Libre opinion - Photos de sans-abri : l’ATSA voulait bien faire

Réponse à Jean-François Mary, L’ATSA, ou l’enfer est pavé de bonnes intentions, Le Devoir, 21 novembre.

Nous partageons votre indignation quant au sort des personnes sans-abri. De nos jours, comme le dit M. Jean-Marc Fontan, professeur de sociologie à l’Université du Québec à Montréal, l’itinérance est le « terminus de l’indifférence » et nous avons voulu secouer cette indifférence par la diffusion des photos de la campagne #ATSAdormirdehors. Il nous semble de la plus haute hypocrisie que de se promener à côté d’elles dans cet état et de faire comme si on ne les avait pas vues. Le « politically correct » finit par nous faire taire l’inadmissible et le phénomène d’habituation prend de l’ampleur.

 

Nous avons voulu signifier « Je t’ai vu » en publiant des photos de dormeurs itinérants sur les réseaux sociaux, en prenant soin de ne pas les identifier, ni de les déranger. La controverse que suscite cette campagne photographique travestit le discours de respect en un discours de non-respect et nous avons depuis cessé d’insister. Nous avons même organisé une table de discussion sur le sujet à laquelle vous serez invité !

 

Nous avons aussi rencontré des sans-abri de La Maison du Père lors d’un atelier donné par le groupe EXEKO. La discussion s’est très bien déroulée et tous les points de vue ont été entendus dans le respect et, surtout, ne sont pas monolithiques. Voilà l’autre son de cloche de la rue :

 

« L’idéal est certainement de demander la permission [de prendre en photo un sans-abri], mais dans ce contexte, c’était pratiquement impossible. Le cliché est respectueux, car on ne reconnaît pas la personne, sauf si on la connaît déjà. On aime que ce soit une photo de la vraie vie, ce qui n’aurait pas été possible en réveillant la personne ou en lui demandant la permission, ou en organisant la photo. L’intention de sensibilisation est claire, surtout avec le texte à côté qui demande à ce que l’on ne reconnaisse pas la personne ni son lieu de sommeil. Il n’y a pas d’humiliation possible, c’est juste la vérité. Le projet est fait sans finalité commerciale, il est important d’en parler. C’est plus important de faire des photos et de montrer la situation que de ne pas le faire. J’aurais été content de m’y retrouver et que ma réalité serve une oeuvre plus grande que ma portée de parole, et tant mieux si on me reconnaît ! Parfois, ceux qui chialent parlent au nom des autres. » Voilà un autre son de cloche…

 

Le contexte de diffusion de ce projet s’inscrit dans une tradition événementielle et artistique de l’ATSA, qui depuis 16 ans fait un évènement artistique et de solidarité sociale avec la rue sur la place Émilie-Gamelin. Les personnes précaires y sont très impliquées. Nous donnons du travail à des gens de la rue pendant l’événement, des repas, des vêtements chauds, des spectacles gratuits, et une implication citoyenne solidaire importante de milliers de personnes autour de nous depuis toutes ces années démontre les racines profondes de notre volonté à contrer leur exclusion. […]

 

Nous voyons à quel point il est difficile d’attirer l’attention autour du caractère inacceptable du sort réservé aux gens de la rue. Les réseaux sociaux, selon l’usage qu’on en fait, peuvent être une plateforme qui remet le sujet à l’ordre du jour et ailleurs que dans les milieux déjà « connaissants » de la question. Nous pensions que le texte qui accompagnait la campagne était assez clair. […] Bien entendu, nous comprenons votre opinion et c’est pourquoi nous avons depuis plus d’une semaine cessé notre campagne. Cependant, vous serez peut-être surpris d’apprendre qu’il y a maintenant des personnes de la rue qui nous envoient des photos.

 

Nous attendons donc les citoyens à notre événement « Fin novembre » jusqu’à dimanche, à la place Émilie-Gamelin, pour une rencontre sociale et artistique menant à plus de solidarité. C’est notre but, car l’itinérance est l’affaire de tous.

 

Annie Roy - Cofondatrice de l’Action terroriste socialement acceptable (ATSA)

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5 commentaires
  • Raynald Blais - Abonné 28 novembre 2013 07 h 09

    Leçon d'indigné

    Le sérieux reproche de M. Jean-François Mary envers l’ATSA est d’avoir inviter la population à photographier les itinérants sans leur consentement. En un autre contexte, ce reproche aurait pu être une heureuse suggestion pour lancer cette croisade contre l’indifférence envers les gens sans-abri. Mais le ton d’indignation de la plainte de M. Mary prend le caractère d’une condamnation à annuler ce mouvement artistique « pavé de bonnes intentions », comme il le dit lui-même.
    Si le but de cette campagne avait visé la sensibilisation des photographes improvisés plutôt que celle des adeptes de FaceBook, l’ATSA (Action terroriste socialement acceptable) aurait exigé que les artistes volontaires entrent en communication avec leur sujet après la prise, afin de leur demander la permission de conserver et d’utiliser la photo pour une campagne contre l’indifférence de leurs conditions; Et plusieurs auraient accepté; Et M. Mary ne serait probablement pas intervenu sur la place publique en homme indigné.

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 28 novembre 2013 10 h 11

    Sensibiliser les gens

    pour moi tout les moyens sont bons.Que se soient des familles sans chauffage,des bandits a la Comm,Charbonneau,des parachutes d or et l itinerance etc J encourage l ATSA et Annie Roy a pousuivre leur campagne contre l indifference.J-P.Grise

  • Michel Bédard - Inscrit 28 novembre 2013 10 h 12

    Bonne initiative, mais...

    Je partage l'avis de M.Blais. Le respect, le savoir-vivre et "la sensibilité des photographes aurait exigé qu'ils communiquent avec leur sujet après la prise, pour leur demander la permission d’utiliser les photos pour une campagne sur leurs conditions". Mais votre initiative heureuse (16 ans déjà) est nécessaire, et j'irai participer avant lundi prochain.

    • Raynald Blais - Abonné 28 novembre 2013 13 h 16

      La sensibilisation des photographes amateurs aux problèmes des sans-logis de Montréal aurait profité du contact humain nécessaire pour obtenir l'aval des sujets dans cette campagne prometteuse.

  • France Marcotte - Inscrite 28 novembre 2013 12 h 51

    Tout photographier

    Photographier devient une manie, un geste anodin qui caractérise de plus en plus cette époque de méfiance. Même les mieux intentionnés développent ce tic sans plus y penser.

    Tu me montres quelque chose, clic.
    Tu me promets ceci cela, clic.
    Je suis témoin d'un événement étrange, clic.
    J'ai acheté ceci, fait réparer cela, clic clic clic.

    Quand on ne croit plus personne, on veut s'armer de preuves, au cas où.

    Et puis je ne veux pas attendre d'aller voir moi-même, de rencontrer, je veux qu'on me serve les faits tout de suite et en mosaïques de pixels colorés.

    J'aimerais mieux que la parole reprenne de la valeur.