Libre opinion - Sur l’enseignement de l’histoire nationale au secondaire

Le conseil d’administration de l’Institut d’histoire de l’Amérique française suit avec intérêt les débats entourant le programme d’enseignement de l’histoire au secondaire. À deux reprises, il a fait connaître sa position en notant des failles du programme : sa structure chronologique/thématique ; le flou concernant les connaissances que doivent acquérir les élèves et leur évaluation ; le présentisme et l’instrumentalisation du passé qui en découle, notamment avec la finalité pédagogique de l’exercice de la citoyenneté.

 

Le CA de l’Institut est d’accord avec plusieurs propositions du document de consultation Pour le renforcement de l’enseignement de l’histoire nationale au primaire et au secondaire. Il relève aussi un certain flou autour des notions de « cadre national », de « trame nationale », de « nation », « d’espace de mise en scène » et de « récit ».

 

Le CA est aussi favorable à l’emploi du cadre national pour le programme de 3e et de 4e secondaire, puisqu’il fournit une intelligibilité aux faits et événements historiques ayant eu cours au Québec. Sans sa prise en compte, il est difficile de discerner les similitudes et les spécificités de l’expérience historique du Québec dans le monde. En effet, il est nécessaire de baliser la matière à enseigner et d’établir une référence explicite au territoire québécois. La nation comme communauté politique occupe une place très importante dans l’histoire du Québec. Une place conséquente doit donc lui être accordée dans le programme, notamment pour l’histoire des XIXe et XXe siècles.

 

Si le CA se préoccupe de la dimension moralisatrice de l’éducation à la citoyenneté, il l’est aussi d’une conception normative de la nation. Il soulève de sérieux doutes quant à la possibilité de comprendre l’histoire des autochtones ou celle de la Nouvelle-France, par exemple, en se référant à une conception de la nation qui remonte au tournant du XIXe siècle.

 

Science critique, la discipline historique ne peut être instrumentalisée par des conceptions présentistes ou essentialistes de la citoyenneté et de la nation quelle qu’elle soit. Il est contraire à l’esprit même de la science historique de postuler a priori l’existence d’une trame nationale linéaire qui permettrait de dégager un seul sens ou une essence de l’histoire d’une collectivité. C’est en remettant en question les certitudes du présent que l’histoire est la plus formatrice. Cela vaut pour les différentes conceptions de la citoyenneté, comme pour celles de la nation.

 

Enfin, comme l’Institut se compose de membres aux sensibilités politiques diverses, et ne se limite pas aux seuls historiens québécois, il n’entend pas prendre position sur la teneur du cadre national en tant que tel, ni sur ses orientations politiques.

 

L’apprentissage en histoire

 

Le document de consultation propose une saine distance au sujet de l’ambition moralisatrice du programme actuel, soit celle de faire de l’histoire un véhicule pour la transmission de leçons civiques. Comme scientifiques, nous estimons que Clio ne donne pas de leçons de morale : elle cherche à comprendre ce qui s’est passé.

 

Comme le note le document de consultation, les historiens ont pratiquement disparu dans le programme de 2006. Sans nier l’apport des spécialistes de la pédagogie et de la didactique, le CA de l’Institut espère que la révision du programme accordera une place majeure aux historiens québécois de l’enseignement supérieur, car il en va de l’apprentissage même d’une discipline scientifique.

 

Nous sommes aussi favorables à un meilleur équilibre entre connaissances et compétences. L’acquisition des connaissances doit tenir compte de la progressivité des apprentissages : les élèves de 3e et de 4e secondaires ne sont pas des étudiants d’université se spécialisant dans une discipline pour l’obtention d’un emploi. Comme novices, ils doivent maîtriser des règles de base et des savoirs factuels avant de les mettre en contexte pour mieux les problématiser.

 

Nous insistons sur ce point. Sans ces connaissances préalables, développer des compétences devient un exercice des plus périlleux. En effet, une compétence comme l’interprétation implique le choix d’un angle d’approche relatif à un problème donné. Pour que ce choix n’exprime pas une simple opinion personnelle — toutes les interprétations ne se valent pas —, il est nécessaire d’avoir des critères de validation de ce choix. D’où l’importance des faits en histoire : la factualité comme rapport à la réalité est l’assise première de la validation des choix faits dans notre discipline scientifique.

