Système de santé: «la maison qui rend fou»

Pierre Moreau et Philippe Couillard
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir Pierre Moreau et Philippe Couillard

À Philippe Couillard et Pierre Moreau, mon député provincial,

Depuis deux ans, je suis médecin de famille à Châteauguay. J’aimerais vous exprimer mon découragement à propos du projet de loi 20. Tous les médecins reconnaissent les problèmes d’accessibilité aux soins de santé. Par contre, je ne crois pas que tous les maux soient seulement la faute des médecins… de famille, de surcroît. Je suis persuadée que les problèmes de gestion et d’informatisation et le manque d’infirmières au bureau en sont les principales causes. Imaginez : je commence à peine ma pratique et, certains jours, je me demande comment mes collègues tolèrent depuis tout ce temps un système qui tourne aussi carré. 


Quelques exemples quotidiens de perte de temps et d’inefficacité.

1. Je rencontre un patient. Il a effectué un test pour son coeur. Quel test, exactement ? Il ne sait pas. Où et quand l’a-t-il fait ? Il ne se rappelle plus. Quel a été le résultat ? Devait-il revoir le spécialiste ? Aucune réponse. Et c’est la même chose pour son test pulmonaire, digestif, urinaire, etc. Je perds plusieurs minutes à démêler le tout et à demander les résultats de tous ces tests, pour que je puisse les analyser plus tard. Si seulement le Québec avait accès à un système informatique pouvant communiquer tous ces renseignements, cela serait un pas de géant.

2. Je rencontre un patient. Je demande sa liste de médicaments. Oups, il a oublié de l’apporter. Heureusement, il la connaît par coeur : petite pilule rose, petite pilule avec une maison, petite pilule le matin à jeun… Donc, je demande de faire venir la liste de la pharmacie, pour que je puisse l’analyser plus tard.

3. Ensuite, puisque je n’ai pas d’infirmière, je dois attendre que le patient se change, le peser, mesurer sa taille et son tour de taille, prendre sa pression, ainsi que d’autres gestes qui auraient pu être faits par une tierce personne.

4. J’ai vécu l’expérience de travailler à l’hôpital et j’ai découvert la lenteur et l’inefficacité de l’administration du système de santé. Un jour, j’ai voulu modifier ma grille horaire afin de voir plus de patients, plus rapidement… Mauvaise idée, apparemment cela était très compliqué sur le plan informatique. Toute demande apportait sensiblement le même lot de problèmes. Telle personne n’avait pas l’autorité, devait attendre l’approbation de telle personne, qui attendait l’approbation de telle personne, qui était non disponible, bref, la maison qui rend fou d’Astérix. Les problèmes ne résultaient pas d’un manque de volonté, mais plutôt d’une lourdeur organisationnelle.

Je suis outrée que le ministre de la Santé puisse manipuler nos journées de travail afin de mentir à la population et d’affirmer que nous ne travaillons que 117 jours par année. Saviez-vous que ce fameux chiffre est la moyenne des 59 % des médecins omnipraticiens travaillant le moins (ceux en arrêt de travail et en congé de maternité inclus) ? Voyons donc, cela ne représente certainement pas la vraie moyenne des travailleurs ! Il faudrait plutôt calculer nos heures travaillées. Et dire que les semaines d’hospitalisation de 10, 11 ou 12 heures par jour, sept jours en ligne, en plus des appels la nuit, ne comptent que pour cinq jours de travail.

Je travaille en moyenne 50 heures par semaine et pourtant je n’ai que la moitié des 1500 patients demandés. Pensez-vous vraiment que je vais commencer à faire 100 heures par semaine ? […] Nous ne sommes plus dans les années 1980, où les hommes travaillaient sans cesse et ne voyaient pas grandir leur famille.

Oui, je suis jeune, mais arrêtez de me faire croire qu’en me tapant sur la tête, je vais travailler mieux et plus vite. Je travaille fort et bien, j’adore ma profession et j’ai à coeur le bien-être de mes patients. Je ne suis pas un bandit et je n’accepterai pas que le ministre Gaétan Barrette me dénigre de cette façon. Ce n’est point digne d’un collègue médecin et encore moins d’un ministre envers sa population.

Je crois que le but ultime de cette loi n’est que la baisse de notre salaire de 30 %. Dans ce cas, pourquoi ne pas négocier une baisse de salaire en bonne et due forme ? Au lieu de cela, le ministre Barrette invente une loi bidon pour s’attirer les faveurs de la population […].

Oui, il faut améliorer la qualité et l’accessibilité en santé, mais autrement que par la répression. Cette dernière n’a jamais fonctionné. Il y a eu une période où l’on pénalisait les médecins qui travaillaient trop. Ensuite, nous étions pénalisés si nous ne travaillions pas assez à l’hôpital. Et maintenant, on veut nous pénaliser si nous ne travaillons pas suffisamment au bureau. Assez, c’est assez.

Croyez-vous toujours en la démocratie, M. Couillard, M. Moreau ? Je trouve que la ligne de votre parti s’approche de la dictature et du communisme. Je n’ai aucun désir de négocier le projet de loi 20, puisqu’il y a une clause dans cette loi qui indique que ce qui a été négocié peut être modifié à tout moment. À quoi bon négocier des amendements dans ce cas. Vive la démocratie !

Pour la prochaine année, si rien ne change, je nous souhaite, M. Couillard, M. Moreau, un autre printemps érable !

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