Libre opinion - Le racisme masqué

On a tendance en France à appeler «voile» tout morceau de tissu couvrant la tête d’une femme de type arabe. Mes voyages au Maghreb, au Proche et au Moyen-Orient, m’ont fait mettre un peu d’eau dans mon vin laïque sur cette question.

 

À l’Université Al Azhar du Caire, j’ai assisté à un débat sur le voile qui se tenait avec une liberté de parole décoiffante. Deux jeunes femmes salafistes, dont je ne voyais pas le visage, m’expliquaient que le voile intégral, selon elles un impératif islamique, les protégeait du regard des hommes. La plupart des professeures et toutes les autres étudiantes portaient des foulards colorés, aux modes variées, qui laissaient leur visage apparent. Elles traitaient les deux salafistes de sectaires, ironisant sur le fait qu’elles avaient « toujours moins chaud, là-dessous, que dans les flammes de l’enfer ». Avec ces démocrates musulmanes j’ai parlé de tout, de contraception, du tabou de la virginité, et de l’excision, encore fréquente en Égypte. Les salafistes n’ont voulu parler que du voile. Et c’était un dialogue de sourdes pour une raison que je n’avais pas anticipée : je n’entendais pas bien ce qu’elles me disaient.

 

Ne pouvant discerner ni leurs traits ni leurs yeux (masqués par des lunettes noires), leurs expressions faciales m’échappaient et je ne pouvais me guider qu’à la tonalité de leur voix : ironiques ou pas ? Agressives ou pas ? M’indiquant les hommes présents dans la salle, elles m’ont expliqué que si nous étions entre nous (femmes), elles se dévoileraient. Et l’une d’entre elles a fait un geste extraordinairement théâtral : elle a, un quart de seconde, levé son voile pour moi. J’ai vu jaillir son regard malicieux et ses joues rondes, très pâles : une explosion de chair. J’en ai été aussi saisie que si elle m’avait montré ses fesses. C’était la première fois que je percevais un visage non comme une rencontre, mais comme un surgissement obscène. C’est mon regard qui était sali par cette obsédante dissimulation. Selon Levinas, le visage de l’autre est ce que je vois en premier (et pas entre autres) de lui ou d’elle ; c’est un appel à ma sollicitude, à mon écoute, et même à ma morale et à ma responsabilité. Le visage, c’est le lien à l’autre, c’est la « signification première » et c’est aussi mon miroir. J’ai découvert que ne pas voir ces femmes, c’était ne pas pouvoir les entendre.

 

Il y a soixante ans, Nasser, dans un discours resté célèbre, se moquait de la première revendication du leader des Frères musulmans, le port du voile : « Qu’il le porte lui-même ! » avait ri le leader égyptien. Aujourd’hui, les rares Égyptiennes « en cheveux » que je connais sont régulièrement interpellées dans la rue, et ceux qui les insultent ne rigolent pas.

 

Je précise que je suis aussi peu pour le port du voile ou du foulard que pour l’exposition de femmes nues dans tous les kiosques à journaux de France et de Navarre (ou du Québec). Pourtant, si je suis contre le voile intégral — cet effacement du corps féminin du domaine public comme un objet sale ou « trop » attractif —, je suis beaucoup plus mesurée sur le foulard. Car ce que masque ce débat obsessionnel en France, c’est surtout un racisme vivace. Frantz Fanon repérait dès les années 50 comment l’idéologie raciste isole des éléments coutumiers chez l’autre pour les ridiculiser ou les monter en objets de menaces, en phobies. Mettre en exergue sans aucune nuance le port du voile — ou l’abattage halal —, c’est non seulement réduire les Arabes de France à un rite religieux, mais c’est une des stratégies pérennes du racisme.

