Revitalisation urbaine: la culture ou les artistes?

Le Devoir a publié coup sur coup, ces derniers temps, des réflexions sur l’importance de la culture dans l’économie. Certaines font état du rôle des musées, d’autres, du patrimoine religieux, des architectures « signature » comme attraits pour l’industrie touristique, le tout appuyé d’indicateurs économiques incontestables. Ces positions correspondent à ce que rapporte la littérature scientifique, et particulièrement une publication récente de Maria Gravari-Barbas (Aménager la ville par la culture et le tourisme, Paris, Éditions du moniteur, 2013).

 

J’aimerais aborder ici un aspect peu touché jusqu’à présent et qui concerne le rôle des artistes dans la construction de l’édifice culturel. Je le fais à partir de la recherche que j’ai menée dans le cadre de ma thèse en études urbaines, à l’Institut national de la recherche scientifique. Mon étude de cas portait sur la revitalisation du quartier Saint-Roch, à Québec.

 

En novembre 1989, lorsque l’équipe de Jean-Paul L’Allier arrive aux commandes de la ville, elle découvre un centre-ville dévitalisé, dangereux, abandonné de ses résidants les plus mobiles, et ce, malgré le succès remporté par la bibliothèque Gabrielle-Roy inaugurée en 1983. L’atout principal du quartier tenait à la présence d’une quarantaine d’ateliers d’artistes en arts visuels. Le conseil municipal a donc décidé de miser sur ces artistes en élaborant des programmes qui leur permettraient d’exercer leur métier dans les meilleures conditions possible. Dix ans plus tard, on comptait plus de 150 ateliers dans le quartier sans oublier la coopérative Méduse, le Jardin Saint-Roch (inspiré par un artiste), l’École des arts visuels de l’Université Laval, le Centre de production Alyne-Lebel et j’en passe. Ce sont ces créateurs qui ont changé la perception négative du quartier et l’ont rendu acceptable socialement.

 

Un rapport identitaire

 

C’est dans la foulée de cette stratégie de développement par la culture adoptée par la Ville que les institutions d’enseignement et de recherche de l’Université du Québec sont venues s’installer dans le quartier. De même que les entreprises de nouvelles technologies. Grâce à la présence des artistes, le quartier honni a repris vie et est même devenu le quartier à la mode de la ville. Comme à Soho, à New York et dans bien d’autres villes à travers le monde.

 

Bien sûr, la ville de Québec aligne toujours le Vieux-Québec, la Place Royale, le Petit Champlain. Mais en plus, désormais, elle exhibe un centre-ville devenu, selon une des répondantes de ma recherche : « Un Village artistique en arts contemporains ». Tiens, tiens ! La vieille capitale, la cité de Champlain, patrimoine mondial reconnu par l’UNESCO, qui se drape dans une nouvelle identité, résolument contemporaine. Une identité qui s’ajoute à l’histoire, au patrimoine, au site géographique unique de cette ville. Une identité nouvelle conférée par ses Robert Lepage et autres Violons du Roy, certes, mais aussi une identité inscrite dans la trame urbaine par l’art public et les artistes en arts visuels.

 

Création

 

Mais que fait donc l’artiste que les acteurs économiques ne font pas ? L’artiste crée des oeuvres, réalise ce qui n’est pas censé être et que personne n’a demandé, accouche de toiles, d’images, de films, de sculptures, de textes, etc., qui ne sont venus à l’esprit de personne. Contrairement aux acteurs économiques qui commencent par les études de marché pour évaluer l’état de la demande, l’artiste crée, s’aventure dans des terres inconnues, offre des produits issus de son imagination. Qu’une ville favorise le travail de ses artistes et elle ne sera plus jamais la même. Non seulement elle renforcera son identité, mais elle créera aussi un bouillonnement entrepreneurial stimulant pour son développement économique. Quiconque arpente les rues du quartier Saint-Roch peut comprendre que c’est ce qui est arrivé là-bas.

 

La recension des écrits, de même que nombre d’études de cas, montre que la ville de Québec n’est pas un cas unique. Montréal, Rimouski, Sherbrooke, Trois-Rivières, Rouyn-Noranda et plusieurs autres se refont une beauté et se ménagent une place à part parmi les villes du monde en favorisant le travail de leurs artistes. Gatineau s’engage présentement dans cette voie. La culture, on le sait, est porteuse d’identité. Les villes l’ont compris, et l’Institut de la statistique du Québec vient tout juste de le reconnaître.