 

Le CA appuie l’abandon du découpage chronologique/thématique du programme actuel. Ce découpage nuit à la compréhension de l’histoire de la société québécoise par les élèves en induisant des redondances qui sont préjudiciables pour saisir les continuités et les ruptures de l’expérience historique au Québec. Ce découpage engendre aussi des difficultés pratiques. Vu la lourdeur de la matière et de l’approche pédagogique, les enseignants ont du mal à se rendre jusqu’à la période contemporaine et à la traiter en profondeur. Le programme est donc paradoxal à cet égard. Ses objectifs misent avec insistance sur la formation citoyenne, mais sa mise en pratique escamote les épisodes plus récents de notre histoire, soit ceux qui ont le potentiel d’éclairer l’actualité.

 

Nos recommandations

 

Le CA de l’Institut recommande que le programme d’enseignement de l’histoire au secondaire :

 

- soit révisé avec la participation d’une majorité d’historiens de l’enseignement supérieur ;

 

- soit arrimé à une réflexion critique sur le cadre national du Québec et sur ses mutations dans le temps ;

 

- contienne une dimension comparative et une sensibilité aux phénomènes transnationaux permettant de bien mesurer ce qui distingue l’histoire québécoise et ce qui l’inscrit dans une trame plus large ;

 

- dans un souci de progressivité des apprentissages, renoue avec la transmission d’un ensemble de connaissances préalables aux compétences liées à la pratique de l’histoire ;

 

- allie les facettes de la connaissance historique dans un cours étalé sur deux ans et organisé sur une base chronologique souple ;

 

- soitaxé sur l’enseignement de l’histoire en soi, y compris dans ses dimensions plus conflictuelles, en éliminant les objectifs liés à l’éducation à la citoyenneté qui reposent sur des jugements moraux.


Pour lire la version longue de l’avis du CA de l’Institut, voir le site histoireengagee.ca.

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8 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 4 janvier 2014 10 h 10

    Bravo M. Bérubé

    « Comme novices, ils doivent maîtriser des règles de base et des savoirs factuels avant de les mettre en contexte pour mieux les problématiser. Nous insistons sur ce point. Sans ces connaissances préalables, développer des compétences devient un exercice des plus périlleux. »

    Qu'il est rafraîchissant d'entendre des paroles comme celles-ci. L'acquisition de compétences par l'élève, passe toujours invariablement par les connaissances de base. On ne peut pas construire un édifice solide sans des fondations solides. Et en histoire, sans les dates chronologiques, l'élève peine souvent à construire, à valider ses compétences et faire un sens existentiel du passé basé sur des faits et non des ouï-dire ou des leçons de morale.

  • Gaston Carmichael - Inscrit 4 janvier 2014 12 h 36

    Et, si on y ajoutait un brin d'audace?

    Le discours de M. Bérubé m'apparaît tout à fait raisonnable. On pourrait toutefois aller un peu plus loin.

    Je verrais bien un partenariat entre le Ministère de l'Éducation, Télé-Québec, et le Ministère du Tourisme.

    Le cours pourrait être conçu comme une télé-série (sous la direction scientifique d'historiens chevronnés (MÉQ), et la direction artistique de Télé-Québec). Une émission hebdomadaire de 50 minutes. À l'école, les étudiants auraient comme devoir d'écouter cette émission. Le lendemain, en classe, on pourrait discuter, échanger, et répondre aux questions des étudiants. On couvrirait le même matériel, avec possibilité pour les professeurs de repasser certains extraits sur lesquels ils désirent élaborer.

    Alors que l'étudiant écoute cette émission à la télévision, d'autres membres de la famille pourraient s'y intéressés. Les immigrants ayant choisis le Québec auraient là une excellente opportunité pour se familiariser avec leur société d'accueil.

    Le Ministère du Tourisme pourrait être un commanditaire important. Par exemple, durant l'épisode où l'ou couvre la période de construction des grands barrages, une pub pourrait inviter les auditeurs à visiter la Baie James. L'Ordre de Ingénieurs du Québec pourrait diffuser une pub pour faire l'éloge de la grande compétence de ses membres. Hydro-Québec pourrait ...

    Les possibilités sont infinis. Même Patrimoine Canada ou GM pourraient être intéressés à commanditer certains épisodes. Toutefois, il faudra faire preuve de prudence et de discernement.

  • Fernande Trottier - Abonnée 4 janvier 2014 20 h 15

    Quelle bonne idée ! Il est grand temps !

    Que l'histoire du Québec soit enseignée aux 3e et 4e du secondaire, il y a si longtemps que je souhaite que cela arrive; il est grand temps que les québécois connaissent leur histoire. Je l'ai appris dans une école de campagne et je ne l'ai pas oubliée. Quand je vois un concurrent adulte incapable de nommer la capitale de la Saskatchewan, je me dis que notre "JE ME SOUVIENS" ne veut rien dire..comment peut-on savoir où l'on s'en va, si on ne sait pas d'où l'on vient? Les historiens sont les meilleurs professeurs pour cet enseignement...

