Libre opinion - Devoir de philo ou de sophisme sur les femmes?

Nous avons été abasourdies de lire dans Le Devoir, pour la Journée internationale des femmes (8 mars), un article, en page B 6, qui rendait le féminisme responsable d’un « nouvel esclavage des femmes ». Loin de nous l’idée de vouloir empêcher une philosophe de s’exprimer dans vos pages ! Pourtant, ce texte est l’expression d’un sophisme délirant…

 

Sophisme, du grec sophisma, signifiait à l’origine « habileté » et a pris la signification, au cours des siècles, comme l’explique le grand dictionnaire Robert, d’un raisonnement conforme aux règles de la logique, mais aboutissant à une conclusion manifestement fausse. Le philosophe Taine, dans Philosophie de l’art, tome II, p. 102, écrit, relativement aux textes des sophistes : « L’art de faire paraître bonne une mauvaise cause et de soutenir avec vraisemblance une proposition absurde, si choquante qu’elle fût. »

 

Voilà qui qualifie cet article écrit par une jeune femme qui enseigne la philosophie au cégep de Trois-Rivières. Ignore-t-elle que les féministes ont lutté pour obtenir le droit de vote, l’accès à l’enseignement postsecondaire, la capacité de signer des contrats, la liberté de choix pour avoir des enfants ? Et on en passe, et des meilleures ! Si elle imaginait un monde sans l’apport des féministes, elle entendrait ce que disaient les pères à leurs filles avant les années 1960 : « Pas besoin d’un diplôme pour laver des couches ! » Si elle avait lu sur l’Histoire des femmes au Québec, elle saurait que dans la première moitié du XXe siècle, il n’y avait même pas de statistiques sur l’instruction postsecondaire des filles. Si elle revenait quelques années en arrière, elle n’aurait pas obtenu de diplôme universitaire et n’aurait pas pu enseigner dans un cégep qui n’existait pas. Les luttes des femmes ont eu des répercussions sur l’évolution de notre société.

 

Les femmes étaient-elles plus heureuses avant, quand on les gardait… juridiquement ignorantes, économiquement dépendantes et annuellement parturientes ? Il nous semble que poser la question, c’est y répondre.

 

Bien sûr, il y a plusieurs tâches que celles qui travaillent à l’extérieur doivent accomplir. Mais, avec un conjoint ou une conjointe avec qui on partage le logis, la famille, les dépenses, on peut arriver à un partage des tâches. C’est si agréable de faire la cuisine à deux, de ranger et nettoyer la maison plus rapidement, donc d’avoir du temps pour des activités plus amusantes. N’oublions pas que nos aïeules, avec leurs 10 à 18 enfants, avaient aussi des tâches énormes, et celles qui habitaient à la campagne devaient aussi s’occuper du potager, des poules, etc. Était-ce mieux avant les interventions publiques des féministes ?

 

Quand nous demandons l’égalité, cela n’implique aucunement de devenir une copie conforme des hommes. Ainsi, dans la charte des valeurs — qui a fait couler beaucoup d’encre et alimenté des débats souvent hors contexte —, on parle de l’égalité hommes-femmes, de la laïcité de l’État, de l’absence de signes exprimant des convictions religieuses pour les employés de cet État laïque que nous souhaitons. Les signes en question étant liés à une soumission, soit à des poncifs religieux, soit à la domination d’un sexe sur l’autre.

 

Ce qui nous désole le plus dans toute cette situation exposée dans Le Devoir du 7 et 8 mars 2014, c’est le fait que le genre de sophisme qu’on y retrouve est rédigé par une jeune femme qui enseigne à nos enfants et nos petits-enfants… Avec cette philosophie, on n’est pas sortis du bois !

 

Si cette page était un canular pour faire sourire les femmes pendant cette journée qui leur est consacrée chaque année, cela n’a pas eu l’effet escompté ? Comme cette phrase que les hommes proclamaient dans les années 70 : « La libération des femmes, c’est trop important, il va falloir qu’on s’en occupe nous-mêmes ! »


Cosignataires :
Renée Lessard, présidente du Centre de femmes Marie-Dupuis, Marie-Claude Lanoie, intervenante au Centre de femmes Marie-Dupuis, Marie-Christine Laroche, coordonnatrice du Centre de femmes Marie-Dupuis

11 commentaires
  • François Beaulé - Abonné 14 mars 2014 06 h 49

    On ne refait pas le passé

    Le hasard n'existe pas. Et l'Histoire ne peut être réécrite. L'écoulement du temps se fait dans un sens seulement. Le féminisme, comme le reste de l'Histoire, a été comme il a été. Pour le meilleur et pour le pire.

