Les risques de la réforme Barrette

Le ministre de la Santé et des Services sociaux, Gaétan Barrette
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir Le ministre de la Santé et des Services sociaux, Gaétan Barrette

J’ai travaillé en gestion des ressources humaines (GRH) dans un établissement de santé de Montréal avant de retourner à l’université pour faire une maîtrise. Celle-ci aborde les changements organisationnels et mon mémoire porte sur les démarches d’optimisation dans le réseau de la santé. Il vise à mettre en lumière les défis d’implantation de ce type de changement, notamment pour en comprendre la portée. Les études sur le sujet partent souvent du constat que les décideurs sous-estiment les écueils propres aux réformes administratives d’optimisation des ressources. C’est pourquoi les ambitions du projet de loi 10 soulèvent chez moi plusieurs interrogations.

Le gouvernement envisage d’abolir les agences pour les remplacer par des « super-CSSS ». Une nouvelle réforme. Encore. Une fois qu’elle sera engagée, il sera impossible de rebrousser chemin. C’est pourquoi le ministère a l’obligation de réussir pour éviter les surcoûts inévitables des réformes mal planifiées.

Cette réforme proposée s’additionne à plusieurs autres déjà en cours. Celles-ci visent le plus souvent les mêmes objectifs : gagner en efficacité. Or, qu’en est-il des gains réels issus de la fusion des CSSS en 2003 et de l’implantation en 2010 de l’approche Lean Santé lancée par l’ancien ministre de la Santé Yves Bolduc ? On baigne encore dans l’incertitude quant aux effets réels de ces projets d’envergure.

Ressources supplémentaires

Pour ne pas nuire à la qualité des soins et éviter d’allonger les listes d’attente, le ministère va devoir engager des ressources supplémentaires pour préparer la transition, des cadres pour accompagner et encadrer le personnel (la charge de travail actuelle ne disparaîtra pas par magie), prévoir des sommes nouvelles pour la formation, sans compter les pertes d’efficacité à court terme dues à la création de nouvelles équipes de travail. De plus, en affirmant aux cadres sur le terrain (ceux qui mettront en oeuvre la réforme) que 1300 d’entre eux vont perdre leur emploi, la motivation et la productivité au travail vont probablement diminuer.

Ces risques sont-ils considérés dans les économies et échéanciers mis en avant ? Une vraie réforme demande des ressources supplémentaires. Est-ce que tous ces coûts et nombreuses heures (en sus du travail normal) sont pris en compte dans le calcul ? Ou est-ce que ce sera à déduire des 220 millions de dollars en économies annuelles mis en avant par le ministre Barrette ?

De surcroît, le ministre souhaite changer la culture organisationnelle du système de santé en deux petites années. Sacré défi ! Étant donné que ses prédécesseurs mettaient en avant avec la même conviction des gains qui ne se sont pas matérialisés, j’ai l’impression que le ministre sous-estime les coûts et surestime les bénéfices. Ça fait un moment que sont déjà engagés des projets visant l’amélioration de la performance de notre système de santé. La roue repart, une fois de plus, alors que le quotidien des employés et cadres du système de la santé ressemble à un éternel champ de changements.

Quel sens donner à une réforme supplémentaire ? Comment mobiliser pour une énième fois le personnel concerné ? Je crains que les employés du réseau ne soient épuisés, désorganisés et désengagés à la fin de ce processus. À ce sujet, les études convergent ; ces bouleversements de structure nécessitent un dialogue, des consensus et l’adhésion des différentes parties prenantes du réseau de la santé. Ils sont nécessaires pour assurer le succès d’une réforme de cette envergure.

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18 commentaires
  • Sylvain Auclair - Abonné 29 septembre 2014 07 h 36

    Imaginez...

    Si une employée*, travaillant à Gaspé, a un problème avec sa paie, ou qu'elle veuille demander un congé, ou bien dénoncer une fraude, devra-t-elle se présenter au siège social de sa région, mettons à Rimouski? Et celle de Mont-Laurier, à Saint-Jérôme?
    À moins qu'on ait, dans chaque établissement, au lieu d'un DG, un directeur d'établissement, avec toute panoplie des cadres pour cet établissement...

    La même question se pose pour les commissions scolaires. Imaginez les remboursements de frais d'un transport (et les retards et absences, l'hiver) d'une orthophoniste travaillant une demi-journée par semaine à Gaspé, une autre à Maria, le lendemain à Havre-aux-Maisons, puis à Sainte-Anne-des-Monts, puis à Chandler...


    * Dans le but d'alléger le contexte, le féminin inclut le masculin... ;-)

    • Gaetane Derome - Abonnée 29 septembre 2014 15 h 24

      M.Auclair,

      Je pense qu'avec les moyens de comunications qu'on a maintenant la distance est moins importante pour ce type de problemes.D'ailleurs en region eloignee plusieurs consultations medicales avec des specialistes se font par videoconference.
      Il y a eue apparition au cours des annees,dans le systeme de sante quebecois,d'une bureaucratrie de plus en plus lourde au detriment de services au patient.Donc,attendons de voir si cette coupure dans les cadres va ameliorer les services aux patients.

