Libre opinion - L’anglais à l’UdeM: complaisance excessive

Est-il possible pour un étudiant au baccalauréat en droit à l’Université de Montréal (UdeM) de répondre en anglais à ses examens ? Les choses se présentent généralement ainsi : un étudiant demande au professeur s’il peut répondre en anglais. Sans connaître les compétences linguistiques du requérant, la plupart des professeurs acquiescent sur-le-champ. Pourtant, le texte du Règlement des études de premier cycle de l’UdeM prévoit, en des termes impératifs, l’obligation générale de répondre en français. Exceptionnellement, un étudiant peut répondre en anglais si l’une des deux situations suivantes trouve application :

 

D’abord, un étudiant peut répondre dans une autre langue lorsque la nature du programme ou du cours le justifie. Par exemple, il est normal que dans un cours d’espagnol les étudiants répondent à un examen dans cette langue. L’existence même du cours et ses objectifs pédagogiques justifient l’emploi de l’espagnol. À l’inverse de l’apprentissage des langues, l’apprentissage d’une notion juridique ne justifie en aucun cas l’emploi de l’anglais.

 

Ensuite, un étudiant peut répondre en anglais s’il a besoin d’une période d’adaptation pour parvenir à répondre en français. Présentement, ces périodes d’adaptation s’étendent sur toute la durée du baccalauréat. Or, l’un des objectifs avoués de la Charte de la langue française est de faire du français la langue normale et habituelle du travail. Les universités ont leur rôle à jouer dans l’atteinte de cet objectif. D’ailleurs, dans sa politique linguistique, l’UdeM se « reconnaît la responsabilité, en tant qu’établissement d’enseignement supérieur […] de veiller à ce que ses étudiants puissent exercer leurs futures fonctions dans un français correct et conforme à l’usage et à la terminologie de leur discipline ».

 

Ainsi, le but de la période d’adaptation est d’amener l’étudiant à effectuer une transition vers le français pour pouvoir, ultimement, utiliser le français dans l’exercice de sa profession. Or, comment un étudiant incapable de répondre en français aux examens pourra-t-il pleinement exercer sa profession dans la langue commune ? Il est vrai que la faculté exige, dans le cadre du cursus obligatoire, que quatre ou cinq travaux soient rédigés en français, mais nous conviendrons tous que cela est insuffisant.

 

Lors d’une retraite professorale au printemps dernier, il fut question de l’application de la politique linguistique à la faculté : l’administration avait alors l’intention d’établir une politique commune des professeurs sur la recevabilité des examens en anglais. À ce jour, cette intention est restée lettre morte. Pour pallier l’application déficiente du règlement, il pourrait y être prévu de se baser sur le résultat obtenu par l’étudiant au test de français international pour déterminer la présence d’un besoin d’adaptation. La production d’un tel test est nécessaire pour être admis à l’UdeM si l’étudiant n’a pas préalablement réussi l’épreuve uniforme de français. Forcés de réussir ce test pour être admis, les étudiants y démontrent certainement leur véritable capacité. De même, il pourrait être prévu que la période d’adaptation soit limitée à la première année pour assurer la transition de l’étudiant vers le français. C’est ce que prévoit par exemple la Politique linguistique de l’Université de Sherbrooke.

 

Enfin, considérant qu’il faut donner une interprétation restrictive aux exceptions, la pratique actuelle à la Faculté de droit où des professeurs acceptent des copies en anglais d’étudiants de deuxième et de troisième année est contraire au Règlement des études ainsi qu’à la Politique linguistique de l’UdeM. La situation de laisser-aller actuelle découle donc d’un laxisme et d’une complaisance sans bornes dans leur application. Par conséquent, j’invite le ministre Pierre Duchesne à exercer son pouvoir discrétionnaire, prévu dans la Charte de la langue française, qui lui permet de demander aux universités de produire un rapport faisant état de l’application de leur politique linguistique.

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13 commentaires
  • Michel Bouchard - Inscrit 29 janvier 2014 00 h 53

    J'appuie mais......

    J'appuie mais bon nombre de livres universitaire sont écrits en anglais et si un étudiant est plus à l'aise à écrire un examen où il a tiré ses références, qu'il l'écrive. Il y a que quelques maisons d'édition qui traduisent des livres de l'anglais au français, faute de marché. Le Québec représente qu'un petit marché pour ces traductions.

    Dans votre cas, M.Blais-Fortin, le code civil est un des seuls livres où il y a une traduction en anglais dans le même livre.(...)
    J'ai eu des cours à l'UDM et plusieurs références, que les professeurs nous donnaient, étaient en anglais et croyez-moi, je faisais la demande d'écrire les examens en anglais, car j'étais plus à l'aise étant donné que les livres étaient écrits dans cette langue.

    • Marc-Antoine Daneau - Inscrit 29 janvier 2014 08 h 03

      "J'appuie mais..."

      On va loin avec des convictions comme ça! Dans la même lignée que
      - Je suis pour la justicie mais...
      - Je suis pour l'égalité mais...
      - Je suis pour la laïcité mais...
      - Je ne suis pas raciste mais...

    • Yvan Dutil - Inscrit 29 janvier 2014 08 h 27

      Vous avez parfaitement raison. En sciences et en génie quasiment tous les livres sont écrit en anglais. Il y a deux raisons fondamentales. L'enseignement universitaire en France est différent du système anglo-saxon et n'utilise quasiment pas de manuel. D'autre part, écrire un livre c'est un travail énorme qui pénalise la carrière d'un chercheur. Ce n'est pas pour rien que la majorité de manuels sont de réédition. De plus dans le système d'enseignement anglophone, il y a une année préparatoire pendant laquelle les cours généraux sont donnés. Cela représente un gros marché potentiel, ce qui rend beaucoup plus intéressant pour un professeur d'écrire son livre.

