Que voulons-nous pour nos enfants?

« Plus l’enfant aura la chance d’être mis en situation de jeux et de projets où il devra s’investir et s’organiser, plus sa réussite scolaire sera grande. »
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir « Plus l’enfant aura la chance d’être mis en situation de jeux et de projets où il devra s’investir et s’organiser, plus sa réussite scolaire sera grande. »

Monsieur Yves Bolduc,

Inscrire un volet d’enseignement de la lecture au programme du préscolaire serait une erreur magistrale. L’enfant d’âge préscolaire, de 4 et 5 ans, a besoin que l’on respecte son développement global et c’est précisément le but recherché par le programme du préscolaire existant avec ses six compétences bien définies. Bien appliqué dans les classes du préscolaire, il offre tout ce dont l’enfant de cet âge a besoin pour développer adéquatement ses habiletés langagières et d’expression.

L’enfant de cet âge apprend avec toutes les dimensions de son développement et il doit être baigné dans un milieu riche en lecture et en écriture, accompagné dans ses découvertes par un enseignant soucieux de son développement global. Il doit être entouré de livres, se faire raconter des histoires et pouvoir lui-même en inventer tous les jours. Chaque enfant doit pouvoir avoir accès à un environnement de jeu symbolique riche et stimulant qui a du sens à travers lequel il sera tantôt lecteur, tantôt scripteur, donc qui lui donne le goût de la lecture et de l’écriture.

L’imaginaire

Le développement de la lecture et de l’écriture n’est pas uniquement une question de décodage, mais d’abord et avant tout une question de compréhension. Cet aspect prend du temps à se développer et il ne faut pas oublier qu’un enfant de cet âge est comme une huître ; il s’ouvre à tout, mais il peut aussi se refermer et décliner toute proposition.

Tout le développement de l’imaginaire et de la créativité est primordial et c’est par le jeu symbolique qu’il se fait. Citons ici quelques exemples. L’enfant à qui l’on permet de devenir tantôt médecin, restaurateur, coiffeur, développera un niveau de langage lui permettant de se perfectionner et pour l’enfant de milieu plus défavorisé, le fait d’être, pendant ces jeux, en relation avec des enfants d’autres milieux plus favorisés, atteindra un niveau de langage plus élevé par l’exemple.

Si l’enfant dans son jeu tient un restaurant, par exemple, il participera à la confection du menu, il prendra les commandes, il fera les factures, il griffonnera, donc il imitera le scripteur. Même chose lorsqu’il lit une histoire à son ami, à sa poupée, il imite le lecteur. Lorsqu’il raconte son dessin, invente des histoires, imite son enseignante en se racontant des histoires, il démontre son intérêt. C’est de cette façon que l’enfant développe tout ce dont il a besoin pour être fin prêt à un apprentissage formel de la lecture et de l’écriture.

Le jeu symbolique

Ne pas permettre à certains enfants de faire ces premiers apprentissages par le jeu symbolique et un environnement adéquat, c’est faire en sorte que l’écart entre les enfants augmente. L’enfant a besoin de jouer, et jouer ici n’est pas vide de sens et synonyme de perte de temps. Jouer, c’est développer son intelligence, son jugement, son imagination, sa créativité, son sens de l’organisation, son sens de la collaboration, son sens de l’entraide, du compromis et de l’empathie, c’est aussi être capable de faire des choix. Plus l’enfant est encadré à travers des activités structurées, moins il est en mesure de réfléchir par lui-même, d’organiser son langage et de trouver des solutions à certaines difficultés rencontrées à travers plusieurs situations auxquelles il sera confronté.

Plus l’enfant aura la chance d’être mis en situation de jeux et de projets où il devra s’investir et s’organiser, plus sa réussite scolaire sera grande.

Certains projets pilotes sont en place depuis quelques années, et même si certaines recherches tendent à préconiser une scolarisation plus précoce, bien d’autres prétendent le contraire et assurent même que l’enfant n’est pas vraiment prêt à ce type d’apprentissage avant l’âge de 6 ou 7 ans. Il ne peut y avoir d’apprentissage significatif de la lecture et de l’écriture avant l’acquisition structurée du langage, avant un développement intellectuel stimulant et riche, incluant un vocabulaire riche.