 

Dans le contexte colonial, il s’agissait en effet, pour mieux asservir la culture de l’autre, d’en garder des bouts folklorisés, comme un rappel constant de ce qu’étaient les colonisés et dont les civilisateurs allaient les « sauver ». La même logique continue aujourd’hui : les anciens colonisés menacent, selon le fantasme, de nous envahir. Pour faire consister cette peur irrationnelle, on isole quelques éléments chez l’autre pour discréditer globalement le « barbare » en lui : regardez comment il voile son cheptel de femmes, comment il abat sa viande ! Et c’est bien pratique aussi de laisser croire que la menace sur les femmes vient surtout de l’extérieur…

 

Le racisme d’aujourd’hui avance masqué : on ne parle plus d’infériorité des races, comme à l’époque où on biologisait la différence, mais d’infériorité des civilisations, et plus sournoisement d’infériorité des pratiques. Fichons la paix aux musulmans démocrates et bâtissons nos nations avec eux.


Marie Darrieussecq - à Paris

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

46 commentaires
  • Marcel Bernier - Inscrit 20 novembre 2013 02 h 51

    Couvrez ces cheveux que je ne saurais voir...

    Par une telle pilosité les âmes sont blessées
    et cela fait venir de coupables pensées (Tartuffe revisité)
    Si j'étais une femme musulmane, je me poserais la question : «Qu'est-ce qu'ils ont mes cheveux pour que je doive ainsi les cacher?»
    Et si j'étais psychanalyste, je m'intéresserais à l'archéologie de cette tricophilie.

  • Normand Babin - Abonné 20 novembre 2013 06 h 37

    faux débat

    Mélanger nations et religions est pour moi un faux débat, qui malheureusement canalise beaucoup trop d'énergies. Il y a en France tout comme au Québec, des françaises et des québécoises de "souche", implantées depuise plusieurs générations qui décident de porter le voile dans quelle que forme que ce soit. Ces femmes ont pris la décision d'envoyer paître leurs droits et leurs acquis pour s'imposer un carcan qui, on l'espère, leur convient. Comment pourrait-on parler de racisme à leur égard?

  • Annie-Ève Collin - Inscrite 20 novembre 2013 07 h 06

    Cette bonne vieille stratégie

    Comparer quelque chose de déplorable à quelque chose d'encore pire, pour nous faire avaler que finalement ça n'a rien de déplorable, que c'est même plutôt charmant : bien sûr que le voile intégral est pire que le voile qui ne couvre pas le visage, mais ce dernier n'en est pas moins déplorable.

    Si le voile n'était qu'un "élément coutumier", comme le prétend l'auteure, les musulmanes n'auraient aucun problème à le retirer dans un contexte où elles doivent porter un uniforme qui n'inclut aucun foulard sur la tête ou lorsqu'elles doivent respecter un certain code vestimentaire, ou lorsqu'elles doivent faire prendre leurs photos d'identité, sur lesquelles on est censé avoir la tête découverte (pour de très bonnes raisons : quand on veut identifier à coup sûr une personne qu'on ne connaît pas, voir ses cheveux fait une différence).

    • Isabelle Guillemette-Bilodeau - Inscrite 20 novembre 2013 09 h 11

      J'ai l'impression que l'un des but des promoteurs du voile intégral est de faire paraître les autres types de voiles musulmans plus aceptables, plus anodins, comme s'il ne s'agissait que d'accessoire de mode.

      Tout les voiles musulmans originent de la même vision du corps des femmes: celle d'un corps tentateur qui doit être caché pour préserver les hommes vertueux d'un désir sexuel considéré comme un péché et comme l'entière responsabilité de la femme qui en est l'objet.

      Les promoteur du voile ne s'entendent simplement pas tous sur la quantité de tissus qu'il doit avoir ni sur les parties de son corps qu'une femme a le droit de montrer.

    • Jacques Patenaude - Abonné 20 novembre 2013 09 h 33

      "Ce ne sont pas toutes les musulmanes qui portent le voile au Québec.
      Sur cette question les musulmans eux-même sont là pour nous le rappeller. Ce n'est pas un débat entre québécois et musulmans. Ce débat est aussi présent en Arabie qu'au Québec comme le démontre cet article. Déjà si on cessait d'identifier toutes les musulmanes au voile, on ferait un grand pas pour s'éloigner du racisme dans ce débat.

