Le mythe du centre et la nécessaire indépendance

Comme pour des milliers d’individus immigrants et nouvellement naturalisés, j’aurai l’honneur d’exercer pour la première fois mon devoir de citoyen à l’occasion du scrutin du 7 avril prochain.

Depuis mes premières semaines ici, en 2006, je porte dans mon cœur le projet indépendantiste. Quoique certains veuillent faire croire que les nouveaux arrivants sont plus frileux sur la question nationale, je crois au contraire que beaucoup d’entre eux y sont bien plus disposés qu’on ne le pense. La raison en est simple : la normalité d’appartenir à un État souverain, nous la connaissons, de même que la possibilité d’être fier de sa nation, lors d’une compétition ou d’événements rassembleurs notamment, sans devoir supporter les cassandres qui accusent de tout politiser. L’indépendance pour moi, comme pour beaucoup de mes nouveaux concitoyens donc, elle est nécessaire, urgente et réalisable.

Je suis un homme de gauche, aussi. C’est d’ailleurs selon moi, un corollaire logique de mon indépendantisme — les deux étant intimement liés, se nourrissant l’un et l’autre —, la gauche portant en elle la volonté de dépassement de l’ordre établi, volonté procédant elle-même de l’idée que rien ne peut résister, pas même les plus grands défis, aux progrès de l’esprit humain, lorsque particulièrement mû par des projets collectifs. D’autres expliqueront leur attachement au projet national sur la base d’autres raisonnements. Ils ne sont à mes yeux pas moins valides ; au contraire, ils sont tout aussi louables, car complémentaires, puisqu’ils attaquent par leurs raisonnements certains angles morts des discours de gauche.

Dans l’absolu donc, qu’un grand chef d’entreprise québécoise se rallie ouvertement au projet indépendantiste n’est pas de nature à heurter mes convictions. Et, oserai-je même, ce genre de ralliement me semblerait de nature à renforcer notre projet collectif si toutefois le Parti québécois tenait un discours clair et disposait d’une stratégie rassembleuse autour de l’indépendance. Refuser de « faire de la stratégie ouverte » et se contenter de s’en remettre à la nébuleuse rédaction d’un « livre blanc », c’est demander au peuple de faire aveuglément confiance à ses dirigeants. D’ailleurs, parler de « prérogative » ministérielle tel un pouvoir régalien médiéval, comme l’a fait la première ministre, cela dénote une bien mauvaise compréhension de cet élan inexorable et universel de démocratisation participative.

Ajoutons à cela que ledit entrepreneur est à l’origine de conflits sociaux parmi les plus médiatisés qu’ait connus le Québec ces dernières années. Bref, il n’est pas besoin d’être grand devin pour comprendre que cela puisse facilement paraître pour un bras d’honneur à ceux des progressistes-indépendantistes fatigués d’avoir trop longtemps contorsionné leurs convictions au profit d’un parti de coalition qui n’assume plus qu’à demi-mot son essence.

Et si Pierre Karl Péladeau rappelait cette semaine les mots de l’ancien premier ministre Bernard Landry, « ni à droite ni à gauche, devant ! », il revient au seul Parti québécois de faire la démonstration claire que l’indépendance est effectivement devant nous, sans les atermoiements brumeux dont la première semaine de campagne nous a encore affligés, de la formule du « premier mandat, dans le deuxième, dans le troisième », au fameux « en temps et lieu ». Autant la profession de foi indépendantiste de M. Péladeau peut être saluée, autant la démarche opaque privilégiée par les officines péquistes doit être condamnée.

Qu’on le veuille ou non, d’ici à ce que le flambeau de l’indépendance soit repris dans un élan d’unité nationale, la démarche embarrassée qui préside au PQ depuis 2007, confirmée par ces premiers jours de campagne, n’en finit plus de valider les démarches de Québec solidaire et d’Option nationale.
23 commentaires
  • Carole Jean - Inscrite 12 mars 2014 03 h 59

    C’est ça. Diviser le vote pour aider l’adversaire !


    En politique, il faut un minimum de logique et de sens stratégique.
    Vouloir sciemment diviser le vote, une tactique qui ne peut profiter qu’à l’adversaire, et en même temps prétendre que l’on souhaite l’indépendance du Québec, relève au mieux de la pensée magique, et au pire, d’une incohérence pure dans les idées.

    Dans ces élections générales, il me semble que les enjeux sont suffisamment importants pour qu’on se refuse à diviser le vote et à favoriser ainsi le parti de M. Couillard.

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 12 mars 2014 12 h 14

      Mme. Jean : encore la peur de diviser le vote!!!

      J'ai très hâte de vous voir soutenir la candidature de Justin Trudeau pour bloquer la voie à Harper.

