Libre opinion - Retrouver l’audace

J’ai 71 ans. Depuis l’âge de 20 ans, je lutte comme indépendantiste pour que mon pays réel devienne un pays légal et reconnu par les autres. Et je continuerai à le faire malgré la défaite conjoncturelle que nous avons subie. Il me semble toutefois nécessaire d’aller au fond des choses.

 

Globalement, le constat est le suivant : notre peuple s’est retrouvé en panne d’audace. L’audace de ne pas céder à la peur d’exister. L’audace de préférer l’émancipation à la corruption. L’audace de considérer la langue, la culture et l’identité comme de vraies affaires d’un vrai peuple. L’audace de refuser la médiocrité d’une vie réduite à être des consommateurs obéissants. L’audace de regarder la réalité d’un monde aux ressources limitées et de consentir à la nécessité d’imaginer une autre économie que celle, utopique, d’une croissance infinie.

 

Mais comment retrouver l’audace de ceux et celles de ma génération qui ont vécu dans les années 1960 et 1970, une époque où les mots « nationalisation », « émancipation » et « fierté » faisaient partie du langage courant et ne provoquaient pas une ruée vers les abris comme aujourd’hui ? En osant ! Oser penser, oser parler, oser agir. Faire tout cela, mais pas uniquement en fonction des élections. Les indépendantistes ne doivent pas se limiter à faire de l’action partisane, et ce, dans la seule période électorale.

 

Les partis politiques sont rarement le lieu d’origine des changements. Les grandes luttes sont menées par les mouvements sociaux et souvent sans lien structurel avec les partis politiques. On a voulu faire de nous des consommateurs isolés et individualistes et mobilisables seulement en temps d’élection : redevenons des citoyens organisés et engagés partout, sur tous les fronts. Forcer les politiciens à choisir les gens avant l’argent et le pays avant le parti. Ne pas craindre les réactions de ceux qui sont habités par la peur, ceux qui ne sortent de leur torpeur que pour déposer leur bulletin de vote dans l’urne d’une main tremblante. Entre les périodes électorales, ils sont silencieux et inactifs.

 

Il est plus que temps de toujours faire le lien entre la résolution des problèmes et les instruments pour y arriver que nous donnerait l’accession à la souveraineté. Faire en sorte que cette dernière soit enfin perçue comme partie intégrante des vraies affaires. Et, soit dit en passant, il n’est pas interdit d’être pédagogue.

 

Dans cette société du tout-au-divertissement, la population a été dépolitisée. Un ex-ministre et candidat peut ainsi déclarer très sérieusement que la population préfère obtenir une équipe de hockey plutôt qu’un pays… et être réélu avec une confortable majorité. Retrouvons l’audace de redonner à la politique ses lettres de noblesse. Les professeurs ne doivent pas hésiter à conscientiser la jeunesse, à la mettre en garde contre le prêt-à-penser, à développer chez elle une pensée critique et autonome, à ne pas la laisser désarmée devant les assauts quotidiens de certains mercenaires de l’information. Ne craignons pas les éructations des animateurs de toutes les radios-poubelles et organisons la contre-offensive dans les médias sociaux.

 

Sur le front culturel, n’hésitons pas à intervenir auprès des diffuseurs de la culture américaine pour qu’ils donnent à nos créateurs la place qui leur revient. Pourquoi ne pas enseigner le français à partir de la chanson québécoise ? Pour favoriser l’intégration des nouveaux Québécois, organisons des échanges de classes entre les écoles de Montréal et celles des régions. Et ce ne sont là que quelques exemples. Libérons l’imagination !

 

En ce lendemain de la victoire des réducteurs de peuple, j’ai entendu sur les ondes de la radio publique de Québec une entrevue avec l’écrivain français Alexandre Jardin, qui disait son amour du Québec. On lui a demandé s’il était tenté de s’installer chez nous. Il a répondu ceci : « Non. Même si la France traverse une période très difficile, j’aime trop mon pays pour le laisser tomber, nous allons le remettre debout ! Il faut dire non à la fatalité ! » Est-ce que notre amour du Québec ne pourrait pas nous faire dire la même chose ?


Robert Jasmin - Auteur et militant

 

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