  • Georges Langis - Abonné 5 janvier 2014 06 h 02

    Air frais...

    La réflection de l'Institut d'histoire de l'Amérique française est une bouffée d'air frais dans le «débat» qui a cours sur la question de l'histoire nationale au secondaire. Mais avant d'«aller plus loin» comme le suggère M. Carmichael, il faudrait assurer les fondements politiques de l'histoire en question et écrire une histoire nationale dont nous puissions être fières. Cette histoire de «colonisé» et de «vaincus» intéresse peu.
    On n'est pas sortis de l'auberge...

    • Marc Provencher - Inscrit 5 janvier 2014 09 h 11

      @ George Langis: « ...une histoire nationale dont nous puissions être fières (sic). »

      L'historiographie ne sert pas à promouvoir la fameuse "fierté" dont on nous rebat les oreilles dans les deux langues depuis des lustres, pas plus bien sûr qu'à promouvoir son contraire. Promouvoir la fierté - "fierté" majoritaire avec les promoteurs d'identité québécoise ou "fierté" minoritaire avec les promoteurs d'identités minoritaires - c'est toujours de la promotion, donc de la propagande et ça n'a pas sa place dans un cours d'histoire. Il faut laisser ça aux zélotes de la classe militante séparatistes ou fédéralistes - pour qui l'historiographie n'est jamais un but en soi mais un instrument au service d'une cause, et qui hésitent rarement à courber les faits parce que ça fait plus beau-, ou encore aux déformeurs-édulcoreurs de type "Minutes du patrimoine" ou "Tisserands du pouvoir".

      Sinon, il faudrait gommer ou dissimuler les faits qui ne rendent pas "fier" pour garder seulement les événements ou les personnages flatteurs.

      On me dira avec raison que ce n'est pas la même chose qu'un cours d'histoire, mais je viens de voir ce film britannique, "Le Discours du roi", eh bien on n'y trouve pas la moindre trace du philofascismo du roi en question. (Même chose quand Mordecai Richler se pâmait sur George Bernard Shaw ou quand on nous fait des dithyrambes sur l'abbé Groulx). Parce que ça ne rend pas "fier"/"proud" ? La question se pose !

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 6 janvier 2014 07 h 19

      Et s'il y a quelque chose dont il faut se méfier M. Provencher c'est bien la fierté ! Des fois que ça donne des idées de grandeur.

      Ah, cette bonne vieille humilité réconfortante et emmitouflante, où es-tu passée ?

      PL

    • Marc Provencher - Inscrit 6 janvier 2014 12 h 31

      @ pierre lefebvre: «Et s'il y a quelque chose dont il faut se méfier M. Provencher c'est bien la fierté !»

      C'est ça, exactement. Je me défie tout autant de la fierté par association que de la culpabilité par association. Et des agités du drapeau, aussi. L'historiographie sert à comprendre ce qui est arrivé, comment c'est arrivé et pourquoi c'est arrivé : et pas à "rendre fier" quiconque. Sinon on tombe dans le syndrome des "Minutes du patrimoine", où tout est propre, lisse et "positif".

      Alors ce n'est pas l'opposition fierté vs humilité, mais l'opposition histoire vs falsification partisane.

      Ou encore, comme dans ce titre d'un excellent article de Benedetto Croce, l'opposition entre "Historiographie et historiographie de parti": où seule la première trouve grâce aux yeux du grand penseur italien - ce qui ne l'empêcha pas, hi hi, de tomber dans la seconde à l'occasion. Ainsi son explication du fascisme dite de la "parenthèse", qui présente l'avènement du régime comme une espèce d'anomalie subite venue d'on ne sait où, est rejetée depuis longtemps par tous les historiens du fascisme. Mais à l'époque, cette façon de présenter les choses avait pour effet - an ben tiens donc, comme ça tombe bien - de dédouaner le Parti libéral italien d'après peu près toute responsabilité dans l'avènement du fascisme ; Parti libéral dont M. Croce était un "fier" pilier. Même chez les plus grands, la fierté est un obstacle au savoir...

  • Georges Langis - Abonné 5 janvier 2014 09 h 59

    ... promouvoir?

    Je suppose que c'est un réflexe de parfait colonisé que de voir de la promotion partout.
    Si l'«histoire» qu'on se raconte était fidèle (s'approchant de la réalité historique), nous pourrions en être fier! Pour l'instant on en est bien loin et je ne parle aucunement de la «promotion» de quoi que ce soit ici.