Libre opinion - Le projet de loi 52 : le danger de l’effet naphtaline

Alors que les parlementaires ont entériné le principe du projet de loi 52 mardi, j’aimerais rappeler les enjeux que cette question soulève et comment elle modifie le tissu social. L’euthanasie politiquement et juridiquement endossée est un phénomène nouveau dont l’étendue des effets sur la société est difficile à cerner. Mais déjà, on peut noter une troublante ambiguïté au sein de la population. La confusion grandissante altère les liens humains. En faisant de la pratique de l’euthanasie un soin, on ne fait qu’aggraver la situation. In fine, il faut craindre ce que je nommerai ici l’effet « naphtaline ».

 

De quoi s’agit-il ? Ce projet de loi, conçu prétendument pour protéger les droits de la population malade et fragile, ressemble au fait d’utiliser une boîte à chapeau en guise de cloche à gâteau. L’intention peut sembler bonne, mais le résultat est désastreux. Assez rapidement, le gâteau perd sa saveur et il est gâté. Qui plus est, celui qui en mangera risque d’être fort malade à son tour.

 

En juin dernier, j’ai prononcé deux conférences en Belgique, j’ai rencontré des médecins pratiquant l’euthanasie et j’ai participé à un comité d’éthique dans un centre hospitalier. Après onze années de dépénalisation de l’euthanasie, un certain nombre de dommages collatéraux semblent avérés. Qu’est-ce à dire ? La tension est palpable dans les unités de soins ; le débreffage des médecins pratiquant l’injection mortelle est lourd et d’une efficacité douteuse ; la pénurie de médecins disposés à poser le geste commence à se faire sentir. L’effet naphtaline se répand à la faveur du cadre juridique. L’euthanasie devenant un droit, le citoyen s’en réclame de plus en plus, sans nécessairement discerner la nature de ce qu’il demande. Les jeunes générations de médecins en viennent à penser qu’il est de leur devoir, de leur responsabilité civique, de pourvoir ce « service » à leur patient. Malheureusement, chez les uns comme chez les autres, les désillusions sont douloureuses et le seront chez nous encore plus si on maquille l’euthanasie en soin ou en aide médicale à mourir.

 

Nous sommes sur le point de poser un geste dont les conséquences seront dévastatrices sur la société québécoise. Dans toute cette affaire, l’intention de départ est prétendument de protéger les droits des individus comme de faciliter le travail des soignants. Mais ne risquons-nous pas la contamination du tout par le dommage pervers d’une loi contraire au bien des citoyens, surtout des plus démunis ? Lentement, mais sûrement, tout le gâteau prendra le goût de la naphtaline. Les milieux de soins seront particulièrement affectés. Petit à petit, on perdra la saveur des liens signifiants, on ne goûtera plus le meilleur de l’humain confronté aux situations limites. La préservation de l’écosystème fragile des soins de fin de vie sera menacée par l’impérialisme d’une sorte de tyrannie de l’exception, politiquement endossée.

 

Vous avez entendu dire à plusieurs reprises qu’il y avait toujours un petit reste (5 à 7 % des patients) pour qui il n’y avait rien à faire. Pour eux et pour respecter leur dignité, nous devrions permettre l’euthanasie. Dans les faits, ce n’est pas exact : l’expérience palliative prouve que le recours à la sédation continue pourvoit très bien à ces situations limites. Donc, encore une fois, entériner un projet de loi dont les conséquences à moyen et long terme sont néfastes est un geste lourd et grave.

 

Pour dire les choses autrement, les boules à mites ressemblent à des bonbons, mais c’est un leurre, elles nuisent à la santé du corps social. Alors que va être entreprise l’étude en détail, article par article, du projet de loi 52, que nos parlementaires rangent leur chapeau dans leur boîte et s’abstiennent de passer à la prochaine étape. C’est ce que j’appelle de mes voeux, pour préserver un sain climat social et une meilleure qualité des soins palliatifs.


Louis-André Richard - Professeur de philosophie, coauteur du livre Plaidoyer pour une mort digne

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11 commentaires
  • Josette Allard - Inscrite 30 octobre 2013 06 h 37

    Faux archifaux

    Ce 5pourcent je les connais. Mon beau-frère en faisait parti de même qu'une de mes tantes et la sédation en continue, mon cher monsieur, n'est pas toujours efficace. Je sais ce dont je parle car je les ai accompagnés, tous deux, durant les dernières semaines de leur vie.

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 30 octobre 2013 07 h 30

    philosophie,

    Alors, si je comprend bien «l’expérience palliative prouve que le recours à la sédation continue pourvoit très bien à ces situations limites.»

    Donc l'illégalité pourvoit très bien à la situation tandit qu'établir une loi pour le régimenter porterait à l'exagération.

