Le vote obligatoire, une fausse bonne idée

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir

«La différence entre une démocratie etune dictature, écrivait Charles Bukowski, c’est qu’en démocratie, tu votes avant d’obéir aux ordres, dans une dictature, tu perds pas ton temps à voter. » Cette phrase un peu caricaturale (à l’image du personnage !), est un jugement un peu excessif à l’égard de notre démocratie ; un coup de gueule plutôt facétieux. On le pardonnera cependant volontiers à son auteur, qui était plus poète que politologue. Elle exprime tout de même quelque chose de fondamental à propos de notre démocratie : l’exercice du vote est la sanction du pouvoir. C’est ce qui lui donne sa légitimité.

 

Or, nous apprenions récemment que le Parti libéral du Canada (PLC) explore présentement l’idée de rendre le vote obligatoire au Canada. Sur le fond comme sur la forme, il s’agit toutefois d’un glissement qui serait préjudiciable aux principes qui constituent pourtant le socle de l’exercice du vote : l’indépendance d’esprit et la liberté de choix.

 

L’expérience de l’obligation formelle d’exercice du vote a déjà été tentée ailleurs. En Australie, par exemple, les citoyens ont l’obligation de participer au scrutin ; ceux qui esquivent l’exercice sont passibles d’une amende (environ 50 dollars canadiens). C’est, à quelques différences près, ce qui se fait également en Belgique. Il n’est pas farfelu de présumer qu’un modèle semblable serait importé ici si jamais cette mesure était introduite dans notre système politique.

 

Il s’agit selon moi d’une fausse bonne idée. D’abord parce qu’un tel contrôle exigerait une participation de l’État coûteuse en temps et en argent : en effet, la mise sur pied d’un système de contrôle des votes peut s’avérer périlleuse. Quelle entité de l’État serait chargée de cette tâche ? L’appareil judiciaire serait-il impliqué ? Ces mesures, qui s’appliqueraient aux élections fédérales, seraient-elles étendues aux élections provinciales, municipales ? Qu’en est-il des élections des commissaires scolaires ?

 

Par-delà les motifs pragmatiques qui se présentent comme autant d’écueils dans la mise en oeuvre d’une telle mesure, il est encore plus impérieux d’analyser l’effet qu’elle aurait sur notre culture politique. La Charte canadienne des droits et libertés prévoit, entre autres droits fondamentaux, le droit à la liberté d’expression. Le corollaire naturel de la liberté d’expression est nécessairement celui de garder le silence. Or, si l’État contraint le citoyen à l’exercice du vote, il s’attaque par un angle mort à la liberté d’expression — mais il s’y attaque quand même. Ajoutons par ailleurs que le droit de vote, souvent décrit comme un devoir, pourrait s’avérer caduc s’il est obligatoire. Comment assurer que les gens votent de façon consciencieuse ? S’ils y sont contraints, le risque d’augmentation des votes invalides ou aléatoires sera accru ; ce qui n’ajoute évidemment aucune substance au geste.

 

Finalement, et de manière sans doute plus catégorique, les citoyens ont le droit d’être cyniques et d’être désillusionnés de la chose politique. L’actualité regorge, depuis plusieurs années, d’exemples politiques ayant fait preuve de très peu d’altitude en matière d’éthique. Reconstruire les ponts de la confiance entre l’administration et le public risque de prendre un certain temps.

 

Il est vrai que notre système politique n’est pas parfait ; les taux de participation aux élections en sont des témoignages éclatants. Cependant, plutôt que de tenter de gommer ce déficit démocratique en punissant les déserteurs, il faudrait sans doute se pencher sur le phénomène en lui-même et ce qu’il révèle de notre société. Pour Bukowski, décédé il y a 20 ans, le vote était une perte de temps. Combien de gens aujourd’hui seraient de son avis ?

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13 commentaires
  • Jean-Charles Morin - Abonné 5 septembre 2014 02 h 18

    L'un ne va pas sans l'autre.

    Le vote obligatoire ne peut pas se faire sans instituer en même temps la possibilité du vote blanc et de l'imprimer sur les bulletins de vote (i.e. le refus formel d'appuyer toutes les candidatures présentées sur le bulletin de vote). On ne peut pas obliger quiconque à voter pour un candidat qu'il ne veut pas appuyer sous prétexte qu'il doit obligatoirement faire un choix entre ceux qui se présentent à l'élection.

    • André Michaud - Inscrit 5 septembre 2014 09 h 47

      Un citoyen aurait la liberté d'annuler son vote..on devrait même mettre une case à cet effet pour mieux évaluer ceux qui veulent vraiment annuler.

      Frank Zappa a toujours incité les américains à voter, lors de ses spectacles des tables servaient à s'enregistrer pour voter.

      Comme il le disait si logiquement , la démocratie ne peut fonctionner que si les citoyens vont voter et s'expriment...

  • François Ricard - Inscrit 5 septembre 2014 05 h 29

    Une soi-disant démocratie

    Le parlementarisme britannique a été conçu par et pour la haute bourgeoisie. Il est tout-à-fait bancal pour une utilisation plébéienne.
    Il fonctionnait bien lorsque les Whigs et Tories étaient plutôt des clubs sociaux plutôt que des partis politiques. Le système n'a pas été conçu pour des partis de masse.
    Une gouvernance véritablement démocratique fait une nette différence entre les trois pouvoirs : législatif, exécutif et juridique. Le système britannique est totalement bancal et fait du premier ministre un vrai monarque .Il dirige les législateurs (ses propres députés, à cause de la ligne de parti, ne sont là que pour endosser ses mesures); il supervise l’exécution du tout en nommant ou en dégommant les ministres. De plus, il a une certaine influence, sinon une influence certaine, sur la nomination des juges. C’est en fait un véritable dictateur pour la durée de son mandat.
    En une véritable démocratie, chacun doit avoir le même poids, la même influence.
    Le principe en cause : une personne, un vote.
    Il faut que toutes les opinions majeures soient justement représentées lors du débat, c’est-à-dire à l’Assemblée nationale ou au Parlement.
    Notre système électoral uninominal à un tour ne permet pas une juste représentativité de l'électorat.
    Il faut aussi que le représentant ou député jouisse de la plus grande liberté possible afin qu’il puisse faire valoir les opinions non seulement de son parti mais aussi, et surtout, les opinions de ceux et celles qui l’ont élu. Encore ici, la ligne de parti l'empêche de véritablement jouer son rôle. Il doit voter selon les directives du parti.

