Faudra-t-il fermer le Musée national des beaux-arts du Québec?

En tant que personnes impliquées dans la recherche et la diffusion de l’art québécois et en tant qu’historiens de l’art qui ont longtemps considéré le Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ) comme la plus importante institution muséale en ce qui a trait à la diffusion et au renouvellement de la recherche en art du Québec, nous souhaitons témoigner de notre inquiétude face à la situation actuelle du musée et de notre incompréhension devant les décisions qui s’y prennent eu égard à sa mission.

 

À force de répéter comme un mantra le slogan gouvernemental, on finira par y croire ! C’est du moins l’impression que donne la direction du MNBAQ qui entérine le discours ministériel à l’effet que l’abolition de postes n’affectera pas les services à la clientèle (Le Devoir, 7 au 9 mai et 10 juin).

 

Les compressions gouvernementales qui affectent l’ensemble de la société grèvent de manière inquiétante les budgets de tous les musées. Récemment, les directions des musées d’art contemporain, de la civilisation et des beaux-arts de Montréal dénonçaient la situation. Le silence du MNBAQ est étonnant. Celui-ci a annoncé début mai l’abolition de douze postes qui touchent, entre autres, les services éducatifs et la documentation. Ces suppressions, combinées au départ des quatre conservateurs les plus expérimentés, particulièrement dans les domaines de l’art québécois ancien et moderne — deux ne seront pas remplacés — suggèrent que la fonction de recherche liée au développement des collections et à la préparation des expositions et à leur diffusion par l’intermédiaire des publications et des programmes publics sont déjà sévèrement mutilés.

 

[…] L’institution est-elle encore capable de remplir le mandat qui lui est assigné ? Selon la loi, le musée « a pour fonctions de faire connaître, de promouvoir et de conserver l’art québécois de toutes les périodes, de l’art ancien à l’art actuel, et d’assurer une présence de l’art international par des acquisitions, des expositions et d’autres activités d’animation ».


L'histoire de l'art du Québec, en péril ?
 

Certes, les expositions et les publications dans le secteur de l’art contemporain et actuel du Québec demeurent toujours relativement importantes au MNBAQ grâce, en partie, aux subventions du Conseil des arts du Canada et au maintien de deux postes de conservateurs, spécialistes de ces domaines. Dans l’immédiat, nos inquiétudes ne concernent pas l’art contemporain et actuel (après 1960) qui aura, en 2015, un nouveau pavillon comme écrin. Cette construction implique toutefois un redéploiement de l’ensemble des collections qui, s’il est à l’aune des quatre premières salles monographiques déjà ouvertes, laisse craindre le pire quant au potentiel d’innovation et de relecture de l’histoire de l’art du Québec dans les présentations à venir. En l’absence de personnel chevronné, ayant des compétences en histoire de l’art ancien comme moderne, et bien au fait des collections, on peut se demander quelles seront les orientations prises pour mettre en valeur l’imposante collection historique du musée, le seul à pouvoir offrir au public une appréciation aussi complète de l’art du Québec.

 

Par ailleurs, l’absence de personnel compétent rendra plus complexes la constitution et l’accès à la documentation photographique et aux archives du musée (dont les importants dossiers d’oeuvres et d’artistes). La numérisation de ces documents essentiels pour la recherche et de les rendre accessibles doit donc être envisagée. Qu’advient-il des programmes éducatifs ? N’est-ce pas là un autre aspect du mandat du musée que de contribuer à l’éducation artistique dans les milieux scolaires et d’assurer l’accès à l’art pour l’ensemble de la population ? Dans cet ordre d’idées, le musée a aussi comme rôle de diffuser l’art québécois en région. Que devient le service des expositions itinérantes dans un tel contexte de compressions ? A-t-on vraiment pris en considération toute la complexité de la notion de « clientèle » pour un musée national quand on affirme que « la clientèle n’est pas affectée » ?

 

Que faut-il conclure du mouvement qui se dessine actuellement au MNBAQ marqué par la suppression de postes et par la perte importante d’une expertise qui affectent les fonctions centrales d’un musée ? Au moment où l’institution parachève la construction d’un nouveau pavillon, que devient cette intégration des équipes de conservateurs, éducateurs, archivistes, photographes, graphistes, designers, éditeurs, etc., qui, dans une synergie remarquable avec les directions des collections et de la recherche et des expositions, avait permis à ce musée d’être un phare à la hauteur de sa mission ?

 

Au train où vont les choses et face à l’impossibilité apparente pour le MNBAQ de s’assurer les services à long terme d’un personnel compétent, une question lancinante se pose : faudra-t-il modifier le mandat du musée ou envisager sa fermeture ?

 

*Dominic Hardy, Laurier Lacroix, Gilles Lapointe, Esther Trépanier (UQAM), Didier Prioul (U. Laval), Louise Vigneault (U. de Montréal), membres de l’Équipe de recherche en histoire de l’art du Québec. Kristina Huneault, Martha Langford, Anne Whitelaw, Université Concordia ; Élise Dubuc, Pierre-Olivier Ouellet, Suzanne Paquet, Anne-Élisabeth Vallée, Université de Montréal ; Maxime Coulombe, Marc Grignon, Françoise Lucbert, Robert Marcoux, Didier Méhu, Université Laval ; Serge Allaire, Daniel Arsenault, Isabelle Caron, Jennifer J. Carter, Marie-Eve Charron, Francine Couture, Annie Gérin, Vincent Lavoie, Patrice Loubier, Paul Maréchal, Nathalie Miglioli, Nycole Paquin, Eduardo Ralickas, Thérèse St-Gelais, UQAM ; Martin Labrie, Cégep de Sherbrooke ; Marie Claude Mirandette, Cégep du Vieux-Montréal.