    Alors, ce sont les lois qui font les voleurs et les bandits ! Pas de lois pas de voleurs, pas de criminels !

    Je crois que je vais m'inscrire à un cours de philosophie. car je n'y comprend absolument rien à la vie !

    PL

    • Patrick Lépine - Inscrit 30 octobre 2013 09 h 31

      Avant il y avait la prohibition, aujourd'hui les jeunes font tous les tests imaginables en regarde de l'alcool, avant leur 18 ans... Et l'État en profite en vendant lui-même ces alcools... Quel bon pater...

  • Robert Beauchamp - Abonné 30 octobre 2013 09 h 59

    Pression indûe

    Que dire la pression que certains patients auront à subir de la part de certains proches qui auront hâte d'en finir, hâte de régler la succession, hâte de libérer une place pour d'autres malades etc... Peut-on vraiment croire que cela ne surviendra pas? Et croire que la loi préviendra toutes les dérives et filtrera la pureté d'intention de tous et chacun? Cela relève de la pensée magique pure.
    Robert Beauchamp

    • Yvon Bureau - Abonné 30 octobre 2013 15 h 09

      Mourante et agonisante, toute personne a droit à notre protection et à notre entourement sécuritaire.

      Afin de tenir au loin tous les autres intérêts. Afin de tenir au loin tout personne qui voudrait tant faire pression indûe pour que le mourant vive le plus longtemps possible même malgré sa volonté que faire pression pour qu'elle rende le dernier souffle le plus vite possible.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 30 octobre 2013 17 h 15

      M Beauchamp, vous pouvez refuser par écrit que vous ne désirez pas l'aide médicale à mourir. Ceux qui passeront outreà vos volontés seront passibles de faute.

  • Jean-Yves Roy - Abonné 30 octobre 2013 11 h 12

    Débreffage?

    Quelqu'un connaît-il le sens de ce mot? Du verbe anglais «to debrief»?

  • Roxane Bertrand - Abonnée 30 octobre 2013 12 h 18

    Loi clair

    La peur des dérapages ne doit pas freiner l'évolution. Cependant, il importe que la loi sur l'aide médical a mourir soit claire.

    Le but de la loi cherche uniquement à abréger les derniers jours, ceux de souffrance où la respiration brûle, où la voix n'arrive plus a exprimer la soif et la douleur. Il s'agit d'abréger ces derniers moments de vide et de froid où vous ne devez/pouvez plus manger.

    L'ultime but, c'est qu'il n'y aille plus aucune infirmière qui ne dise à une fille ou un fils :" surtout, ne donner pas d'eau a votre mère, on la fait mourir de soif". C'est qu'il n'y ai plus de fille/fils qui décide de laisser mourir leur père seul car il ne peut plus supporter cette respiration sifflotante et difficile d'une vie qui agonise a petit feu.

    L'aide médical a mourir se distingue de l'euthanasie car elle ne met pas fin a une vie devenue insupportable mais elle met fin à des souffrances inhumaines et inutile. Cela doit s'inscrire dans une cadre légal très clair et bien pensé pour prévenir les abus.

    Vivre et mourir doit se faire en fonction de nos valeurs. Aussi noble soit nos valeurs, il n'y a rien de bon à les imposer aux autres, surtout si cela s'accompagne de souffrance et ensuite de deuil douloureux.

    Mes patients me racontent les derniers jours de leurs parents. Cela prend au cœur car ils ressentent que leurs parents furent "torturés" dans leur derniers jours. Ils ne se pardonnent pas de n'avoir pas pu empêcher cela car ils sont démunis devant la rigidité du système de santé.

    Permettons à ceux qui le souhaite, de s'éteindre doucement en tenant le main de leurs enfants avec des larmes de tristesse et non d'effroi.

    De toute façons, nous y passerons tous. Pensons-y maintenant!

    • Alain Lafond - Abonné 31 octobre 2013 06 h 41

      Madame Bertrand,

      Vos propos sont d'une grande justesse et je suis tout à fait d'accord avec vous. Toutefois, personnellement, je trouve que le projet de loi ne va pas assez loin. Je crois qu'une personne doit pouvoir décider elle-même des conditions préalables à sa mort, mais, pour reprendre ici les propos de M Yvon Bureau, sans qu'il n'y ai de pression pour que la personne rende son dernier souffle le plus vite possible.

      Que ceux qui souhaite attendre patiemment la fin puisse le faire en tout respect, en ayant un support complet et humain du corps médical. De la même manière, permettons aux personnes qui veulent en finir et qui en exprime clairement le souhait de le faire. J'aimerais que ce soit ainsi pour moi, lorsque j'aurai décidé que le moment est venu et ceci, selon des critères qui sont les miens. Pas ceux de la société, d'un groupe de médecin, d'un avocat, ou de mes proches.

      Alain Lafond
      Sherbrooke