  • Yvette Lapierre - Inscrite 29 septembre 2014 08 h 16

    Interdire la maladie...

    c'est drôle, mais c'est vrai que je n'y connais rien; il me semble qu'une réforme majeure en santé devrai comprendre la prévention (en milieux de travail à risque et à l'école), de meilleurs services pour le maintient à domicile vu le vieillissement de la population, etc. etc. Pas seulement et peut-être surtout pas un changement structurel.

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 29 septembre 2014 10 h 56

      @M. Lapierre

      Vous avez raison de parler de prévention. Plusieurs études estiment que plus de 70% des facteurs de la santé sont influencés par l'environnement, au sens large, incluant l'éducation, la prévention, les habitudes de vie, etc. Le réseau de la santé ne compte que pour 10%, mais gobe 90% des budgets.

      La santé passe par une stratégie globale incluant l'accès à l'alimentation, le transport actif, etc., dès le plus jeune âge.

      Mais un gouvernement fonctionne à courte vue. Il fait un feu d'artifice et, peu importe le résultat (réformes Couillard, puis Bolduc), se fait réélire sur quelques déclarations, quelques peurs, quelques humeurs.

      En fin de compte, nous devrions comprendre que la santé est trop importante pour la laisser dans les mains du gouvernement. Un jour peut-être, si nous sortons de l'adolescence...

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 29 septembre 2014 10 h 57

      @ *Mme. Lapierre

      Mille excuses

    • Sylvain Auclair - Abonné 29 septembre 2014 11 h 10

      Malheureusement, ce que le gouvernement veut, c'est boucler son budget cette année. La prévention, ça ne marche que pour le moyen et le long termes.

  • Chantale Desjardins - Inscrite 29 septembre 2014 08 h 30

    La santé est trop sérieuse pour la confier à des politiciens

    La réforme de Barrette ne vise qu'à réduire le déficit et non le bien des patients. On va chambarder encore le système pour arriver à économiser de l'argent. C'est l'ordre qu'on a donne à ce ministre qui a reçu des allocations pour remplir son compte de banque. Beau parleur, il sait se défendre en y mettant le poids nécessaire.

    • Sylvain Auclair - Abonné 29 septembre 2014 11 h 10

      À qui d'autre alors que celui que la population a choisi pour diriger ses institutions, alors?

  • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 29 septembre 2014 09 h 59

    Oui mais

    L'analyse est juste mais confinée au point de vue du Réseau de la santé. Or, l'utilité de ce type de réforme se trouve dans la valeur symbolique qui lui est accolée par l'opinion publique, cette vaste mélasse qui suit les grandes failles du pouvoir et étouffe tout changement.

    Les réformes creusent de jolies sillons dans lesquels se jettent l'opinion publique. Bolduc a piloté une réforme, Couillard l'autre, mais la mélasse est amnésique. Ces deux bouffons participaient d'un gouvernement qui nous a endettés de 60 milliards, mais sont élus comme de bons économes. Le plus drôle est l'espoir de certains électeurs...

    Barrette ne fait que tester son aura avec cette réforme. Du coup, quelques cadeaux seront faits aux médecins, mais le gros de la restructuration ne fait que jeter de la poudre aux yeux, sans reprendre les principes de base d'un réseau performant, tels que nous les voyons en Ontarion, en France, au Brésil, selon différents secteurs de la santé, surtout la première ligne.

    • nesrine sedoud - Inscrit 29 septembre 2014 13 h 02

      Le sujet est complexe, comme la structure même du réseau. Mon point de vue s'est construit sous un angle précis qui est celui du changement dans les organisations. L'important est d'analyser les teneurs de cette réforme sous plusieurs perspectives, pour mieux atteindre la cible :)

  • Pierre Bernier - Abonné 29 septembre 2014 10 h 19

    Gestion du changement dans le secteur public

    Il est vrai qu’une réforme administrative dans le secteur public est toujours plus complexe que la conduite d’une telle entreprise dans le secteur privé.

    Aussi, le point de départ de l’acquisition d’une réelle efficacité dans les changements organisationnels s’y avère être la fixation et la diffusion « soutenue » par les autorités compétentes de la nature, de l’importance, de l’étendue et du rythme des changements voulus ou requis.

    Dans le cas présent la cible « officielle » est claire : c.a.d. l’ « aplatissement » de la structure chargée de la planification et de la coordination des activités de production et de la prestation des services à l’échelle territoriale.

    Bien que stratégique à l’échelle globale de l’infrastructure du système de santé et des services sociaux ces fonctions ne touchent pas directement le fonctionnement interne des unités qui composent la chaine de production des activités et des services aux citoyens. Services qui requièrent une volumineuse main d’œuvre sujette à la multiplication des écueils et tracas évoqués lorsqu’une modernisation s’impose.

    Par contre, la mise en œuvre concrète du changement annoncé exige un point d’ancrage fort pour son pilotage.

    Sans doute les directions régionales du ministère serviront-elles de maître d’ouvrage «terrain». Mais encore faut-il qu’elles soient adéquatement outillées pour cette mission, notamment pour administrer les activités cruciales devenues orphelines et gérer les conflits...?