Libre opinion - Travailleurs temporaires : la ministre Weil a improvisé

Le Devoir rapportait lundi que Kathleen Weil demande un moratoire au sujet de l’interdiction d’embaucher des travailleurs étrangers temporaires édictée par le gouvernement fédéral en raison d’abus de la part de certains employeurs. « Nous sommes un peu inquiets de l’impact du moratoire, dit-elle, sur nos restaurants et nos petites et moyennes entreprises… » L’intention de la ministre de l’Immigration semble répondre aux souhaits de certaines entreprises qui ont des visées à court terme. En faisant la promotion d’un changement de politique en se basant sur du cas par cas ou sur des situations spécifiques, elle rate une belle occasion de prendre le temps de réfléchir en profondeur afin d’évaluer les impacts de cette politique et d’en voir les effets à long terme. On le sait, plusieurs entreprises se trouvent souvent des arguments faciles pour justifier leurs besoins et faire appel à la main-d’oeuvre étrangère temporaire, souvent moins coûteuse, d’où l’importance de voir clair dans ce dossier miné plus par les opinions que par des analyses rigoureuses.

 

Les statistiques de son ministère parlent pourtant d’une façon explicite. Une étude sur l’immigration temporaire de 2007 à 2012 révèle que « les entrées des immigrants temporaires demeurent relativement plus élevées que celles des immigrants permanents au Québec, soit une moyenne annuelle de 51 423 contre 50 107. Les immigrants temporaires les plus nombreux, soit ceux issus de la catégorie des travailleurs étrangers temporaires, ont enregistré une importante augmentation, passant de 49,1 % à 62,4 % de l’ensemble des immigrants temporaires admis au Québec entre 2007 et 2012 ». Au Canada, la situation va dans le même sens depuis la prise du pouvoir par le gouvernement conservateur.

 

Nos gouvernements tentent de plus en plus d’adopter des lois et des règlements selon les desiderata des entreprises, même si cette vision à court terme ne prend pas en considération des effets pervers de leurs décisions. L’Institut C.D. Howe vient justement de publier un rapport à ce sujet et rappelle que le programme d’embauche de travailleurs temporaires génère plus de chômage au Canada, facilite l’exploitation de la main-d’oeuvre non canadienne, permet aux entreprises d’utiliser cette stratégie comme moyen de pression à la baisse sur les salaires, nuit au perfectionnement des travailleuses et des travailleurs et ne correspond pas nécessairement à un manque de main-d’oeuvre ; toute cette dynamique entretient l’illusion d’un manque de main-d’oeuvre souvent basé souvent sur de fausses prémisses et des informations incomplètes.

 

De nombreuses études démontrent que les travailleurs étrangers temporaires peuvent combler certains besoins ponctuels, mais il ne faut pas négliger pour autant le respect des droits de cette catégorie de travailleurs et de travailleuses fort vulnérables : salaires équivalents aux salaires canadiens, sécurité au travail, droits sociaux, droits à une demande éventuelle de citoyenneté, etc. Il y a encore trop d’abus en ce domaine pour ne pas effectuer une analyse en profondeur des impacts à court, moyen et long terme. La précipitation risque de perpétuer des travers déjà bien enracinés quant au recours facile à la main-d’oeuvre étrangère temporaire. Cette approche utilitariste à courte vue de cette catégorie de travailleurs et de travailleuses entraînera peut-être des problèmes structuraux sur le plan de la main-d’oeuvre en général que sur le plan de la formation, des mécanismes de recrutement, de la rémunération et des conditions de travail.

 

La ministre devrait prendre le recul nécessaire. Son gouvernement semble pressé de prendre des mesures radicales dans plusieurs domaines sans en évaluer l’impact. L’autre exemple est la mise au rancart du programme de création de nouvelles places en garderie. L’improvisation n’est pas nécessairement bonne conseillère, car elle propose des solutions à court terme, à courte vue et souvent trop simples pour être valables.

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5 commentaires
  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 15 mai 2014 06 h 56

    L'illusion de la pénurie de main-d'oeuvre

    Cette illusion est en effet fort répandue dans toutes les couches sociales de la société.

    Des remplacements d'employés permanents par des travailleurs étrangers, comme à la RBC ont quelque peu ébranlé cette illusion, mais le public a la mémoire courte et est facilement convaincu qu'il s'agit d'un cas isolé, alors qu'il est l'arbre qui cache la forêt.

  • Mike Dupuis - Inscrit 15 mai 2014 13 h 24

    Le portrait est bien pire ....

    Récemment je lisais un reportage sur des employés d'un resto en Saskatchewan qui ont perdu leur travail à cause de ce programme. Ces dames heureuses d'y travailler y étaient depuis 28 ans et 14 ans !!!
    Ce reportage (anglais) a généré 4540 commentaires ! Tous les domaines de travail sont touchés, d'employés de McDo en Abitibi, de pilotes d'hélicos, de travailleurs spécialisés (pétrole) en Alberta, de spécialisés en T1 en télécommunications...spécialisé ou non-qualifié, il y au Canada plus de 330,000 TT à l'heure actuelle qui après 2 ans ici se sont fait promettre un accès privilégié et accéléré à devenir immigrant. Donc en plus des immigrants qui appliquent, on a aussi des TT qui sont reçus immigrants après. Vive le chômage ! Mais ce n'est pas tout. Ces entreprises qui participent au programme des TT doivent fournir (gratuitement ??) le logement. Eh bien ils achétent des immeubles qu'ils déduisent de leurs impôts et font des profits une fois revendus. Je crois même qu'ils perçoivent le loyer !! Imaginez un peu 330,000 TT à $ 25,000 (les salaires sont plus haut dans l'ouest, eux ont calculé à $ 30,000 par année, cela fait $ 10 Milliards.... des bagatelles n'est-ce pas ?
    Pour lire ces commentaires googlez Waitresses in Saskatchewan lose jobs to foreign workers, qui se trouve sur le site de CBC.ca

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 15 mai 2014 14 h 48

      Je partage votre inquiétude, monsieur Dupuis. Les faits parlent d'eux-mêmes.

      Ce que je trouve étrange est le silence des forums liés à un article comme celui-ci du Professeur Jacob. À rendre sourd.

    • Carl Lustig - Inscrit 15 mai 2014 17 h 31

      Bien d'accord avec vous Mme Lapierre. C'est dirait plutôt que c'est un silence parlant... Et pendant ce temps, on serre la vis face aux prestataires de l'AE.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 15 mai 2014 20 h 22

      Oui, monsieur Lustig, un silence très révélateur de la léthargie de l'opinion publique sur un sujet pourtant vital.