    • Claude Bernard - Abonné 20 novembre 2013 10 h 43

      Mme. Collin,

      Je vois que vous n'êtes pas prête à «mettre un peu d'eau dans votre vin laïque»; pourquoi le feriez-vous? Après tout vous ne risquez rien dans cette affaire, vous n'agissez pas par racisme,vous,sauf inconsciemment; si vous vous trompez ce n'est pas vous qui vous vous retrouverez au chômage, n'est-ce pas?
      Ce ne sont pas vos droits qui sont en cause, ni votre liberté de pratiquer votre religion tel qu'on vous l'a enseigné. Et en plus la religion de la majorité n'est pas affectée, n'est-ce pas rassurant pour la survie de «notre identité»?

    • Annie-Ève Collin - Inscrite 20 novembre 2013 12 h 02

      Monsieur Bernard,
      c'est dans mon vin pro-égalité des genres que je ne suis pas prête à mettre de l'eau. D'ailleurs, je ne suis pas pour qu'on interdise aux musulmanes de porter le voile (l'interdiction est rarement la solution), mais je vais continuer d'être contre et d'exprimer mon opinion.

    • Annie-Ève Collin - Inscrite 20 novembre 2013 12 h 07

      Monsieur Bernard, quelle religion ? Je suis athée (en dépit qu'on m'a effectivement enseigné une religion, que j'ai rejetée après y avoir cru sincèrement pendant longtemps). Par contre, mon droit d'exprimer mes convictions et mon identité au travail est déjà restreint : comme professeure dans un collège public, le devoir de neutralité m'interdit d'afficher mes convictions politiques. Quand je veux pratiquer un sport et qu'il y a un uniforme obligatoire, je suis obligée de porter le même uniforme que les autres : je n'ai pas d'accommodement spécial qui me permette de m'afficher comme métalleuse, comme végétarienne ou comme féministe (trois éléments qui font pourtant partie de mon identité, auxquels je tiens très fort).

    • Claude Bernard - Abonné 20 novembre 2013 17 h 50

      Mme. Collin,

      J'espère que vous n'avez pas compris que je voulais vous empêcher de vous exprimer.
      Votre «vin pro-égalité» mérite le respect autant que mon vin «justice et liberté»; les deux sont limités par toutes sortes de contraintes physiques,les droits des autres ....etc. Il y a de l'eau dans les deux.
      Sont-ils incompatibles et irrémédiablement et mutuellement opposés?
      Faut-il faire payer à des musulmanes votre tolérance zéro? Àprès tout ces femmes aussi ont droit à des emplois au gouvernement et ainsi à une certaine égalité.

    • Annie-Ève Collin - Inscrite 21 novembre 2013 12 h 46

      Monsieur Bernard,
      pourquoi me reprochez vous de faire preuve de "tolérance zéro" ?

    • Annie-Ève Collin - Inscrite 21 novembre 2013 12 h 47

      Monsieur Bernard,
      quand ai-je dit que les femmes musulmanes n'avaient pas droit à des emplois au gouvernement et à une certaine égalité ?

    • Annie-Ève Collin - Inscrite 21 novembre 2013 13 h 30

      Monsieur Bernard, si vous acceptez d'en prendre le temps, j'aimerais que vous lisiez à nouveau mon commentaire attentivement et que vous m'expliquiez ce qu'il y a dans ce commentaire qui me vaut :
      -un reproche de "tolérance zéro" ;
      -de me faire dire que les musulmanes ont droit à l'emploi et à une certaine égalité (où l'ai-je nié?) ;
      -de me faire parler de "notre identité" qui n'est pas menacée (c'est quoi le rapport ? l'identité de qui au fait ?) ;
      - de me faire parler de ma liberté de pratiquer ma religion (comme si j'en avais une) qui n'est pas touchée ;
      - de me faire dire que je ne risque rien dans "cette affaire" (quelle affaire ?) ;
      - de me faire parler de justice et de liberté, d'une façon qui suggère que je m'oppose à ces deux principes.