    • Normand Renaud - Inscrit 12 mars 2014 21 h 00

      M. Théberge, qui a dit qu'il y avait juste Justin Trudeau comme option?
      Ne serait-ce pas le temps de se regrouper avec le Bloc ?
      Voulez-vous un Québec indépendant?
      Laissez le ROC se diviser le PLC ou PC ou NPD entre-eux.

    • Richard LaBrie - Abonné 14 mars 2014 14 h 13

      M. Renaud, qui a dit qu'il y a juste le PQ comme option?
      Ne serait-ce pas le temps de voter intelligemment et d'exiger des élections plus proportionnelles?
      Voulez-vous un Québec indépendant?
      Laissez la vieille politique de côté, et votez avec vos convictions, pas votre stratégie.

  • Cyril Dionne - Abonné 12 mars 2014 07 h 02

    Vous vous trompez...

    ...Québec solidaire et Option nationale ne font que diviser le vote francophone.

    • Jean Richard - Abonné 12 mars 2014 09 h 42

      C'est le Parti québécois qui divise le vote, pas QS ni ON.

      Dans la grande région de Montréal, le PQ est le parti du 450, rien de plus, rien de moins. Aussi, il devrait s'abstenir de présenter des candidats dans plusieurs circonscriptions montréalaises, ce qui nous permettrait au lendemain de l'élection d'avoir un tableau beaucoup plus juste des aspirations des Montréalais.

      Ce n'est pas un secret que le PQ tente de déloger les deux députés sortant de QS lors de l'élection à venir. Ce n'est pas un secret non plus qu'à la dernière élection, le PQ a dilué le vote dans Laurier-Dorion au point où les libéraux se sont faufilés, perpétuant le mythe de la forteresse libérale inébranlable (et pourtant, le député libéral élu n'a pas du tout obtenu la majorité des voies).

      Par ailleurs, le vote pour QS n'est peut-être pas aussi francophone que vous ne le prétendez. Les deux circonscriptions dans lesquelles les candidats ont été élus comptent beaucoup d'immigrants, qui ne se reconnaissent pas nécessairement dans le PLQ, mais encore moins dans le PQ. Il y a également beaucoup d'immigrants dans Laurier-Dorion qui voteraient probablement un peu plus à gauche qu'à droite.

      Mais nous sommes en démocratie (même si la démocratie est trop souvent illusion). On ne peut empêcher le PQ de présenter des vedettes dans les circonscriptions de son choix, on ne peut pas empêcher le PQ de diviser la gauche pour mieux faire passer la droite. Ça fait partie de la guerre qu'on appelle campagne électorale.

    • Marc-André Roche - Inscrit 12 mars 2014 12 h 14

      Monsieur Richard, en ce qui concerne Laurier-Dorion, un élément semble vous avoir échappé: c'est le PQ qui est arrivé deuxième lors des dernières élections. Et c'est le relativement fort pourcentage d'appui à Québec Solidaire qui a permis au libéral de l'emporter. Pas l'inverse.

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 12 mars 2014 13 h 57

      @M. Roche : la différence dans ce cas est que la clientèle du Parti Québécois est pragmatique, et peut changer d'allégeance selon le gagnant potentiel. Ceux plus progressistes (il y en a encore) passeraient facilement chez Québec Solidaire.

      En revanche, les électeurs de Québec Solidaire ont des principes (ils ne votent manifestement pas pour le pouvoir...) qu'ils refusent de mettre de côté au moment de voter. De leur angle, la différence est trop ténue entre le Parti Libéral et le Parti Québécois pour qu'il vaille la peine d'encourager leur rotation.

    • Richard LaBrie - Abonné 14 mars 2014 14 h 16

      À Cyril Dionne, à vous entendre parlez, la CAQ divise aussi le vote alors, et le PLQ aussi. Le paysage politique québécois est plus binaire. Il faut savoir s'adapter et exiger un mode de scrutin plus représentatif de la situation actuelle.

      À ne jamais «diviser le vote», nous aurions un parti élu avec 100 % des votes.

  • Léonce Naud - Abonné 12 mars 2014 07 h 45

    Bienvenue en Amérique, sujet Michelot !

    Vu de Rockliffe Park, les partis politiques Québec Solidaire et Option nationale sont très divertissants, les débris de l'Empire français d'Amérique s'étripant mutuellement dans leur bocal provincial. "Cheers! Want a cigar, 'ol chap?"

