Lettre ouverte à ceux et celles qui manifesteraient contre P-6 si seulement nous donnions notre itinéraire comme des gens raisonnables

Chers alliés, chères alliées,

Puisque vous manifesteriez contre le Règlement sur la prévention des troubles de la paix, de la sécurité et de l'ordre publics, et sur l'utilisation du domaine public — ou Règlement P-6 — particulièrement dans sa version amendée en 2012 sous le régime Tremblay si seulement nous donnions notre itinéraire comme des gens raisonnables, permettez-moi de postuler que pour vous, P-6, dans sa version actuelle, n’est pas acceptable dans le cadre d’une société libre et démocratique; qu’il porte atteinte à des droits autrement plus importants que celui prétendu de jouir de sa bagnole au centre-ville (parce qu’à pied ou en vélo ça circule toujours très bien); qu’il menace au moins toute manifestation spontanée ou organisée horizontalement et sans service d’ordre ainsi que toute manifestation avec itinéraire désirant circuler dans des circonstances déplaisant au SPVM ou déviant pour quelque raison de son trajet; qu’il sera éventuellement déclaré inconstitutionnel et donc illégal par la lucidité de quelque tribunal.

De votre côté, soyez assurés que je vous crois sincères dans votre volonté de nous aider à ne pas attendre la fin de ces longues procédures pour décapiter le règlement P-6; que je comprends aussi votre crainte d’arrestation en vertu de ce dernier, de blessures lors de la fermeture de la souricière qui vous attend, de détention à la fraîche durant plusieurs heures sans grand espace pour bouger et sans accès à de l’eau ou à des toilettes; que j’imagine que vous n’avez pas particulièrement de béguin pour la fouille, le menottage au dos avec des tie-wraps trop serrés, l’identification photo et vidéo sans votre autorisation, le parachutage à l’autre bout de la ville et la libération après la fermeture du métro; que vous ne reluquez pas particulièrement l’idée que l’on vous considère comme une matière à gérer au milieu d’un paquet de gens ne faisant tous et toutes qu’exécuter leurs ordres, esquivant ainsi la nécessité de justifier le moindre de leurs décrets; que vous auriez préféré, si vous aviez été à ma place le 22 mars 2013, assister à votre concert de Nick Cave & the Bad Seeds plutôt que de risquer d’avoir à débourser 637$ en amende.

Qui ne vous comprendrait pas? Certainement pas moi.

Alors vous avez peur, pour vous-mêmes et peut-être pour nous aussi, comme j’ai moi-même peur ou peut-être un peu plus, et vous aimeriez que nous donnions notre itinéraire — juste une petite fois, puisque ce n’est pas coutume — afin de vous sentir aptes à marcher à nos côtés pour dénoncer ce règlement inique. J’ai peur de devoir être le porteur d’une bien mauvaise nouvelle : itinéraire ou pas, vous devriez avoir peur.

Vous savez peut-être, en effet, que beaucoup de manifestations n’ayant pas remis leur itinéraire ont néanmoins été «tolérées» («négligées»?) par le SPVM en 2013.  Vous savez probablement que certaines d’entre elles qui défilaient sur le trottoir ou dont le parcours était soit évident, soit inexistant furent réprimées ou sérieusement menacées de l’être. Il suffit en effet au SPVM de passer de l’article 2.1 (sur l’itinéraire) à l’article 2 du même règlement pour que toute manifestation troublant ou menaçant la paix selon le « bon » jugement du SPVM soit réputée digne d’être réprimée par des arrestations de masse.

Alors la question à vous poser avant de venir manifester si vous ne désirez pas que votre liberté d’expression s’achète au prix des traitements décrits ci-haut n’est pas « va-t-on donner l’itinéraire? », mais « les responsables du SPVM jugeront-ils que nous troublons ou allons troubler la paix, selon leur compréhension de ce que cela signifie? ». Peut-être jugeront-ils que non, ou pas suffisamment pour justifier une intervention. Peut-être fonderont-ils ce jugement sur la base de facteurs comme le nombre de manifestants et de manifestantes, l’effectif policier disponible, la météo. Peut-être aussi, qui sait, sur la base du fait que la cause ne les visera pas trop personnellement, ne rappellera pas trop 2012, ne sera pas trop  anticapitaliste; que la manifestation sera assez discrète à leur goût, qu’elle se tiendra loin des grandes artères commerciales; que beaucoup des personnes présentes seront — comme vous peut-être, qui sait — considérées par les constables sur place comme des membres constructifs de la société et donc dignes d’un respect qu’ils et elles n’ont manifestement pas le désir ou la capacité d’étendre à plusieurs. Tout ou presque sauf la question fondamentale, « des actes criminels ont-ils été commis?», qui ne justifierait par ailleurs que l’arrestation des gens ayant causé ces méfaits, pas l’arrestation de masse et la culpabilité par association qu’elle implique. Peut-être donc, sur la base de ces divers facteurs plus ou moins loufoques, vous en tirerez-vous cette fois. Peut-être nous en tirerons-nous aussi.

