujours plus de censure, jusqu’à nous proposer au bout du compte et à nos frais une petite lobotomie spirituelle.

Si le mot « démocratie » a encore du sens, si le droit de penser et le droit d’exprimer ses idées représentent des valeurs fondamentales pour notre société, je revendique le droit au « blasphème », c’est-à-dire à cette possibilité de remettre en questionne toutes formes d’idées et de discours, y compris les « idées » religieuses, surtout les « idées » religieuses qui reposent sur du vide, des fantasmes et des superstitions fruits de l’obscurantisme et de l’ignorance.

Le mot blasphème vient du grec blasphemia qui voulait dire « blâmer ». Si pour le croyant un blasphème est devenu une parole qui outrage une divinité ou une religion, alors pour moi, qui ne crois pas en Dieu, un blasphème n’est qu’un blâme, une critique adressée aux idées irrationnelles que défendent ces mêmes intégristes. Une religion peut très bien décréter pour ses fidèles que telle ou telle chose est sacrée, mais elle ne peut m’obliger à me prosterner et à me taire face à cette « révélation », surtout lorsque cette pseudo-valeur entre en conflit avec les droits fondamentaux qui se retrouvent au coeur de nos sociétés, comme l’égalité de l’homme et de la femme ou le droit des enfants à une éducation décente.

Si un fanatique religieux accepte sans la moindre distance critique la parole du Lévitique qui dit que « qui blasphème le nom de Dieu devra mourir » (24-16), et ce, qu’il soit étranger ou citoyen, moi, je me réserve le droit de le critiquer et même de ridiculiser sa foi aveugle en lui citant cette parole pleine d’humour d’Ernest Renan qui disait que « le blasphème des grands esprits est plus agréable à Dieu que la prière intéressée de l’homme vulgaire ».

En cette période trouble, je crois que notre devoir est de défendre, plus que jamais, l’héritage des Lumières qu’incarnaient à leur manière les journalistes et caricaturistes de Charlie Hebdo. Il faut le réaffirmer en paroles, mais aussi par des gestes concrets qui iront bien au-delà de ces grandes marches de solidarité, car il ne faut pas s’y méprendre, toute attaque à la liberté d’expression vient miner dans son coeur même notre démocratie.

Et après tout, peut-être que nous devrions commencer à envisager l’idée de jumeler le droit d’expression à un « devoir d’écoute », car comme le disait Alain Finkielkraut, la liberté d’expression peut parfois être douloureuse lorsqu’elle devient l’obligation faite à chacun d’entendre ce qu’il n’a pas envie d’entendre.

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