    • Jérôme Brisson - Inscrit 13 mars 2014 14 h 57

      M. Naud, vos sarcasmes mesquins, peu inspirés au demeurant, n'ajoutent rien au débat ici. À vous entendre, les ronds-de-cuirs fédéralistes d'outre-Outaouais n'auraient rien de mieux à faire de leurs journées que de gloser avec condescendance sur la division entre les souverainistes et de rire de leur supposée déconfiture. À leur place, quand je regarde ce que nous avons au fédéral comme opposition morcelée et anémique complètement désemparée face aux visées absolutistes de notre tsar Harper 1er, j'en ravalerais mon cigare et je me garderais une petite gêne.

  • Rafik Boualam - Inscrit 12 mars 2014 08 h 30

    voter par conviction

    Voter selon son âme et sa conscience, c'est cela le véritable exercice démocratique. Le vote stratégique est une perversion de ce droit. On ne négocie pas ses convictions.

  • Marie Valois - Inscrite 12 mars 2014 08 h 47

    Les mots stratégie et ouverte se conjuguent mal

    Rappelons que le PQ et le Bloc québécois sont nés de coalitions incluant gauche, centre et droite ou encore de conservateurs, libéraux, etc. Ces deux partis sont depuis toujours représentatifs de toutes les strates du Québec. Et c'est tant mieux.

    Pour ce qui est de faire de la stratégie politique ouverte, c'est toujours mal avisé. Nous connaissons nos adversaires: quand il est question du Québec, ils sont toujours sans scrupules (PLQ, PLC, PC) et leurs moyens ($$$ etc.) et leur volonté de nous écraser et de nous anéantir sont énormes et persistants. Pourquoi être dupes?

    Monsieur Péladeau a été dur en affaires mais, au bon moment, il a redressé des entreprises qui ont été transformées, modernisées sans être vendues aux américains, qui sont en santé aujourd'hui et qui continuent à employer et bien servir les Québécois. Et on est capable d'être millionnaires ou multimillionnaires! Bravo! On n'ira pas en enfer pour autant!

    Pour ma part, Québec solidaire est tout sauf solidaire. Comment Madame David peut-elle prétendre mettre le PLQ et le PQ dans la même barque, si ce n'est par pure démagogie? Le PLQ qui regorge malheureusement de la majorité de l'establishment, des anglophones et des nouveaux arrivants. Ces électeurs qui voteraient pour une vache rouge si on leur en présentait une! Alors que le PQ a toujours eu l'adhésion de toutes les couches de la population et qu'il porte à bout de bras un difficile projet d'indépendance de la fédération canadienne.

    Pourquoi ne pas donner un bon coup de barre, faire un geste solidaire et se diriger ensemble vers l'indépendance? Alors qu'il semble qu'une fenêtre s'ouvre à nouveau?

    Rallions-nous Bravo à Madame Marois pour son dynamisme!

    • Jean Richard - Abonné 12 mars 2014 10 h 15

      « Comment Madame David peut-elle prétendre mettre le PLQ et le PQ dans la même barque, si ce n'est par pure démagogie? »

      Ah ! Bon ! Comme s'il n'y avait pas entre les deux un nombre troublant de similitudes...

      Je crains que la vision que vous avez du PQ soit celle qu'on aurait pu avoir il y a plus de 20 ans, mais hélas, elle dépeint mal la réalité en 2014. Ce PQ que vous peignez comme étant représentatif de toutes les strates de la population québécoise, je ne le reconnais pas.

      Ainsi, à l'exception des descendants des Premières-Nations, nous sommes tous fils et filles d'immigrants, ou sinon immigrants de première génération. En remontant le chemin pour retrouver mes origines françaises, je dois parcourir plus de trois siècles. Je ne suis donc plus français, mais pure-laine consacré. Pourtant, ce détail n'a pas d'importance dans mon quotidien. Je côtoie d'autres pure-laine, mais aussi nombre de fibres mélangées. Je sens encore chez les premiers le désir de se démarquer des seconds (avec des droits supplémentaires en prime) et chez les seconds, je sens une difficulté à être reconnu comme membre de la communauté à part entière. Ils portent l'étiquette de leur provenance comme s'ils étaient une denrée d'épicerie.

      Ces gens venus d'ailleurs et qui ne sentiront intégrés qu'après trois ou quatre générations (et encore, il y a des couleurs qui ne partent pas au lavage), ils font partie de certaines strates du Québec que le PQ ne reconnaît pas aussi bien que vous le prétendez. Et dans certains cas, ils portent encore la cicatrice d'un certain discours qui a suivi de quelques minutes la dernière défaite référendaire.

      « des anglophones et des nouveaux arrivants. Ces électeurs qui voteraient pour une vache rouge si on leur en présentait une »

      Monolithique le vote anglophone et immigrant ? Votre conviction n'est peut-être pas à la hauteur de la réalité et n'est qu'une variation d'un certain discours post-référendaire destructif.