Libre opinion - La rhétorique: péril pour la démocratie

Le 28 mars, Alexandre Motulsky-Falardeau se portait, dans Le Devoir, « À la défense de la rhétorique en démocratie ». Pour lui, la rhétorique serait bonne parce qu’elle permet à « chaque citoyen [de] décider de la manière dont il veut faire valoir son idée, sa politique ou ses valeurs ». Or, cette position optimiste fait précisément l’impasse sur la principale critique que Platon adressait à la rhétorique, et ce pour quoi il la considérait comme un danger pour la démocratie.

 

La rhétorique est une flatterie. Pour Platon, dans le Gorgias, le savoir-faire rhétorique est une partie de la flatterie et une contrefaçon de l’art politique. Il se divise en deux parties : la sophistique et la rhétorique. Le sophiste exerce son art en matière de législation : il cherche à faire voter des lois qui avantagent son intérêt particulier ou celui de ses clients. Faut-il en effet rappeler que les sophistes vendaient leurs services aux plus offrants et au gros prix ? Ceux-ci représentent les ancêtres de nos faiseurs d’images et spin doctors contemporains. La rhétorique, quant à elle, s’exerce au tribunal : elle ne vise pas à changer la loi, mais à ruser avec elle pour éviter d’être condamné pour une offense ou à faire condamner autrui, par exemple, en flattant les jurys, qui à l’époque pouvaient être assimilés à une foule vu leur grande taille d’environ 500 personnes. Au tribunal ou en politique, en matière de sophistique ou de rhétorique, il ne s’agit jamais de faire des démonstrations rationnelles. On utilisera plutôt la suggestion de masse, l’appel aux émotions, on flattera les préjugés de la foule ou on cherchera à lui faire peur ou plaisir. Par exemple, M. Couillard utilise la peur du référendum dans la présente campagne, et ceci, même si Pauline Marois s’évertue à dire qu’elle n’a aucune intention en ce sens. La rhétorique ne s’adresse pas à la raison, mais aux passions et, sous son emprise, la foule peut commettre les pires actions, même les plus irrationnelles. C’est pourquoi Platon craignait la généralisation du mode de vie rhétorique, opposé au mode de vie philosophique orienté vers la recherche rationnelle du Bien et du Juste.

 

La rhétorique et la crise de la démocratie

 

La critique platonicienne de la rhétorique recoupe une critique plus large de la crise que connaissait à l’époque la démocratie athénienne. Plutôt que de chercher à améliorer leur âme et à mener une vie juste, les citoyens se laissaient séduire par les discours leur promettant puissance et richesse. L’opinion publique démocratique est pour Platon doublement médiocre. D’abord, son agir s’appuie sur des avis non informés, ce qui la rend volatile et irrationnelle. Ensuite, elle est vulnérable aux discours rhétoriques et sophistiques, guidés par des intérêts particuliers, qui l’entraînent notamment dans des campagnes guerrières ruineuses, perdant de vue les moeurs, lois et traditions qui sont garantes de l’intégrité de la Cité.

 

Le danger pour la démocratie, selon Platon, apparaît précisément quand chacun, plutôt que d’utiliser le langage pour accéder à ce qui est rationnel (le terme logos veut à la fois dire langage et raison) s’en sert comme instrument, non pas pour défendre le Bien universel, mais pour défendre quelque intérêt particulier ou personnel au tribunal ou à l’assemblée. L’orateur apparaît ainsi comme celui que l’habilité à manier la parole et à manipuler l’auditoire rend tout-puissant. Il fascine parce qu’il semble, comme le tyran, capable de faire tout ce qu’il veut et tout ce qu’il croit bien pour lui, et de commander aux autres de lui obéir à cette fin.