Mais peut-être pas.

Nous devons donc conclure que manifester significativement et sans risque, pour certaines causes dont la nôtre, dans le contexte actuel, itinéraire ou pas, est impossible. Plus fondamentalement : si vous venez et que vous vous en tirez, si on ne s’en tire que tant que vous êtes là, ou plus généralement que tant que notre manifestation est jugée « tolérable » (« négligeable?») par ce SPVM que nous avons appris à mieux connaître en 2012, qu’aurons-nous gagné, vraiment? Je vous laisse avec ça, et vous souhaite de vaincre votre peur. Si vous en êtes incapables, nous vous comprenons, c’est d’ailleurs arrivé à plusieurs ayant défié P-6, et ça arrivera probablement à d’autres. Ça m’arrivera peut-être, qui sait. Nous accueillons à bras ouverts toute l’aide que vous serez capable d’offrir à cette lutte, selon vos capacités. Mais, de grâce, ne nous demandez plus de donner notre itinéraire. Demandez plutôt justice à ceux et celles qui nous répriment : à notre service de police qui ne serait qu’un simple exécutant s’il ne militait pas activement pour la préservation de P-6v, et avant tout aux membres de la classe politique qui encouragent, cautionnent ou tolèrent cet état des choses.

Cordialement,

Anarchopanda pour la gratuité scolaire
14 commentaires
  • Loraine King - Abonnée 1 novembre 2013 04 h 36

    Les oeillères du panda

    J'ai l'habitude de lire un texte du début à la fin avant de soumettre un commentaire, mais cette fois-ci...

    (P-6) ..."porte atteinte à des droits autrement plus importants que celui prétendu de jouir de sa bagnole au centre-ville (parce qu’à pied ou en vélo ça circule toujours très bien)..."

    Fin de ma lecture du texte de Julien Villeneuve qui ne semble pas avoir un jour remarqué que plusieurs être humains sont incapables de circuler en vélo ou à pied. Aux yeux de l'auteur, les droits fondamentaux des vieillards, des handicappés, des malades sont moins importants que ceux des belles et jeunes personnes en santé comme lui. Je lui souhaite de ne jamais vieillir et de ne jamais être malade.

    • David Cherniak - Inscrit 1 novembre 2013 12 h 13

      Mdame King,

      Sauf votre respect, votre argumentaire ne tient pas la route. D'abord parce qu'il s'agit d'un sophisme, soit celui de l'appel à l'émotion.

      Si l'on prend votre arguementaire au pied de la lettre, vous conviendrez avec moi qu'une manifestation qui respecte les exigences de P6 et qui rassemble plus de 150 000 personnes au centre-ville, brimera tout autant le droit de circuler en voiture des vieillards, des handicapés et des personnes malades. Allez dire ça aux 100 000 personnes qui ses sont mobilisées à Montréal lors de la manifestation historique contre la guerre en Irak en 2003.

      Deuxièmement, vous conviendrez avec moi que les personnes vulnérables que vous décrivez peuvent toujours circuler au centre-ville en chaise roulante. Mais surtout, vous amplifiez grandement l'impact des manifestations sur la possibilité de circuler au centre-ville. Sans compter que c'est le plus souvent la répressions exagérée des ces mêmes manifestations qui sont à l'origine des désagréments causés aux automobilistes.

      Contrairement à ce que le prisme de la couverture médiatique des manifestations de la grève étudiante ont pu vous faire croire, Montréal n'a jamais été à proprement dit "paralysée" au cours de l'année 2012.

