Libre opinion - Le côté subversif de la crèche

Aujourd’hui, la fête de Noël s’est désacralisée en devenant un congé, une occasion de rassemblement familial et un événement économique majeur. Avec le temps, les récits de la naissance de Jésus ont été sortis de leur contexte socioculturel pour être transformés dans les histoires fantastiques et un peu quétaines. Pourtant, les évangiles situent le premier Noël dans un climat de crise politique. L’image idyllique des crèches traditionnelles et des chants de Noël sont loin de représenter les récits des évangiles. Lorsqu’on retourne aux textes de Matthieu et de Luc, on voit que célébrer Noël, c’est aussi de remettre en question les structures d’oppression et d’injustice de notre monde.

 

L’Évangile de Matthieu et la tyrannie du roi Hérode

 

Selon l’Évangile de Matthieu, non seulement Jésus naît au milieu d’un conflit politique, mais sa naissance exacerbe celui-ci et mène à la mort d’enfants innocents exécutés par Hérode, un tyran mis en place par l’Empire romain. La fameuse pax romana s’est formée à coups de conquêtes militaires. L’empire se développait grâce aux taxes imposantes, rendant la situation de gens du peuple, comme la famille de Jésus, très précaire.

 

Hérode, roi de la Judée, est le prototype des tyrans obsédés par la sécurité qu’on voit encore dans les dictatures d’aujourd’hui. Il n’hésitait pas à brûler vivant ceux qui protestaient contre son régime, il a même exécuté une grande partie de sa propre famille pour assurer son pouvoir. Dans le récit de la naissance de Jésus, il massacre les enfants de Bethléem pour conserver son trône. Devant cette violence, la famille de Jésus doit s’enfuir et vivre comme des réfugiés dans un autre pays. Une réalité que connaissent trop bien les gens de la Syrie aujourd’hui.


Quand un dictateur se prend pour Dieu

 

L’empereur César Auguste se faisait acclamer comme « sauveur » et « fils de Dieu ». Selon l’idéologie de l’empire, il était la manifestation des dieux pour le peuple. En attribuant ces mêmes titres à Jésus, les évangiles contestent le pouvoir impérial. Ils remettent en question l’idéologie théologique sur laquelle l’empereur fondait son pouvoir. Encore aujourd’hui, des tyrans se prennent pour Dieu pour mieux contrôler une population. Dans ces situations, la religion, loin d’être l’opium du peuple, peut devenir un levier pour contester l’oppression en rendant à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. La suite des évangiles montre comment le mouvement mis en oeuvre par Jésus était en opposition avec les structures oppressives impériales. C’est entre autres pour cela qu’il sera assassiné par les autorités politiques et religieuses de son temps.

 

La naissance de Jésus parmi les marginalisés

 

L’Évangile de Luc raconte que Joseph et Marie, à la veille d’accoucher, sont contraints de se rendre à l’autre bout du pays pour répondre aux exigences d’un recensement de l’empire. Arrivée à Bethléem, Marie doit accoucher là où les animaux mangent. Les bergers, ceux qui viennent les visiter, sont également des marginaux qui vivent en dehors de la société. Tout dans ce récit indique l’humilité de celui qui sera à l’opposé des rois de ce monde. Dans un cantique, Marie rend grâce à Dieu dans des termes très politisés : « Il a jeté les puissants de leurs trônes et a élevé les humbles ; les affamés, il les a comblés de biens et les riches, il les a renvoyés les mains vides. » (Luc 1,52-53)

 

Cette année, ne faisons pas qu’espérer que les affamés soient comblés. Célébrons Noël à la manière de Jésus, en remettant en question les structures d’oppression et d’injustice de notre monde. Joyeux Noël.


Sébastien Doane - Doctorant en théologie à l’Université Laval, chargé de cours à l’Université de Montréal

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