    Il produit des sociétés plus égalitaires selon le genre, quoique les inégalités économiques sont croissantes: hommes riches et pauvres, femmes riches et pauvres. Plus d'égalité homme/femme mais plus d'inégalités entre les femmes. La conciliation de la famille et du travail des deux conjoints est difficile et la fécondité des sociétés féministes est insuffisante. Voilà la pierre d'achoppement du féminisme.

    Le féminisme accorde une forme d'égalité aux femmes mais la population est en déclin. Les sociétés féministes font appel aux sociétés non-féministes pour combler le déficit de naissances. Les sociétés féministes sont donc instables. La critique du féminisme tel qu'il a été est donc très sain et nécessaire.

    • Fernand Carrière - Abonné 14 mars 2014 09 h 25

      Je ne comprends pas comment on peut faire un lien de nature causale entre le féminisme et la crise économique et sociale que l'on subit présentement.

      On a créé beaucoup de richesse depuis un demi-siècle. Pourtant, le revenu familial moyen n'a pas augmenté en valeur réelle depuis plus de trois décennies, même si les deux membres des couples travaillent.

      La fécondité des sociétés mondiales est trop élevée par rapport à la capacité de la terre entière à l'absorber. On n'a besoin de plus d'enfants dans le monde. Au contraire.

      Le problème, c'est le partage de la richesse. Elle est plus concentrée aujourd'hui, comme c'était le cas il y a plus d'un siècle ou deux. Ça, c'est le résultat des politiques et de mesures qui ont dérèglementé les banques et les institutions financières, qui ont favorisé la délocalisation du travail, qui ont réduit la contribution fiscale des compagnies et des plus classes plus riches aux activités de nature publique, qui ont privatisé le bien commun. Ça fait plus de trente ans que ces politiques ont été mises en place graduellement. Un réseau mondial d'une infime partie de la population en profite pour accaparer la richesse au dépend du reste de l'humanité. L'appauvrissement de nos sociétés est le résultat d'une lutte des classes mondiale. Ce ne sont pas les classes moins fortunées ou moyennes qui gagnent cette guerre que mène la classe des 1 % depuis des décennies, certains diraient depuis toujours.

      Le mouvement féministe n'est pas responsable de l'accroissement des inégalités sociales, tant sur le plan local que mondial. Un contrôle de la fécondité mondial serait bénéfique pour l'écologie... et l'économie, qui n'est qu'un aspect de l'écologie.

      L'autocritique est saine et nécessaire, y compris dans le mouvement féministe. D'autres groupes de la société pourraient aussi profiter d'une autocritique. Les intégristes de l'idéologie néo-libérale et leur thuriféraire devraient aussi s'y mettre.

    • François Beaulé - Abonné 14 mars 2014 12 h 21

      C'est vrai qu'il y a surpopulation mondiale. Mais la densité de la population au Québec est relativement faible. Sans immigration, le Québec perdrait environ le quart de sa population par génération. Les sociétés féministes n'arrivent pas à l'équilibre. Elles ont fait des gains énormes dans l'égalité homme-femme centrée sur l'égalité des chances selon le sexe. Mais nous ne faisons pas les progrès nécessaires dans notre rapport à l'environnement ni dans l'égalité à tous les niveaux ni dans le partage des richesses à l'échelle mondiale. Le féminisme a augmenté l'individualisme, chaque femme faisant le jeu du libéralisme économique. Le niveau de consommation et de gaspillage a augmenté grâce/à cause du travail des femmes. Les féministes obsèdent sur l'égalité homme/femme alors qu'il y a temps à faire pour réformer ou révolutionner les mentalités et le mode de vie. À bien des niveaux, les femmes sont devenues des hommes comme les autres. Elles cherchent à gagner plus d'argent, elles partagent des valeurs individualistes et matérialistes.

    • Sylvain Auclair - Abonné 14 mars 2014 14 h 00

      Et puis, avoir moins de population, serait-ce si grave? Après tout, un Québécois beaucoup consomme plus de ressources que la moyenne des Terriens.

    • Fernand Carrière - Abonné 14 mars 2014 15 h 22

      Je suis vraiment déconcerté d'un tel discours...

      La grande majorité des femmes désirent s'accomplir, pour contribuer à la société, non pas nécessairement pour gagner plus d'argent. Un grand nombre d'ailleurs n'ont pas le choix de travailler ou pas. C'est une obligation, pour le bien-être de leur famille, quelles que soient leur condition matrimoniale. Selon ce que j'observe autour de moi, les femmes sont beaucoup moins individualistes et beaucoup plus généreuses que la grande majorité des hommes.