      La dernière fois qu'une ville importante du Québec a été paralysée, c'était en 2001 à l'occasion du Sommet des Amériques. Une paralysie engendrée par un dispositif de sécurité exagéré, violent et arrogant. Avez-vous été si prompte à défendre les droits de vieillards, des malades et des handicappés à circuler sur la rue St-Jean en 2001? J'en doute.

      Il existe effectivement des arguments rationnels et valables qui peuvent être avancés pour défendre le réglement P6. Le vôtre n'en est cependant pas un.

      Respectueusement,

      David Cherniak, Montréal.

    • Sylvain Dubois - Inscrit 1 novembre 2013 12 h 32

      Je souhaite aussi à Monsieur Villeneuve de ne jamais vieillir... mais pas pour les mêmes raisons que vous, Madame.

      Merci pour votre beau travail, Monsieur Villeneuve.

  • François Genest - Abonné 1 novembre 2013 06 h 58

    Peur et sacrifice

    Cher Anarchopanda,

    D'abord merci pour ton extraordinaire travail d'éducation et de prévention de la violence depuis le début des manifestations antinéolibérales de 2012. Comme la réaction de Mme King le démontre, il suffit d'une aspérité dans un argumentaire sur ce sujet pour que l'attention du lecteur se détourne vers un autre enjeu. Nous avons affaire ici à une problème qui touche au fondements de la vie en commun. L'idée que les gardiens de la Cité puissent se retourner contre les citoyens est insoutenable. Il y a une question de sacrifice à aborder pour vraiment aller au fond du sujet. Les policiers se servent de la peur de la marginalité pour focaliser la colère de la population sur un groupe qui serait à l'origine de la crise. Selon eux, il s'agirait d'«anarchistes» cherchant à nuire à tout prix. Tant que cette perception sera alimentée, la plupart des gens vont donner le bénéfice du doute aux policiers et ne comprendront pas que la question de l'itinéraire est un leurre.

  • Julien Villeneuve - Abonné 1 novembre 2013 07 h 38

    En complément.

    "Vous savez probablement que certaines d’entre elles qui défilaient sur le trottoir": Comme lors de la toute récente manifestation contre le projet de pipeline Enbridge du 10 octobre 2013.

    "ou dont le parcours était soit évident": Notamment la manifestation de la Journée des travailleurs et travailleuses du 1er mai et ses 447 arrestations, car entendons-nous qu’il n’y a pas vingt manières sensées de marcher de l’Hôtel de ville au Club sélect 357c.

    "soit inexistent": Puisque la manifestation était statique, comme lors de la fameuse manifestation devant l’école primaire Saint-Pierre-Claver du 2 mai 2013.

    "Peut-être fonderont-ils ce jugement sur la base de facteurs comme le nombre de manifestants et de manifestantes, l’effectif policier disponible, la météo.": Ian Lafrenière, commandant aux communications du SPVM, cité par Marie-Michèle Sioui, Règlement P-6 : pas de règles d’application précises, « La Presse », 1er septembre 2013.

    "à notre service de police qui ne serait qu’un simple exécutant s’il ne militait pas activement pour la préservation de P-6": Jeanne Corriveau, Le SPVM défend son application du règlement P-6, « Le Devoir », 18 avril 2013 et Marie-Eve Shaffer, Le SPVM tient au réglement P-6, « Métro », 9 avril 2013.

    Finalement, Mme. King, les chaises roulantes et les marchettes passent aussi bien au travers d'une manif que les vélos, les manifs se sont toujours stoppées et/ou ouvertes pour laisser passer les ambulances, et pour les autres, une manif (surtout étudiante, car ils et elles marchent vite, ces vilainEs) même de milliers de personnes prend une dizaine de minute à passer un point à moins que le SPVM n'intervienne. Je présume que les personnes âgées circulant en voiture sont elles-aussi capable d'un peu de patience afin que les droits fondamentaux puissent s'exprimer.

    Cordialement,
    Julien

    • Sylvain Auclair - Abonné 1 novembre 2013 10 h 51

      En complément, j'aimerais ajouter que la principale cause des nuisances à la circulation automobile vient de la police qui boucle de large périmètre. Si on laissait simplement passer les manifestants, peut-être en les _accompagnant_, si on veut vraiment arrêter d'éventuels casseurs (ce dont je doute), ça irait beaucoup plus vite.