Même le Conseil supérieur de l’éducation s’est prononcé à ce sujet en recommandant que le programme du préscolaire demeure puisqu’il répond le mieux aux besoins des enfants d’âge préscolaire. Dans son document Mieux accueillir et éduquer les enfants d’âge préscolaire (août 2012), le Conseil exprime clairement l’importance de respecter le développement global de l’enfant et nous réfère, entre autres, à Piaget et à Vygotsky.

Que voulons-nous pour nos enfants ? Sommes-nous en train de briser leur enfance ? Pourrait-on les respecter et les aimer assez pour leur permettre de vivre cela ? Où est la place de nos petits de la maternelle à travers le rythme effréné de nos vies ? Nous sommes dans un univers de performance ! Soyons fiers de nos tout-petits, donnons-leur le droit d’être des enfants et soyons présents pour enrichir leur quotidien, leurs découvertes, leurs intérêts et leur goût d’apprendre. Et ils réussiront ! Protégeons l’enfance de nos enfants et leur estime d’eux-mêmes ! Le jeu au préscolaire est au coeur de la réussite éducative !

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13 commentaires
  • Pierre Germain - Inscrit 3 janvier 2015 06 h 52

    Je rappelle que les petits Finlandais, qui ne commencent pourtant l'école qu'à 7 ans, score tu systématiquement parmi les meilleurs aux tests PISA.

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 3 janvier 2015 07 h 53

    Instruction

    Voilà un texte bien écrit et qui montre qu'il y a un savoir doublé d'expérience. Je me suis dit qu'il pourrait presqu'aussi bien être appliqué aux adultes. exemple: " Que voulons-nous pour nos adultes"? Sommes-nous en train de briser leur adultisme?, etc. Les adultes qui ont reçu du pouvoir, malheureusement sans tirage au sort ou sans obligation de reddition des comptes ou sans possibilité de révocation ( etc) pourraient eux-aussi jouer ... à la simulation. Simuler les conséquences de leurs scénarios sur les enfants dans ce cas-ci, au besoin en s'aidant de l'infromatique, mais surtout du dialogue ce mot à explorer.

  • François Dugal - Inscrit 3 janvier 2015 08 h 14

    Le niveau de compréhension

    Madame Chamard, votre texte est juste et il est guidé par l'expérience; voilà pourquoi monsieur le ministre de l'Éducation, des Loisirs et des Sports ne vous comprendra pas.

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 3 janvier 2015 08 h 30

    Bien d'accord... et plus

    Voici un texte, écrit il y a plusieurs années, qui résume mon point de vue sur l'approche québécoise à l'éducation de ses enfants. Il fait part d'un constat de l'instruction reçue par mon fils, maintenant âgéde 40 ans, et de mes petits enfants présentement au primaire.

    «Pour œuvrer dans le monde et apprécier ses merveilles,
    Il faut d’abord développer ses capacités
    À le ressentir et à le percevoir.

    Notre système d’éducation devrait avoir pour mission
    Le développement du potentiel global des enfants.
    Il tend cependant à privilégier celui de leurs capacités intellectuelles,
    Dans un milieu d’apprentissage aseptisé qu’est la classe,
    Avec une technologie de plus en plus ouverte sur le virtuel.

    L’école tend à être isolée des réalités sociales du quotidien.
    La fréquentation d’un environnement naturel vivant y reste marginale.
    L’éclosion de leurs capacités sensorielles et psychomotrices est négligée.

    Dans un tel système, sont dévalorisés et pénalisés les enfants
    Dont l’apprentissage préféré de la réalité
    Est davantage kinesthésique et expérientiel.
    On en fait des cancres malgré leur intelligence différente.»

  • Raymond Turgeon - Inscrit 3 janvier 2015 09 h 49

    Sacrilège?

    Merci pour cette lumière bienvenue que vous apportez. Nous ne pouvons que constater avec stupeur et une grande frayeur l'errance malencontreuse de ces apprentis sorciers qui traitent nos enfants comme des produits de consommation.