  • Cyril Dionne - Abonné 20 novembre 2013 08 h 06

    L’éloge de partialités différenciées

    Elle est nouvelle celle-là; l'infériorité des pratiques qui sous-entend que nous en sommes le point d'origine et que c'est nous qui les diffusons. C'est faire l’éloge de partialités différenciées et perpétuer des croyances religieuses qui génèrent différentes formes d'homophobies et de misogynies en plus de promulguer une égalité où certains droits sont plus égaux que d’autres (l'hiérarchisation des droits).

    C'est peut être à cause de l'envie que tous les intégristes et les fondamentalistes semblent projeter envers notre société affluente qui n'est pas la leur. Tout ceci découle du fait qu'ils ne comprennent pas que des mécréants hédonistes, des non croyants et des matérialistes comme nous, pourraient nager dans le luxe et la richesse alors que les pieux, pataugent plus souvent qu'autrement, dans la misère.

    Ils n'ont pas compris que c'est justement parce que nous avons créé un État de droit, basé sur une science naturelle véhiculée par un système d’éducation qui fait la promotion de la libre pensée, qui nous a permis de nous épanouir dans le respect d’autrui. On a vite compris qu’il pouvait y avoir une éthique de savoir-vivre dans une population dite civilisée sans l’omniprésence de la religion. Et on ne peut pas imaginer un retour en arrière des civilisations.

    Si le principe démocratique de la laïcité est supérieur par rapport à des croyances qui gisent sous la forme d'une adhésion irréfléchie à une idée tenue pour vraie, c'est justement parce que, du fait de sa neutralité, il n'énonce aucune norme en la matière. Les croyances dans leur essence, sont contraires et inversement proportionnelles à la réflexion, à la raison, au libre arbitre et à la démonstration scientifique. Ils découlent d'un besoin inné de croire chez l'homme.

    • Solange Bolduc - Inscrite 20 novembre 2013 11 h 55

      Très bon commentaire M. Dionne! Merci.

    • Louis Gérard Guillotte - Abonné 20 novembre 2013 13 h 05

      Intéressante votre analyse M.Dionne.Le processus de civilisation,à travers
      les ères géologiques,peut être compacté en ce besoin inné qu'à l'instinct
      de conservation de comprendre les phénomèmes menaçants.Quand s'avè-
      re d'emblée impossible une compréhension objective des phénomènes,
      c'est là que fusent les interprétations.C'est l'ignorance qui,faute de moy-
      ens et de capacité à vérifier les avancées,en vient à croire ces interpréta-
      tions loquaces qui les rassurent.
      J'en ai contre l'exploitation et le maintien de l'ignorance du commun par ces grands prêtres et prophètes qui se proclament investis par les ins-
      tructions reçues de Dieu lui-même.Imaginez!!Au 21 ième siècle??

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 20 novembre 2013 13 h 59

      Complètement d'accord avec vous, monsieur Dionne.

  • Christian Montmarquette - Abonné 20 novembre 2013 08 h 19

    Fichons la paix aux musulmans...

    «Fichons la paix aux musulmans démocrates et bâtissons nos nations avec eux.»-Marie Darrieussecq

    Faudrait aussi dire ça aux premiers concernés qui cherchent à planter leur drapeau partout, plutôt que de s'intégrer à leurs sociétés d'acceuil. L'islamisme n'est pas seulement une religion, c'est aussi une idéologie politique; et le voile islamique apparait facilement comme un refus d'intégration.

    Christian Montmarquette

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 20 novembre 2013 13 h 56

      Bien dit, monsieur Montmarquette. On est las d'entendre des propos accusatoires à notre égard, et pourtant la revendication d'un État laïc, et son affirmation formelle visent justement à empêcher la ressurgence des discriminations et de l'intolérance.

    • Djamel Khellef - Inscrit 20 novembre 2013 16 h 06

      Comme c'est drôle. On voit le musulman, on oublie le démocrate!

    • Monique Tremblay - Abonnée 20 novembre 2013 16 h 42

      Vous n'avez pas lu, M. Monmarquette et vous mettez allègrement les musulmans démocrates dans le même bateau que les salafistes. Ce qui fait montre d'une étroitesse d'esprit inquiétante.