  • Alain Lavoie - Inscrit 1 novembre 2013 14 h 45

    Anarchopanda. Vous avez l'embarras du choix. Ou vous dévoilez votre itinéraire, et on vous laisse manifester en paix.Ou vous refusez de le dévoiler, par suite vous vous placez au-dessus des lois et ne reconnaissez pas les règles de cette société dans laquelle vous vivez. Normal qu'elle vous le fasse savoir. De votre côté il s'agit de votre choix, mais alors assumez-vous, et cessez de geindre sur vos droits brimés, quand vous ne reconnaissez même pas ceux des autres qui vous entourent.

    • Sylvain Auclair - Abonné 1 novembre 2013 19 h 00

      Permettez-moi d'en douter. Dévoiler son itinéraire peut simplement faciliter le travail de la police. Il est si facile de trouver un prétexte pour arrêter quelqu'un. Et qu'importe si, 12 ou 18 mois plus tard, on abandonne les accusations faute de preuve.

    • Denis Hébert - Inscrit 1 novembre 2013 22 h 42

      M.Lavoie,

      Le problème du règlement P6 réside dans le fait que SEUL le SPVM DÉCIDE si une manifestation est légale ou non. Quand c'est la police qui mène l'État...

    • Guillaume Girard - Inscrit 3 novembre 2013 02 h 13

      Quand un règlement municipal (et non pas une loi, dans ce cas-ci) va à l'encontre d'une loi qui chapeaute les autres lois (en l'occurence ici, la Charte des droits et libertés). Il va sans dire qu'il est de ce fait nul et non advenu... C.Q.F.D.

      Dénoncer des règlements, et des lois iniques, de même que l'applications arbitraires de ces derniers est un devoir pour toute personne qui se respecte le moindrement...

  • Eric Walter Schaffner - Inscrit 1 novembre 2013 20 h 36

    Un bon citoyen c'est quoi?

    Cette loi p-6, est un signe que notre société perd un peu, chaque jour, de sa liberté au profit de la répression. Quand je lis un commentaire comme celui de M. Lavoie, je suis découragé. Parce que des M. Lavoie il en pleut. Soyez gentil, poli et faites ce qu'on vous dit et tout ira bien. Le jour où on vous dira, M. Lavoie, par voie officielle par exemple, que les juifs ne devraient pas exister, serez-vous de ceux qui, en bon citoyen, s'exécutera parce que la loi c'est la loi? Quand on perd contact avec son libre arbitre, quand notre jugement ne tient plus qu'à suivre le troupeau et les ordres sans jamais les remettre en question, sans jamais se demander si les ordres se situent dans nos limites de ce qu'on juge acceptable, bien il est fort probable que ce type de «bon citoyen» peut devenir le bourreau de demain. Avoir des convictions, M. Lavoie et de les assumer, j'appelle ça de l'intégrité. Cette intégrité là, elle fait la différence entre être un citoyen ou un individu à part entière. Je me pose la question: qu'est-ce qu'un bon citoyen? Un beau matin on se lève et la démocratie, la liberté qui nous est si chère, et qui, sans s'ne rendre compte a fini au fil du temps par céder un petit peu de son nom, pour celui de la sécurité nationale, cette dénomination très tendence, pour notre sécurité, bien sûr! Et un bon matin, on se réveille dans un pays ou nos droits sont aussi arbitraires que l'humeur d'un chef d'état qui, un bon matin, aura décrété que le côté de trottoir que vous emprunté depuis toujours, pour vous rendre au bureau, M. Lavoie, on aura décrété donc que ce côté de trottoir là est suspect. Ben cou donc... té faite mon homme. Vous avez toujours été un bon citoyen et un beau jour vous êtes soudainement considéré comme suspect, un ennemei de l'état potentiel. C'est bête hein? Ça commence de même, avec des lois P-6 qui semblent innoncentes pour le bon citoyen. Quand l'état commence à agir de cette façon, sans que personne ne s'y oppose, où est-ce qu'on va?

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 2 novembre 2013 01 h 24

      Bravo et merci de remettre les pendules à l'heure pour ces gens qui obéissent plutôt à une forme d'individualisme aveugle fort prisée de ces temps-ci...et/ou serait-ce à une forme d'asservissement politique fort colorée ...
      Bravo aussi à Anarchopanda!

    • Isabelle Montpetit - Inscrite 2 novembre 2013 11 h 03

      Superbe intervention.