      Les femmes ont fait des gains, certes, sur le plan de l'égalité sociale. Mais elles sont encore très loin de l'égalité réelle.

      Je ne sais vraiment pas où vous prenez que c'est le féminisme qui favorise l'individualisme et qui soutient le néo-libéralisme.

      Vivons-nous dans le même monde ?

    • François Beaulé - Abonné 14 mars 2014 21 h 50

      Nous, la société, ne faisons pas de gain vers l'égalité. Au contraire, les femmes, individuellement, ont atteint l'égalité avec les hommes, classe sociale par classe sociale. Mais les femmes sont plus inégalitaires que jamais dans l'histoire, les unes comparées aux autres.

      Le féminisme a été dans les faits une libération des individus femmes, surtout dans les classes aisées. Jusqu'à maintenant, l'obsession de l'égalité avec les hommes a amené les femmes à s'intégrer à un système économique générateur d'inégalités et destructeur de l'environnement. Les femmes ne veulent pas changer le monde, elles aspirent à s'y intégrer, comme les hommes. La libération des individus femmes a tuer le potentiel révolutionnaire des femmes comme groupe.

      Les femmes n'ont pas d'autres revendications qu'une obsession d'égalité homme/femme qui, dans les faits, a brisé la possibilité de cheminer ensemble dans l'égalité entre elles.

  • Martin Dufresne - Abonné 14 mars 2014 11 h 07

    Tentation de l'ad hominis

    Je trouve pour le moins suspect l'accueil enthousiaste que des hommes font à toute critique du féminisme, surtout quand elle est le fait d'une femme. Les sociétés racistes ne faisaient-elles pas un pont d'or aux Noir-e-s qui se démarquaient du mouvement d'émancipation de leur groupe?...
    Mais loin de moi la tentation d'un argument "ad hominis" auquel j'offrirais moi-même un contre-exemple!

    • Sylvain Auclair - Abonné 14 mars 2014 14 h 01

      Oups. On parle d'argument ad hominem. Si vous voulez le mettre au pluriels, ce serait ad homines. Révisez vos déclinaisons.

  • Jean Richard - Abonné 14 mars 2014 11 h 58

    Allergie à la critique

    J'ai lu, deux fois plutôt qu'une, l'article en question et j'y ai trouvé non pas de l'ironie et des sophismes, mais matière à réflexion pour tout le monde en général, et pour les féministes en panne de modernisation en particulier.

    Votre approche réductrice, madame Plante, ne sert pas très bien votre cause. Pire, vous vous obstinez à donner raison à ceux et celles qui déplorent que le féminisme soit resté collé au milieu du siècle dernier.

    Le droit de vote, l'accès à l'éducation (qui existait même au début du siècle dernier), ce sont de vieilles batailles gagnées depuis fort longtemps. Et quand vous nous parlez du Québec rural d'il y a cent ans, vous oubliez que si les jeunes filles laissaient l'école assez tôt pour aider les mères de familles nombreuses, les garçons en faisaient tout autant pour aider le père à la ferme. Je ne serais pas étonné par ailleurs d'apprendre que dans le Québec rural des années 50, les garçons quittaient l'école plus tôt que les filles.

    Or, nous sommes en 2014. En matière d'éducation, les filles partent avantagées, l'école n'ayant pas réussi à contrer le décrochage scolaire nettement plus élevé chez les garçons. Dans le milieu du travail, aucune convention collective ne fait de discrimination sur le sexe de l'employé. En affaire, si la tendance se maintient, ce n'est qu'une question de temps avant que les directions d'entreprise soient majoritairement féminines. Dans le milieu de la santé, la majorité féminine est déjà en place.

    Nous sommes en 2014 et on observe une certaine forme d'aliénation surtout féminine que les féministes collées au siècle dernier semblent vouloir ignorer, et c'est celle de l'image (je dis bien surtout et non exclusivement). Il y a aussi une forme d'aliénation potentielle non négligeable qui s'appelle le carriérisme, et qui passe par le « workoolisme », un cancer social et familial. C'est un peu de ça dont on parlait samedi dernier. Tant pis pour celles qui se bouchent les oreilles...

    • Sylvain Auclair - Abonné 14 mars 2014 14 h 03

      En effet. Autrefois au Québec, si seuls quelques garçons avaient accès aux études supérieures, le niveau scolaire moyen des filles était supérieur à celui des garçons. C'étaient souvent les femmes qui s'occupaient de la paperasse, même si c'était leur mari qui décidait officiellement.

  • Martin Dufresne - Abonné 15 mars 2014 00 h 47

    Tendresse?

    Que voulez-vous: pour eux, c'est la guerre.