Au coeur de l’été, la guerre… 1914-2014

Photo: Olivier Zuida Le Devoir

Ce qui fait la force d’un grand romancier, c’est sa capacité à aller au fond des choses et de l’âme humaine par le biais des divers points de vue de ses personnages. L’art du roman, le vrai, ne relève pas d’une technique du divertissement. Il relève plutôt d’un approfondissement de notre compréhension de l’existence dans ses multiples déclinaisons possibles.

 

Dans un texte d’une admirable justesse, cherchant à définir ce qu’est la littérature, Jean-Paul Sartre a écrit que « l’écrivain a choisi de dévoiler le monde et singulièrement l’homme aux autres hommes pour que ceux-ci prennent en face de l’objet ainsi mis à nu leur entière responsabilité. […] La fonction de l’écrivain est de faire en sorte que nul ne puisse ignorer le monde et que nul ne s’en puisse dire innocent » (Situations, II, Gallimard, 1948). C’est dans cet esprit qu’à l’occasion du centenaire du début de la Première Guerre mondiale, j’ai voulu lire Le grand troupeau, un roman de Jean Giono publié chez Gallimard en 1931.

 

Giono a alors 36 ans. Sa reconnaissance en tant qu’écrivain est récente. Son premier succès date de 1928-1929 avec un roman plutôt court et mystérieux d’inspiration tellurique et paysanne : Colline (publié chez Grasset). Une oeuvre saluée par le célèbre auteur des Nourritures terrestres, André Gide. Giono, qui a participé à la Première Guerre mondiale en tant que simple soldat, semble s’en être plutôt bien sorti, mais cette expérience l’a profondément marqué. Elle a fait de lui un pacifiste convaincu et un antinationaliste partisan d’un ordre politique et social que l’on pourrait qualifier — faute de mieux — de communisme paysan spontané.

 

Le grand troupeau est un roman au souffle large et symphonique, une sorte de métaphore biblique ayant pour toile de fond les réalités de la guerre de 1914-1918. Giono compose cette oeuvre en s’inspirant de ce qu’il a vécu et ressenti comme simple soldat. Ce roman est construit à partir d’une analogie entre la vie d’un grand troupeau de moutons et l’embrigadement des hommes dans la guerre. Le récit, divisé en trois grandes parties et en plusieurs chapitres aux titres poétiques, alterne entre la vie au front et la vie de ceux qui sont dans l’attente inquiète du retour d’un ou des leurs qui ont été mobilisés.

 

De par sa nature, la technique romanesque est à même de nous faire pénétrer dans l’intimité des significations qui se cachent derrière les apparences. Réquisitoire contre la guerre, le roman de Giono nous en révèle la totale absurdité, l’obscure injustice et l’insondable horreur.

 

Dans un chapitre au titre évocateur, « Et il n’y aura pas de pitié », un personnage nommé Burle, un homme qui aurait aimé avoir des enfants, mais qui n’en a pas été capable, apostrophe un groupe de pères qui fument la pipe assemblés autour d’un poêle à bois : « Moi, tenez, [la guerre,] ça me fait l’effet d’un homme qui a les pieds pleins de fumier et qui marche sur une grappe de raisin. […] Ah ! Vous les défendez bien les vôtres d’enfants […]. Toi qui as trois fils, et qui manges, et qui continues à manger et à dormir : tu marches sur tes fils avec tes souliers pleins de fumier ; tu leur marches sur la tête, sur la bouche et sur les yeux. »

 

Burle s’indigne tout haut, crie son désespoir, et il a raison. Oui, la guerre est une mesquinerie d’une inqualifiable horreur, une invention cruellement absurde qui se cache derrière l’apparence de motifs sérieux, mais dont la véritable source, laide à souhait, est tout autre. Car dans toute guerre, derrière les fausses apparences du sérieux et de la défense d’intérêts soi-disant supérieurs, se cache la domination de quelques-uns sur le plus grand nombre ; ce désir malsain des puissants et des possédants d’asseoir leur pouvoir à l’encontre même du droit à la vie pour tous.

 

Ce matin (25 juillet), revenant de ma promenade matinale — où je me suis arrêté quelques minutes au bord d’un ruisseau pour laisser entrer en moi la beauté et la douceur de l’écoulement de l’eau sur les pierres —, j’ai été frappé de stupeur et de tristesse en voyant la photo, en une du Devoir, d’un jeune garçon palestinien dont le visage exprimait une intense douleur mêlée à une colère non moins intense et inquiétante. Ce sont bien là les fruits amers de la guerre qui mûrissent encore, hélas, en cette heure même où j’écris ces lignes. Ce contraste marquant entre l’appel à la paix vivante d’un ruisseau et le vacarme meurtrier de l’assaut militaire israélien sur la bande de Gaza est révélateur du mensonge et du beau gâchis qu’est toute guerre.

 

Au coeur de l’été 1914, éclatait sur le continent européen une des guerres les plus meurtrières et atroces de l’histoire de l’humanité. Cent ans plus tard, au coeur de l’été 2014, en Palestine, sur un territoire dont la richesse des racines civilisationnelles est incommensurable, on bombarde des hôpitaux, des écoles, on tue allégrement hommes, femmes et enfants. On attente encore et toujours à la beauté du monde, on continue de gâcher la vie avec le fumier de la haine.

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