Libre opinion - L’ATSA, ou l’enfer est pavé de bonnes intentions

Depuis le début du mois de novembre circule sur les réseaux sociaux une campagne photographique de l’ATSA (Action terroriste socialement acceptable) sous le nom #ATSAdormirdehors. Habitué à leurs actions et campagnes, je suis allé jeter un coup d’oeil… Quel mépris ! Sous couvert d’une campagne de reconnaissance des conditions extrêmement précaires dans lesquelles vivent les personnes en situation d’itinérance, ils demandent au public de publier des photos de personnes dormant dans des lieux publics… sans leur consentement ! Ces « dormeurs itinérants » sont pris en photo lorsqu’ils sont les plus vulnérables, en train de dormir dans un lieu public. Ces photos volées sont ensuite diffusées sur Facebook et Instagram.

 

Ayant travaillé longtemps dans le milieu de l’itinérance et de la toxicomanie, ce sont des sujets qui me tiennent particulièrement à coeur et je suis particulièrement sensible aux enjeux humains, sociaux, éthiques et politiques en ce qui a trait à la situation des personnes marginalisées. Nous avons été plusieurs à être choqués par cette campagne et avons envoyé directement nos commentaires à l’ATSA. Car après tout, ce n’est pas leur domaine et ils ne peuvent pas être conscients de toutes les implications de cette campagne. Quelle ne fut pas notre surprise quand au travers de leurs réponses, nous apprenons que non seulement ils ont décidé de passer outre les questions éthiques, mais qu’ils continuent à défendre leur campagne malgré une opposition grandissante.

 

Sur un plan pratique, il est tout à fait contraire à l’éthique de publier publiquement des photos sans avoir demandé le consentement des principaux intéressés. Imaginez que quelqu’un entre dans votre intimité, à votre insu, vous prend en photo et diffuse la photo sur les réseaux sociaux et utilise la photo pour promouvoir sa campagne afin d’en faire une campagne « virale ». Quelle serait votre réaction ?

 

Sur plan politique et social, l’objectif est une fois de plus raté. Le mépris social est une des composantes majeures des nouvelles inégalités sociales auxquelles font face les personnes en situation d’itinérance. Ce mépris social est bien souvent causé par un déni de reconnaissance. Par reconnaissance, on entend ici reconnaissance relationnelle, sociale et juridique. Or, ce projet ne participe à aucun élément de reconnaissance. Il ne montre pas les individus dans leurs autres rôles (frère, soeur, ami, solidaire, solitaire, débrouillard, etc.), ils les cantonnent dans le rôle du « dormeur itinérant », passif. Le déni de reconnaissance se fait aussi par la non-implication des personnes prises en photo, ne serait-ce que pour consentir…

 

Dans sa globalité, le projet démontre le volume. Cela pourrait être intéressant au premier regard afin de mener une revendication politique, mais la dynamique montréalaise est tout autre. Un vent de mépris à l’égard de ces personnes que l’on nomme fréquemment, vent que l’on pourrait qualifier de « pas dans ma cour », souffle sur le centre-ville. Ces images d’accumulation alimentent le mépris que certaines personnes ont commencé à développer envers les personnes marginalisées.

 

Je ne doute pas ici des intentions des organisateurs, mais vous savez… l’enfer est pavé de bonnes intentions.


Jean-François Mary - Montréal

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