Libre opinion - Se souvenir de Languirand

De mon enfance dans les années soixante-dix, je me souviens de mes retours de campagne le dimanche soir, en voiture, franchissant les vallons noirs des Appalaches, croisant quelques villages, la lueur des fermes perchées sur les vallons, apercevant au loin les premiers halos orangés de Québec se refléter dans le ciel. Je me souviens, Jacques Languirand, avoir le sentiment qu’alors que j’étais enrobé de vos paroles sur une vacillante bande AM, la nuit s’illuminait. Assis sur la banquette arrière, j’observais les étoiles. Des étoiles qui semblaient plus près. La nature et l’espace autour prenaient un autre sens. Le silence aussi.

 

À cette époque, vous étiez pour moi une voix, une qualité de langage, un rire bien sûr, mais aussi ce sens adroit du silence, le bruissement d’une page effleurant le micro, des musiques impossibles à entendre ailleurs que depuis votre maison. Éveil de la conscience, de l’esprit ? Pas encore, car à cette époque où j’écoutais Par quatre chemins dans les années soixante-dix, j’avais sept ou huit ans.

 

Avec les décennies qui suivront, le hasard ayant voulu que je naisse simultanément avec l’entrée en ondes de votre émission phare, vous deviendrez une figure paternelle radiophonique. Je n’ai pourtant acheté aucun des livres que vous avez recommandés, ni aucun des disques diffusés.

 

Le dimanche étant la journée la plus propice au recueillement, plusieurs ont eu la chance d’approfondir ou de mettre en mots des états d’âme, des émotions, des sujets de réflexion qui auront fait la différence en eux, et donc, autour d’eux. Contrairement aux séries populaires de la télé, personne ne se réunissait autour de la machine à café le lundi matin pour engager la conversation : « As-tu écouté Languirand hier ? » Évidemment non. Parce que les sujets que vous abordiez étaient introspectifs. Parce qu’à travers vos propos, chacun traçait la suite de son histoire.

 

Doux géant

 

Vous ouvriez des pistes, sans prendre de position radicale, ayant parfois l’humilité d’en remettre certaines en question. Vous avez démontré votre côté humaniste et humain. Votre force comme votre vulnérabilité. Artiste de la radio, artiste point. Doux géant, vous avez partagé. Vous étiez une ancre, non pas plantée au fond des océans, mais quelque part sur la lune. Dans un cratère qui porte probablement votre nom, là d’où sort votre voix, ce rire en écho.

 

L’humanité évolue, et le partage de vos lectures, combiné à votre propre expérience et à une personnalité intégrant de grands talents de communicateur, d’honnête communicateur, a fait évoluer le Québec. N’ayez jamais l’humilité d’en douter. Peu peuvent se targuer de cet héritage, peu importe la nature et la provenance de cette contribution.

 

Durant ces quarante années, notre société s’est cherchée, tant sur le plan collectif qu’individuel. Durant cette recherche, vous lui avez permis de croire au bonheur, sans ignorer les parts d’ombre qui jalonnent les parcours de chacun. Vous avez nommé les choses, simplement, convaincu de l’intelligence de vos auditeurs, convaincu de leur capacité à voir et à anticiper le monde, intérieur comme extérieur, à travers de nombreux prismes, plusieurs lentilles, du microscope au télescope.

 

Vous nous avez fait voyager, à l’intérieur de nos pays, de ceux des autres. De vous, le souvenir restera. Surtout, bouillant et bien actif chez plusieurs, ce petit atome, cette particule Languirand, celle qui aura façonné des personnalités plus ouvertes, voire même avec un peu de chances, des personnes un peu meilleures.


Yann Fortier - Montréal

4 commentaires
  • Michel Vallée - Inscrit 3 février 2014 04 h 15

    ''Tout compte fait - l'Eugène''

    De Jacques Languirand, je me souviens surtout de son excellent et ''drôlatique'' roman : ''Tout compte fait - l'Eugène'' (Paris : Denoël, 1963, 193 p.)

    J'ai d'ailleurs en mémoire la scène des urinoirs, dans les toilettes de l'ancienne gare centrale...

  • alain petel - Inscrit 3 février 2014 05 h 59

    Beau texte M. Fortier.

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 3 février 2014 10 h 48

    Merci Jacques Languirand

    Merci de ma part et celle de ma mere qui aura 98 ans le 16 fev qui vous a ecoute presque religieusement . Aussi soulignons ce beau texte de M.Fortier. J-P.Grise

  • Claude Daigneault - Inscrit 3 février 2014 11 h 42

    Un souvenir inoubliable

    Excellent texte ! M. Poirier. Il m'a rappelé un souvenir très personnel. En 1977-78, les journalistes du quotidien "Le Soleil" à Québec ont été en grève durant 10 mois. Le local de grève, situé juste en face du journal, accueillait les porteurs de pancartes pour qu'ils s'y réchauffent durant l'hiver. Et ce, même le dimanche soir. La radio du local diffusait toujours "Par quatre chemins" que nous écoutions en petit groupe. C'était comme un moment d'humour et de réflexion dans notre quotidien "caca d'oie".