L’éducation implique diverses formes d’autorité

Dès la présentation de la Charte des valeurs québécoises, mon premier commentaire a été de féliciter notre gouvernement pour son courage et sa lucidité. Il a assumé un devoir dont aurait dû s’acquitter son prédécesseur après la publication du rapport Bouchard-Taylor. Il est clair, à la suite des épisodes erratiques d’accommodements, souvent déraisonnables et non balisés, vécus par notre nation qui accueille 55 000 immigrants par année — le taux le plus élevé au monde — qu’elle a l’obligation dans son intérêt comme dans celui des arrivants, d’établir des règles dont l’absence ne conduirait qu’à l’injustice et aux entraves à l’intégration. Comme nous avons le devoir de les accueillir, les arrivants ont celui de l’intégration.

Le gouvernement a eu tellement raison qu’un vaste débat profond et démocratique, l’un des grands de notre histoire contemporaine, et presque sans dérapage, est toujours en cours pour nous conduire à l’ultime version du projet que nous ne connaissons pas encore, mais que toutes ces discussions devraient amener au plus haut niveau de confiance rassembleuse.

Deux de mes prédécesseurs se sont soigneusement acquittés de leur devoir de contribuer à ce débat vital pour notre nation par des textes de qualité dont j’ai verbalement salué la pertinence sans par ailleurs ne jamais les avaliser totalement comme certains l’ont erronément laissé entendre. Je me sens aujourd’hui obligé d’écrire à mon tour dans l’espoir de contribuer de façon positive avec mes suggestions et mes réserves à la meilleure charte possible. C’est mon devoir comme c’était celui de Parizeau et Bouchard. Je ne comprends pas ceux qui leur reprochent de s’être exprimés.

Avant même de prendre position sur la Charte, j’ai martelé depuis des années que « lorsqu’on change de pays, on change de pays ». J’ai dit et redit que le Québec, multiethnique depuis sa naissance, n’est pas et ne doit pas être multiculturel. Le multiculturalisme est une doctrine perverse qu’Ottawa nous a grossièrement imposée. Le Canada est le seul pays à avoir constitutionnalisé cette aberration. Ceux qui la pratiquent sont en repentance, même la Grande-Bretagne et le Canada, à bien des égards, commencent à regretter leur erreur. La Charte jouit même d’un étonnant soutien dans l’opinion ontarienne. Pour ces raisons, j’ai globalement défendu et défends toujours le projet du gouvernement et ses fondements incontestables.

J’ai par ailleurs effectivement, comme tant d’autres, quelques réticences à ce que l’on connait du projet gouvernemental. Dès le début par exemple, je n’ai pas trouvé adéquat le nom proposé. Les valeurs québécoises vont bien au-delà du projet qui, essentiellement, touche la laïcité qui devrait donner son titre à ce document. Nos valeurs couvrent aussi, entre autres, la solidarité sociale, la répartition de la richesse, le soutien exemplaire à la vie familiale, le rôle des femmes dans la société pour lequel nous faisons mieux ici qu’à peu près partout ailleurs.

J’ai aussi des réserves sérieuses quant à l’opinion de mes deux prédécesseurs qui ont accepté notamment une liste des personnes en autorité qui devaient s’abstenir de porter des symboles ostentatoires : la liste Bouchard-Taylor. Or, selon moi, elle est trop courte. Il faut y inclure d’autres personnes en autorité rémunérées par l’État particulièrement les enseignants et les enseignantes. L’éducation est mon métier et l’on sait qu’il implique diverses formes d’autorité : intellectuelle, morale, voire disciplinaire et arbitrale, pour les notes d’examen par exemple.

Ceux et celles qui choisissent cette noble vocation devraient s’abstenir d’afficher dans les classes les signes de leur croyance religieuse ou politique. De la maternelle à l’université, les jeunes que l’on éduque ne doivent pas directement ou indirectement être influencés par le choix des professeurs dans le domaine crucial de la liberté de religion en particulier. La religion des uns ne doit conditionner d’aucune manière la vie des autres dans le service public et la vie civique en général.

Il me semble aussi que sur un point le débat doit être clos — et il l’est pratiquement –, c’est la fameuse question du crucifix à l’Assemblée nationale du Québec. Le lieu même où est proclamée la laïcité se doit d’être exemplaire à ce titre. Quand les évêques et les «Femen» convergent, il est clair que la question est réglée!