    • François Dugal - Inscrit 5 septembre 2014 08 h 45

      Monsieur Ricard, je suis parfaitement d'accord avec vous.
      Avoir comme représentant un député d'arrière banc, "qu'ossa donne"?

    • Yvan Dutil - Inscrit 7 septembre 2014 09 h 04

      C'est bien beau en théorie, la séparation des pouvoirs imaginé par Montesquieu. Cependant, on a maintenant deux siècles de pratique avec al démocratie. Ce que l'on sait aujourd'hui, c'est que le système présidentiel qui représente cet idéal de séparation des pouvoirs fonctionne beaucoup moins bien en pratique que les systèmes calqués sur les monarchies constitutionnelles.

  • André Martin - Inscrit 5 septembre 2014 08 h 29

    Pas le vote obligatoire, le vote PERMANENT.

    À mon avis, ce n’est pas une si fausse bonne idée que ça. La votation a plutôt comme problème d’être pas assez explicite dans ses propositions, donc dans ses réponses, et surtout dans sa fréquence.

    En fait ce processus a besoin d’une sérieuse mise à jour : par exemple, il devrait pouvoir utiliser en permanence l’INTERNET et permettre d’instaurer un processus de votation PERMANENTE. Tout le monde possédant un NAS, un téléphone ou un accès à un ordinateur, devrait également avoir un NIP d’électeur et POUVOIR se prononcer sur tout ce qui se décide aux Assemblées Nationales ou Municipales. Ou choisir de ne pas le faire et/ou pouvoir expliquer (ou pas) pourquoi (ne pas voter est aussi voter), etc…

    PAS UNE FOIS AU QUATRE ANS : les gens prennent des décisions sur tout, tous les jours. De se faire enfoncer dans la gorge le résultat d’un marathon de marketing en quelques semaines de matraquage, n’a plus grand-chose à voir avec l’intelligence ou la réflexion.

    Et peut-être qu’en prime, pourrions-nous faire aussi l’économie du financement illégal des partis politiques (que les citoyens finissent toujours par payer au final), mais surtout vraiment ainsi les intéresser à leurs affaires…

    • Yvan Dutil - Inscrit 6 septembre 2014 18 h 48

      Le problème de ce genre de système c'est que c'est une recette pour les catastrophes et la stagnation. Mais, cela exite les gens qui ont vision puérile de la démocratie.

  • Richard Laroche - Inscrit 5 septembre 2014 08 h 40

    Parti nul, Parti Rhinocéros

    Pourquoi forcer les gens à voter quand il suffit de calculer l'abstention?

    Si on calculait l'abstention, il serait alors possible d'élire des chaises vides. Il serait définitivement impossible pour un parti d'obtenir une majorité à partir d'une monirité de la population.

    Qu'il s'agisse de la mobilisation énergique des écolos, des néolibéraux, des ultraconservateurs, des autoritaires, religieux ou autre groupe constituant une minorité forte, plus aucune minorité radicale ne pourrait s'emparer d'un pouvoir majoritaire.

  • J-F Garneau - Abonné 5 septembre 2014 09 h 03

    La vraie raison, donnée par les Canadiens, sondage après sondage, pour ne pas aller voter, c'est qu'ils sont "trop occupés".

    Vraiment?

    C'est là que les deux bras me tombent!

    Le droit à la liberté d'expression est préservée puisque quelqu'un pourra toujours voter blanc ou annuler son vote.
    Comment peut-on être trop occupés pour aller voter justement pour préserver ce même droit à la liberté d'expression?
    Je ne suis pas certain que le vote obligatoire serait préjudiciable à l'indépendance d'esprit et la liberté de choix?
    Quant au contrôle, c'est assez simple, si vous avez déjà voté, vous savez que le contrôle strict des listes électorales collige qui a voté déjà.
    Vous demandez : "Comment assurer que les gens votent de façon consciencieuse ?", il me semble que nous n'en savons pas plus aujourd'hui... pouvez-vous m'assurer que les gens qui ont voté l'ont fait de façon consciencieuse?
    Je crois que votre approche qui interprète comme la "punition des déserteurs" l'obligation du vote, peut aussi être vue comme "l'incitatif à l'implication citoyenne"... pour tous nos concitoyens qui se disent "trop occupés" pour aller voter, mais qui se permettent d'être les premiers aux barricades des "cyniques et (...) désillusionnés de la chose politique."
    Nous continuons d'avoir de plus en plus de concitoyens qui affirmeront que le gouvernement n'est élu qu'avec 40% des voixs de 60% de taux de participation.... mais ils ne votent pas.
    L'Australie, l'Argentine et la Belgique n'appliquent plus les amendes... mais les les taux de participation demeurent élevés. Cela vaut la peine d'en parler?
    Sans compter que les sommes et énergies dépensées, voire même l'avantage aux plus "organisés" à "faire sortir le vote" serait beaucoup moindre.

    Invoquer la Charte et la liberté d'expression est, je crois, un faux bon argument dans ce cas-ci.