 

Certains artistes ont porté bien haut et bien loin l’identité du Québec. On pense aux Riopelle, Dallaire, Dion, Vigneault, Leclerc, Tremblay, Blais, Lepage, Dolan… et combien d’autres. Peut-on imaginer ce que deviendrait un Québec dont les villes de toutes tailles, de Montréal à L’Anse-à-Beaufils, se mettraient à encourager le travail de leurs artistes ?

4 commentaires
  • André Michaud - Inscrit 9 juin 2014 10 h 17

    Vraiment ?

    Vous dites... Ce sont ces créateurs qui ont changé la perception négative du quartier et l’ont rendu acceptable socialement.

    Vous voyez les choses comme un mordu des arts vous-même. Vu le peu d'intérêt des citoyens pour les arts (sauf la musique et le cinéma) je doute de votre affirmation. L'arrivée des technologies informatiques a eu plus d'impact positif sur l'image du quartier.

    Cependant un événement comme "Où tu vas qand tu dors en marchant" est un événements très populaire auprès des citoyens qui attire les citoyens dans St-Roch ! Une très belle réussite !

    Il faut distinger les événements artistiques pour tous, et ceux qui n'attirent que 10% des citoyens, une forme d'élitisme. Ce qu'a évité Où tu vas...

    Voila le défi des artistes, savoir créer des choses qui plairont aux concitoyens , pas seulement à une supposé élite! L'imagination au service des citoyens et non pour se plaire entre eux!

    • Guillaume Adjutor Provost - Inscrit 9 juin 2014 12 h 31

      Il est glissant et mal informé que de crier à "l'élitisme" des pratiques artistiques qui ne visent pas à "plaire" aux concitoyens. Les structures existantes, et à développer, doivent permettre un ensemble d'approches artistiques qui rejoignent divers publics. Tendre vers le populisme (créer pour plaire à la majorité), c'est créer dans un cadre existant, faire une recette qui fonctionne. Ceci étant dit, on peut effectivement sougliner des belles réussites (populaires) comme le carrefour de théâtre qui offre des propositions variées (ce qui inclu Où tu vas quand tu dors en marchant, mais aussi des spectacles plus expérimentaux). Pour terminer, il faut nécessairement se refuser d'utiliser le terme "élitiste" lorsque l'on parle des pratiques artistiques "d'avant-garde". En analogie, est-ce que l'on condamne la recherche scientifique fondamentale parce qu'elle n'est pas applicable concrêtement ou dans l'immédiat? Collectivement, on se doit de s'élever au dessus d'un manque de curiosité.

    • Patrick Lépine - Inscrit 9 juin 2014 12 h 58

      Un boulier chinois est un instrument fort intéressant, surtout pour ceux qui n'en connaissent pas l'usage ou la fonction...

      Je pense que la fréquentation de ces programmes artistiques demande des fonds que n'ont pas ou plus tous les citoyens une fois leurs portions de Mcdo, et de films quotidiens consommés.

      Coût d'un repas au Mcdo; 5$, coût d'un film? Internet coûte 30$ par mois environ, on peut y visionner environ 1 à 2 films par jours pour ce prix, un ordinateur peut être amorti sur 3 ou 4 ans facilement.

      Le succès primordial de cette activité théatrale, c'est principalement dû au fait que c'est une activité offerte gratuitement au public d'abord, et ensuite, que ça nous change évidemment des expériences cinématographiques répétitives et redondantes que nous vends l'industrie culturelle américaine. Les acteurs nous interpellent directement, ils sont "présents".

  • Yvon Leclerc - Abonné 9 juin 2014 14 h 06

    Vous n'êtes pas le seul à douter, monsieur Michaud. Mais l'anaylse révèle qu'entre 1989 et 1995, la Ville a été la seule à investir dans le quartier ... avec les artistes en arts visuels. Ce n'est qu'en 1999 que le CNNTQ et les entreprises de jeux vidéo sont arrivés dans le quartier. Idem pour les composantes de l'UQ. La Falaise apprivoisée, la chute des mots, Louis Fortier et l'Ilot Fleurie, Méduse, la Fabrique, etc. ont contribué à changer l'image du quartier, l'ont rendu acceptable. Ce n'est qu'après ce changement d'image et de perception que les GM, L'Autre Jardin et les commerçants de la rue Saint-Joseph ont décidé d'investir dans le quartier. Le cas de Québec n'est pas unique mais constitue une des belles réussites de revitalisation urbaine. Merci de votre avis.