Je ne crois pas non plus que les exemptions institutionnelles ou géographiques, évoquées par certains ministres, soient pertinentes. Le Québec doit être rassembleur de Ville-Saguenay à Ville-Mont-Royal. Nos valeurs doivent nous unir et non nous diviser. Hélas, nous ne sommes pas encore en république, mais nos voisins américains et nos cousins français qui le sont pourraient sur ce point nous inspirer à certains des égards.

J’espère que cette contribution écrite, que j’aurais pu faire avant, sera utile à notre gouvernement en qui j’ai confiance pour mener à bien cette évolution nationale qu’il a vaillamment amorcée. Tout le monde aura compris que pour des raisons autres que personnelles, même si j’en ai, la thèse courageuse et lucide des Janettes me séduit plus que n’importe quelle autre.

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63 commentaires
  • Marcel Bernier - Inscrit 2 novembre 2013 00 h 57

    D'une grande sagesse...

    Que dire de plus! Sinon que je découvre, là, dans la formulation de la pensée, celle d'un citoyen émérite.

  • Cyril Dionne - Abonné 2 novembre 2013 02 h 29

    Merci M. Landry

    Dans ce texte, on reconnait le Bernard Landry qu'on a connu antérieurement. Celui qui se tient debout.

    On ne peut être que totalement d'accord avec le commentaire de M. Landry surtout en qui concerne l'école publique. Ceux qui ne comprennent pas que la présence des signes religieux ostentatoires dans une salle de classe est inacceptable à tous les points de vue pédagogique, et bien, ils n'y ont jamais mis les pieds. Dans un milieu éducationnel, l'endoctrinement volontaire ou involontaire par le biais de symboles créationnistes issus des différentes religions monothéistes est très facile pour des enfants qui n'ont pas encore atteint un certain seuil d'indépendance émotionnelle, sociale, psychologique et cognitive. Ils sont très vulnérables lorsqu'ils sont confrontés à un adulte en autorité et en pleine possession de ses moyens et de ses libertés théocratiques via les non-dits des signes ostentatoires en salle de classe. Les enfants ont l'instinct d'imitation; ils apprennent plus souvent qu'autrement par mimétisme et ils banalisent et assimilent les symboles par empathie instinctive.

    Au sein de la sphère éducationnelle, les droits individuels d'un fonctionnaire de l'État ne doivent pas primer sur le droit fondamental de l'enfant, de l'élève, de l'étudiant à recevoir une éducation dans un environnement libre de tous préjugés religieux basés sur des convictions personnelles. Dans une démocratie laïque, les parents ont le droit inaliénable d'exiger que leurs enfants reçoivent une éducation dénuée de toutes références doctrinaires fussent-elles voilées et détournées. Dans une social-démocratie, les besoins de la collectivité surpassent les besoins individuels.

    Pas de symboles ostentatoires dans les écoles publiques, que ce soit au secondaire, au primaire et surtout au CPE ou dans les garderies privées qui reçoivent un support financier du gouvernement. Et ceci s'applique autant aux élèves que pour les enseignants. C'est non négociable.

    • Simone Lussier - Inscrit 2 novembre 2013 10 h 29

      Merci M. Dionne pour votre commentaire. J'aime et je suis entièrement d'accord.

    • Claude Smith - Abonné 2 novembre 2013 21 h 53

      Je suis d'accord avec l'absence de symboles ostentatoires dans les écoles publiques. J'ajouterais que, chez les jeunes en particulier, le symbole peut avoir une influence attractive significative.


      Claude Smith.

    • Léandre Nadeau - Inscrit 3 novembre 2013 01 h 52

      "Pas de symboles ostentatoires dans les écoles publiques, que ce soit au secondaire, au primaire et surtout au CPE ou dans les garderies privées qui reçoivent un support financier du gouvernement. Et ceci s'applique autant aux élèves que pour les enseignants. C'est non négociable."

      Je suis entièrement d'accord avec vous M. Dionne

      Léandre Nadeau

  • Michel Giard - Abonné 2 novembre 2013 05 h 27

    Le taux le plus élevé au monde ?


    " Notre nation qui accueille 55 000 immigrants par année — le taux le plus élevé au monde — " ...

    Simple question mathématique (je n'ai pas les chiffres devant moi) : Quel pourcentage de la population totale du Québec, et de la population totale de la principale agglomération qui les accueille, soit celle de Montréal, ces nouveaux immigrants représentent-ils par année? Et avec l'effet cumulatif, que devient ce pourcentage, au bout de 10 ans par exemple?

    Autre question idoine : Quel est ce pourcentage dans les autres provinces de ce/notre si beau Canada ? Et dans le monde, qu’en est-il ? Entre autres, dans les pays dit développés ? Et dans les autrement dit pays ? En sait-on quelque chose ? Notre nation accueillerait-elle le taux le plus élevé au monde ?