 

Or, toute la critique de Platon tient au fait que celui qui ne défend que « son idée, sa politique ou ses valeurs » ne défend pas le Bien, mais uniquement ce qui lui paraît bon. Mais ce n’est là qu’une apparence, puisque ce n’est qu’en comprenant le monde, et notre place en ce monde, en acquérant le savoir de ce qui est juste et injuste d’un point de vue universel que l’on est véritablement en mesure de devenir un citoyen juste et de savoir ce qui est véritablement bon pour nous. Pour Platon, celui qui utilise la rhétorique pour défendre sa vision personnelle du bien ou de la justice est forcément prisonnier des apparences, et il représente un danger pour la cité, puisqu’il défendra cette vision particulière du bien à l’encontre de ce que devrait être un bien universel dont, du reste, il ignore tout.

 

Il est vrai que Platon reconnaissait un bon usage, limité, de la rhétorique, s’accuser soi-même ou ses proches lorsqu’on s’était rendu coupable d’une injustice. Pour lui, si la parole est au service d’une vision individuelle plutôt qu’universelle du bien, elle menace l’intégrité de la société, comme le révèle l’instrumentalisation du langage dans l’espace public et dans nos sociétés libérales.

2 commentaires
  • Denise Lauzon - Inscrite 1 avril 2014 00 h 11

    Couillard: un pro de la rhétorique


    Dans les débats télévisés, dans les discours partisans, dans des émissions telle que TLMP et lors d'interviews formels avec des journalistes, P. Couillard a recours à la rhétorique. Il sait manier la parole de façon à dénigrer ses adversaires. Ah oui, dans ce domaine il est passé maître. Il ne manque aucune occasion pour lancer des flèches assassines à tous ceux qui voudraient l'empêcher d'atteindre son but qui, dans le cas qui nous occupe, est de devenir PM du Québec. En réalité, on pourrait appeler quelqu'un qui pratique la thétorique un manipulateur et c'est bien ce qui qualifie le mieux le personnage qu'est Philippe Couillard.

  • Gamache Julien - Inscrit 1 avril 2014 11 h 56

    On ne peut pas chasser la rhétorique !

    Monsieur Martin, je comprends votre positionnement qui adopte le point de vue de Platon. Par contre, vous semblez croire que la rhétorique n'est que ''flatterie'' et cela est faux. Est-ce malhonnête de choisir un argument valide plutôt qu'un autre en fonction d'un public cible ? Et bien, c'est pourtant une partie de la rhétorique que de choisir ses arguments et de les agencer dans un ordre précis dans un discours pour essayer d'en tirer le maximum face à un auditoire. Il n'y a pas d'obligation à insister sur l'appel aux sentiments, puisque la rhétorique repose sur la triade suivante : ethos (image de soi projetée dans le discours), pathos (émotions) et logos (pôle du discours et de la raison).

    Il est vrai que des gens peuvent utiliser des sophismes et composer des discours creux, mais on ne peut pas chasser la rhéthorique du moment où on lui accorde une dimension argumentative et c'est ce que l'étude moderne de la rhétorique nous révèle à travers les travaux de Ruth Amossy, notamment. Les arguments en eux-mêmes comportent de l'ethos, du logos et du pathos, bien que l'on peut quand même identifier l'élément dominant de chaque argument. Tant que l'on discutera de tout ce qui est vraisemblable, nous aurons à flirter avec la rhétorique. Pour moi, le réel problème est le décalage qu'il y a entre les élus et la majorité de la population n'a pas les outils nécessaires pour tout décortiquer ce qui leur est véhiculé et donc de reconnaître le politicien honnête du politicien malhonnête qui ne dit que du vent, mais avec art.

    Vous êtes utile en tant que philosophe pour faire des analyses normatives (détection de sophismes, de syllogismes erronés, etc.), mais l'étude de l'effet de persuasion inhérent aux arguments et au cadre situationnel peut tout-à-fait se greffer à ce que la philosophie peut amener. Si l'on ne se fiait qu'à Platon, on ne créerait plus d'oeuvres artistiques et on ne parlerait pas beaucoup (j'exagère, mais à peine !).

    Julien Gamache,