Et le patient, dans tout ça?

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir

La réforme proposée par le ministre de la Santé est hors sujet : la priorité, c’est le patient, et non le ministre. Avec la réforme Barrette, c’est toute la gouvernance du réseau de la santé qui se retrouve entre les mains d’une seule personne. Ce n’est pas pour rien que le mot « ministre » se retrouve 104 fois dans le projet de loi 10, alors que le mot « patient », lui, en est absent.

De plus, la réforme annoncée n’abolit pas les 18 agences de santé ; elle les transforme, plutôt, en 19 mégastructures appelées « centres intégrés de santé et de services sociaux » (CISSS). Au-delà des coûts qu’elle engendrera, cette réforme abolit le palier décisionnel le plus près des gens. Pensons entre autres aux usagers et aux patients qui siègent bénévolement aux conseils d’administration, et dont le nombre passera de 3600 à 15 avec le projet de loi 10. Comment le ministre peut-il prétendre que sa réforme rapproche les services du patient, alors que c’est exactement l’effet inverse qui se produira ?

En regroupant toutes les missions du réseau de la santé au sein d’une seule entité, le ministre vient fragiliser les clientèles déjà vulnérables. Nul doute que leurs besoins seront négligés dans les nouvelles structures ; il y a en effet un risque réel que les soins à domicile, les services sociaux, la santé publique, la prévention et les organismes communautaires, notamment, fassent les frais de cette réforme, au profit de la mission hospitalière.

Pour placer le patient au coeur du système de santé, il faudrait éviter de centraliser le pouvoir décisionnel au sommet de la pyramide, soit entre les mains du ministre. Or, le projet de loi 10 commet précisément cette grave erreur : le ministre s’y donne la responsabilité de nommer les p.-d.g., p.-d.g. adjoints, présidents et membres de tous les conseils d’administration de ces « méga-agences ». Voici d’ailleurs ce que disait Philippe Couillard à ce sujet en décembre 2011, lors d’une conférence devant la Chambre de commerce du Montréal métropolitain : « Est-ce que c’est vraiment une bonne chose que le ministre de la Santé soit le dirigeant ultime du système de santé lui-même, ou est-ce qu’il ne devrait pas, comme élu, être parmi ceux qui évaluent les résultats du système et également posent des questions par rapport aux objectifs que lui, comme homme ou femme politique, aura déterminés ? »

Peu importe le ministre, donner le pouvoir à une seule personne soumet automatiquement le système de santé à d’éternels revirements. Pas étonnant que le projet de loi 10 ait été élaboré en secret, sans aucune collaboration ni consultation des professionnels du réseau. Pourtant, ce sont eux qui côtoient les patients au quotidien et qui doivent composer avec les écueils de notre système. À juste titre, ils sont inquiets de la réforme proposée. Quant aux économies promises par le ministre, elles sont bien théoriques pour l’instant. Rappelons que 90 % des quelque 1100 employés des actuelles agences de santé seront réaffectés dans les nouvelles méga-agences, et que les 10 % restants seront rapatriés au ministère de la Santé.

Pour relever les défis de notre système de santé, il faut poser des gestes concrets, qui ne nécessitent pas de réforme, mais qui permettront d’améliorer l’accès aux soins. Des gestes comme :

Investir dans les soins et le soutien à domicile ;

Développer les groupes de médecine familiale (GMF) et exiger le respect de leurs engagements ;

Permettre aux infirmières, aux pharmaciens, aux optométristes et aux autres professionnels de régler des problèmes mineurs et de contribuer au suivi des patients ;

Utiliser les infrastructures des hôpitaux le soir et les fins de semaine ;

Favoriser la communication entre les professionnels pour assurer le synchronisme des soins et éviter les répétitions de tests, inutiles et coûteuses.

Au-delà des structures, toutefois, une question demeure : que trouve-t-on, pour les patients, dans la réforme de Gaétan Barrette ? Ce dernier devrait garder en tête que « gouverner », c’est beaucoup plus que « contrôler ».

Pour ces raisons, le Parti québécois s’opposera au projet de loi 10 et s’engage à travailler à toutes les réformes qui viseront réellement à offrir aux Québécois un meilleur accès à des soins et à des services de qualité.

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5 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 20 novembre 2014 08 h 06

    le bon sens même

    Les cinq axes d'action cités à la fin du texte sont le bon sens même. Mais j'avoue que si Madame Lamarre devenait ministre en 2018, implanter ces mesures ne serait pas facile, cela exigeant une perte de pouvoir pour certains médecins et beaucoup de réorganisations, en particulier s'assurer que toutes sortes de personnels, pas seulement les médecins, travaillent soirs, nuits et fins de semaine. Mais il ne faut pas blâmer que les médecins, j'ai été réconforté récemment par plusieurs lettres de médecins, parues aussi bien dans Le Devoir que La Presse, et qui montrent que certains médecins sont très ouverts aux réformes nécessaires.

  • Jean-Yves Marcil - Inscrit 20 novembre 2014 08 h 59

    Le ministre ratisse large !

    Moi aussi je pense que "La réforme proposée par le ministre de la Santé est hors sujet : la priorité, c’est le patient, et non le ministre. " ... Le ministre ratisse large !

  • Yvette Lapierre - Inscrite 20 novembre 2014 09 h 18

    D'accord à 100 pour 100

    "Investir dans les soins et le soutien à domicile" devrait être la priorité no 1 d'un gouvernement intelligent.

    C'est la moins coûteuse et la plus humaine des approche en santé.

  • Marc-André Maranda - Abonné 20 novembre 2014 10 h 38

    Je suis une personne, pas un patient.

    Madame Lamarre! Pouvez-vous s.v.p. parler des personnes et non des patients, prenant ainsi une réelle distance par rapport aux propos et à la pensée (si le terme n'est pas trop fort) du Ministre Barrette. Compte tenu des problèmes d'accessibilité, je comprends mieux le terme patient. La performance de l'opposition devant le PL-10 n'est manifestement pas à la hauteur des énormités qu'il contient.

  • Claude Bernard - Abonné 20 novembre 2014 11 h 16

    5 « axes » dans les mains du Ministre...

    ...ou sont-ce des « haches ».

    La centralisation devrait favoriser l'implantation des réformes nécessaires, y compris les coupures.
    Les coupures pour investir dans les soins à domiciles et l'ouverture des salles d'opération sous-utilisées ...etc.
    La centralisation pour imposer les changements auxquels tous résisteront.