    Cette seule donnée, si elle s’avère juste (et je n’ai pas de raison d’en douter, quoique je sois dépassé par les statistiques...) ne mérite-t-elle pas réflexion ? Et à plus forte raison, ne commande-t-elle pas l’établissement de « règles dont l’absence ne conduirait qu’à l’injustice », comme le souligne monsieur Landry. Injustice tant à notre égard, comme nation, qu’à celui de tous ces nouveaux concitoyens qui seront peu, mal ou, pire, non accueillis. Oui pour la Charte.

    • Simone Lussier - Inscrit 2 novembre 2013 10 h 44

      M. Giard - je me posais la même question. Qu'en est-il de ce mode de laisser entrer portes ouvertes? 55K, c'est énorme... BEAUCOUP trop... On a du mal à se soutenir nous-mêmes. Le marché du travail est déjà difficile. Nos services sont à pleine capacité - transports en commun, hôpitaux, infrastructures, etc. On éclate ici. À long terme, ça donnera quoi? Les injustices à notre égard à titre de nation sont déjà très visibles. Pourquoi cette immigration en masse est-elle un sujet tabou? Pourquoi est-ce une autre discussion qui nous exclu, nous les citoyens?

    • Léandre Nadeau - Inscrit 3 novembre 2013 01 h 15

      Ce sont les libéraux qui dans les années 80 et 90 ont haussé considérablement les niveaux d'immigration de moins de 20 000 à 50 000 environ. Et la ministre de l'Immigration de l'époque ne s'en cachait pas que le motif était des votes pour le PLQ

  • Catherine Paquet - Abonnée 2 novembre 2013 07 h 03

    Revenir aux années '50

    Au tout début des années '50, notre bon curé nous invitait durant son sermon, depuis la magnifique chaire de l'église paroissiale, aujourd'hui disparue, à traverser la rue et à prendre le trottoire de ce côté là, afin de ne pas avoir à fréquenter de trop près, un des rares "protestants" qui s'aventurerait à monter la côte et à venir arpenter notre beau quartier.
    Faut-il penser, qu'encore aujourd'hui, "l'étranger", par sa religion, sa couleur, sa langue ou son costume, constitue une menace à notre "intégrité".

    • Nancy Leblanc - Inscrite 2 novembre 2013 10 h 11

      En 1950, non. Aujourd'hui, oui.

      Vous en trouverez bien la raison par vous-même.

    • Catherine Paquet - Abonnée 2 novembre 2013 13 h 20

      Vous ne trouvez pas Mme Leblanc que dans quelques années, la Charte de 2013 sera encore plus anachronique que ce que l'on trouverait d'une Charte de 1955?
      Les valeurs sont des choix de générations, quelque fois même de modes dun jour. Tandis que les droits, sont des acquis universels et inaliénable, mettant tous les citoyens sur le même pied.
      Nos gouvernements ont l'obligation de faire respecter les chartes et conventions internationales qui stipulent que tous les humains naissent égaux en digniré et en droit et qu'ils ont le droit d'exprimer leurs opinons et d'afficher leurs croyances religieuses.

    • Nancy Leblanc - Inscrite 3 novembre 2013 01 h 18

      Je vois, monsieur Paquet, que vous ne vous êtes pas enquérit des informations à propos des courants politico-religieux (charia) qui menacent l'identité d'une multitude de pays. Vous parlez à partir d'un endoctrinement multiculturaliste à la Trudeau et d'une mora judéo-chrétienne qui n'ont rien à voir avec les courants dont il est question ici.

      Je vous suggère certains auteurs qui vous donneront leurs points de vue sur la question (internet), libre à vous de les consulter:

      Oskar Freysinger
      Brigitte Gabriel
      Robert Spencer
      Ali Sina
      Ann Barnhardt
      Dave Gaubatz
      Daniel Pipes
      Salman Rushdie
      David Wood

    • Catherine Paquet - Abonnée 3 novembre 2013 07 h 49

      Mme Leblanc,
      Je vois bien ue vous ne voyez pas que la promotion des courants dont vous avez peur, (vec raison sans doute) ne seront pas éliminés ni même endigués par la suppression de quelques foulards ici ou là. Ce sont les barbus et autres prédicateurs aveuglés et aveuglants qui propagent ces courants. L'ignorance serait la pire défense contre ces courants. Et la naïveté, la plus mauvaise stratégie. C'est par l'éducation de tous et des enfants en particulier, et par la connaissance de l'autre, des autres philosophies, des autres religions et courants que l'on parviendra à détecter les influences néfastes et les orientations politico-religieuses malsaines.