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9 commentaires
  • Patrice Giroux - Inscrit 7 juillet 2014 05 h 24

    Les patrimoines, le domaine public et la cécité idéologique libérale

    Il est grand temps de poser la seule question en regard de la situation des musées, pas seulement celle du vaisseau amiral des musées d'État : quel est l'impact des (in)décisions gouvernementales sur le secteur, particulièrement durant la dernière décennie marquée par les libéraux et le néolibéralisme désormais austère ?

    En 2000, une politique muséale était adoptée par le gouvernement du Québec. Elle n'était pas le fruit de la seule autorité gouvernementale, mais le résultat de consultations qui concernaient le milieu muséal lui-même. Elle fut littéralement remplacée par un vide sidéral en 2003, après que les libéraux aient d'ailleurs suspendu pendant de longs mois le versement des subventions au fonctionnement des musées. Cette incurie pouvait déjà être interprétée comme une attaque en règle. L'austérité urbi et orbi qui frappe encore rappelle cette situation, en pire.

    Le programme Placements Culture (2005) a été la seule pièce du gouvernement libéral dans le grand casse-tête des finances des musées. Elle fait d'une aide publique supplémentaire le vassal d'une initiative philanthropique et privée. Mais ce programme n'est pas sans impact sur les activités mêmes des musées.

    Le récent rapport Corbo — que les compressions viennent d'envoyer aux orties, comporte beaucoup plus que la nécessité d'une bonification des budgets des musées. Il y a là un pan important qui reverrait tout le contrat entre l'État et ces institutions dédiées aux patrimoines : une loi cadre, d'ailleurs terriblement proche de celle qui a mis au monde le MNBAQ, de sa mission que défendent les signataires de cette lettre.

    Or, qu'ont proposé les gouvernements récents, particulièrement libéraux, en matière législative concernant les musées ? Il fut quasi impossible de faire comprendre à la commission sur le patrimoine culturel en 2011 que les musées étaient les institutions spécialisées en la matière. Et on vient nous rabattre l'idée de surproduction culturelle par dessus le (libre) marché.

  • André Michaud - Inscrit 7 juillet 2014 10 h 18

    Modernité

    Ma femme et moi sont de nouveaux membres du musée. Nous faisons cet essai pour un an.

    Nous apprécions qu'enfin le musée a fait plus de place à la modernité et a mis de côté ses vielleries religieuses , vestiges d'un noir passé à oublier rapidement. Qui veut voir des vielleries religieuses, des peintures de curés etc.. à part des religieux? Sûrement pas les jeunes !

    Il faut faire place à la modernité pour attirer les jeunes vers les arts. L'exposition Leduc, Lemieux, Pellan, Riopel va en ce sens.

    Notre exposition préférée à vie au musée fut celle sur les Impressionistes qui fut le plus grand succès populaire du musée. C'est cela que les citoyens désirent pour le fric qu'ils y investissent. Il faut aller dans cette direction..

    • Benoît Gagnon - Inscrit 7 juillet 2014 12 h 25

      M. Michaud,

      Oublier le passé revient à en perpréter les absurdités dans l'avenir. Les jeunes doivent connaître le passé du Québec pour éviter de répéter des erreurs que leurs ancêtres ont commis. Le passé, qu'il soit noir ou blanc, ne devrait jamais être oublié.

  • Nicole Moreau - Inscrite 7 juillet 2014 10 h 34

    la question que l'on peut se poser est la suivante: pour le PLQ, la culture, surtout quand elle est québécoise, fait-elle partie des "vraies affaires"?

    devant l'exposé de la situation faite par de très nombreux intervenants spécialistes dans le domaine, on peut se demander jusqu'où ira cette austérité imposée, mais pas à tous,

    on peut aussi se demander si le contrôle des coûts dans les contrats octroyés par le secteur public va perdurer maintenant que la commission Charbonneau achève ses travaux alors qu'on sait, par des articles parus très récemment dans les médias, que les coûts de contruction ont recommencé à monter et que les coûts des projets informatiqued confiés aussi au privé explosent.

    enfin, les projets liés au Plan Nord que le gouvernement libéral est supposé faire revivre devraient coûter beaucoup d'argent au trésor public sans que l'on soit sûr de retombées très significatives pour la communauté.

    les choix du gouvernement libéral me semblent très problématiques, la culture est quelque chose de très important qui favorise le dynamisme des populations, mais on semble la négliger, pour quelle raison?

  • Benoît Gagnon - Inscrit 7 juillet 2014 12 h 31

    Chacun ses priorités

    Il faut croire que pour le gouvernement, donner des subventions de plus de cent millions de dollar à des pétrolières est préférable à la promotion de la culture. Chacun ses priorités. Remarquez, pour le gouvernement, donner notre argent aux pétrolières semble aussi être plus important que d'investir dans la création d'emplois, dans l'éducation ou la santé, alors bon.

  • Yves Côté - Abonné 7 juillet 2014 12 h 52

    Normal...

    Pour poursuivre la lutte d'anéantissement culturel du Québec, la fermeture de ce musée québécois majeur est une étape obligée.
    De peu stimulés ni motivés à fréquenter les lieux de notre génie artistique, mais sans cesse plus encouragés à restreindre ses références artistiques aux distractions faciles et abrutissantes du show-biz, les Québécois deviendront encore plus ignorants et insensibles au génie artistique qui, pourtant, est inscrit en eux.
    "Gouvernement", dit la lettre ouverte.
    Que les signataires me pardonnent, mais moi, je dis non : simple "bureau administratif" de notre disparition collective.
    Vive le Québec libre et qui aura refusé son abrutissement progressif !