      Dans toutes mes études universitaires, je n'ai eu que trois livres qui étaient disponibles en français. Un avait été écrit pas un prix Nobel français, l'autre était carrément un plagiat d'un ouvrage classique en anglais et le troisiève était écrit en français et en anglais, mais la version anglaise coûtait la moitié du prix de la version française.

      Alors, si vous êtes un locuteur non francophone, il est très difficile d'apprendre le langage technique dans la langue de Molière. En fait, dans le domaine des sciences et du génie, il y arrive souvent que les termes techniques n'ont pas d'équivalent en français.

      Il faut aussi considérer le fait que dans le monde universitaire, l'anglais est considéré comme le nouveau latin. En Europe, c'est admit et accepté.

      On peut bien vivre dans le dénit, mais c'est la réalité.

    • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 29 janvier 2014 09 h 13

      Au début des années 1970, la plupart des arrêts rendus par la Cour suprême du Canada étaient en anglais et nous devions, comme étudiants en droit, les lire pour en comprendre le sens. Il ne nous suffisait pas de lire un résumé de l'arrêtiste écrit dans les deux langues officielles canadiennes. Il ne me serait jamais venu à l'esprit d'utiliser cet argument pour répondre à un examen autrement qu'en français, les 'guillemets' existant aussi en français. Surtout, je suivais alors des cours dans une université francophone.

    • Isabelle Laporte - Abonnée 29 janvier 2014 12 h 47

      Ce que vous décrivez ne s'applique pas au baccalaurétat en droit de l'UdeM. Il y a des références anglaises, bien entendu, mais la très grande majorité des textes sont en français.

      Et de toutes façons, il faut apprendre à travailler dans les deux langues. Pour un juriste, la connaissance des langues est essentielle. Ce n'est pas qu'une question de forme, de style ou de monde: le droit est fondamentalement écrit.

      Aussi il serait inquiétant qu'un membre du Barreau du Québec ne soit pas capable d'écrire en français au sujet d'un texte écrit en anglais.

  • Marcel Bernier - Inscrit 29 janvier 2014 02 h 23

    Une tendance lourde...

    J’aimerais bien vous voir faire un lien avec la politique poursuivie par l’école des Hautes études commerciales, en ce qui concerne l’utilisation de l’anglais à l’université, gracieuseté de madame Desmarais, présidente du conseil d’administration des HEC.
    Si en d’autres temps, c’était la faculté de théologie qui donnait l’orientation générale à l’Université de Montréal, maintenant, en 2014, c’est cette école, temple du néolibéralisme, qui dicte ce qui doit être le courant dominant, soit cette tendance à l’anglicisation.
    Nous avons eu un McGill français, ce sera bientôt un nouvel épisode concernant l’ensemble de l’Université de Montréal, très bientôt sur un écran près de chez vous.

  • Robert Henri - Inscrit 29 janvier 2014 09 h 07

    @Michel Bouchard

    «J'ai eu des cours à l'UDM et plusieurs références, que les professeurs nous donnaient, étaient en anglais et croyez-moi, je faisais la demande d'écrire les examens en anglais, car j'étais plus à l'aise étant donné que les livres étaient écrits dans cette langue.» Voici un bel exemple d'admission d'incompétence. Quand une notion est bien intégrée, qu'elle ait été acquise d'un média anglais ou français, on peut l''exprimer dans n'importe quelle langue que l'on maîtrise.

    «Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement, et les mots pour le dire viennent aisément» Nicolas Boileau

    • Michel Bouchard - Inscrit 29 janvier 2014 10 h 58

      Soit,

      je vous donne comme défi de traduire quelques chapitres d'un livre, en français, , choisit par vous, avec les termes utilisés en français. Comme suggestion, je vous conseille un livre en finance.

    • Paul Gagnon - Inscrit 29 janvier 2014 11 h 13

      Le problème de Monsieur Bouchard, comme de bien d'autres, n'est peut-être pas la maîtrise de l'anglais, mais bien la maîtrise du français! Comment traduire alors?

      Est-ce que l’enseignement est en anglais? L’ensemble du corps enseignant de la faculté serait incapable de fournir un lexique en français? Etc.?

  • Jacques de Guise - Abonné 29 janvier 2014 16 h 54

    Qu'en est-il de la formation en droit???

    @ Isabelle Laporte

    Si le droit est fondamentalement écrit, comme vous le dites, un volet majeur de votre formation doit nécessairement porter sur les théories relatives à la textualité, sur les théories relatives à la réception des textes, sur les théories du langage, sur les théories socio-linguistiques, sur les théories relatives à l'herméneutique, sur les théories relatives aux représentations sociales, etc., sinon il m'apparaît très difficile, sinon impossible, de comprendre les effets de la textualité juridique, en plus de m'interroger sur la conception du droit (et subsidiairement de la justice) qui est transmise par cette formation en droit!!!!!!!

  • Roland Berger - Inscrit 29 janvier 2014 17 h 27

    Il fut un temps

    Il fut un temps où le Ministère de l'Enseignement supérieur subventionnait des professeurs à la rédaction d'un ouvrage en français dans leur discipline, tant au niveau collégial qu'au niveau universitaire, ou, à défaut, la traduction d'ouvrages généralement américains ou l'adaptation d'ouvrages français. C'était le temps où l'appartenance au monde francophone signifiait quelque chose. Mais oui, ce temps est révolu. Les intentions demeurent, mais le budget ne suit pas.