  • Catherine Paquet - Abonnée 2 novembre 2013 07 h 44

    Retour aux années '50-'60.

    Imaginez une Charte des valeurs québécoises rédigée en ces temps là. Exemple: La femme doit être soumise à son mari comme l'Église au Christ. Et comment traduire dans une disposition de la Charte les célèbres paroles du grand Cardinal qui lançait: "Montréal, ô ma ville, tu t'es faite belle pour acceuillir ton seigneur et ton prince."

    • Léandre Nadeau - Inscrit 3 novembre 2013 01 h 46

      M. Paquet. La liberté de conscience est un droit fondamental. La liberté de conscience des enfants est un droit plus fondamental encore, car ils ne sont pas en mesure de se protéger. Un éducateur qui a le culot de porter ses fanions politico-religieux toute la journée dans un CPE ou en classe brime la liberté de conscience des enfants.

      Or les parents n'ont aucun recours face à ça parce que la Cour suprême penche toujours en faveur du droit de l'individu sans égard aux droits fondamentaux d'autrui, en l'occurrence ici la liberté de conscience des enfants, et ce malgré l'article 1 de la charte canadienne des droits et libertés. Dans ce cas, une loi est nécessaire pour rappeler aux juges de la Cour Suprême que les enfants aussi ont des droits qui sont sensés être protégés par l'article 1 de la charte canadienne, mais qui ne le sont pas à cause des jugements biaisés de ces juges.

      Léandre Nadeau

    • Catherine Paquet - Abonnée 3 novembre 2013 07 h 40

      M. Nadeau, il me semble que l'absence de foulard ou de kippa n'est absolument pas une garantie que la personne qui s'occupe de votre enfant ne tentera pas de lui inculquer (de force) ses valeurs, sa religion et autres lubies... La compétence et le bon jugement devraient être vos premiers critères de sélections des enseignants et autres intervenants.

    • Catherine Paquet - Abonnée 3 novembre 2013 07 h 53

      M. Nadeau,
      Vous reconnaîtrez que les promoteurs de toute une variété de courants, de croyances et de religions ne portent pas tous foulard et kippa. Je dirais même que c'est plutôt le contraire. L'absence de foulard ne sera jamais un gage de compétence et d'impartialité.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 3 novembre 2013 07 h 58

      M. Paquet, allons, racontez toute l'histoire, Vous savez très bien ce qui est arrivé à ce «Prince» ! Je crois que j'ai déjà donné 25 cennes à sa fondation ! Ne laissons pas entrer par la porte de côté ce qui n'a pas passé par la grande !

      PL

    • Léandre Nadeau - Inscrit 3 novembre 2013 11 h 05

      M. Paquet. Interdire les signes politico-religieux dans les CPE et les écoles est une condition nécessaire pour protéger la conscience des enfants. La société québécoise étant arrivée à ce consensus dans les années 60, et l'ayant maintenu depuis, on ne peut pas écarter cette règle de vie commune avec légèreté.

      Au contraire, il est nécessaire de consolider ce principe dans une loi pour réaffirmer les droits des enfants et de leurs parents, tel que je l'ai expliqué précédemment.

      Est-ce que cet interdit est suffisant pour protéger la conscience des enfants ? Non, bien sûr, mais c'est un pas nécessaire et important car l'enfant n'a pas à subir la propagande des signes politico-religieux et/ou philosophiques.

      Cet interdit permettrait aussi d'écarter les éducateurs moins modérés qui accorderaient plus d'importance à l'affichage de leurs convictions qu'au bien de l'enfant et à un principe établi depuis la révolution tranquille.

      Si ce n’est pas déjà écrit dans les textes officiels du ministère de l’éducation, le respect de la conscience des enfants, l’impartialité et une attitude réservée en matière politique, religieuse et philosophique devraient être clairement énoncés parmi les critères essentiels de la compétence de l’éducateur, en plus des autres critères comme une formation adéquate. Si ce n’est pas déjà prévu, le contrat d’engagement devrait aussi prévoir que l’éducateur s’engage à respecter ces énoncés et à agir en conséquence.

      L’éducateur qui s’entêterait à afficher ses fanions politico-religieux-philosophiques, avant ou après l’embauche, se disqualifierait lui-même du point de vue des compétences et des attitudes recherchées et ne serait ainsi plus habilité à exercer ce beau métier auprès des enfants.