Libre opinion - Je me refuse à rire du crucifix

Récemment, à l’émission Tout le monde en parle, des échanges médiocres, sans culture, mais surtout sans civilité ni respect ont cloué le crucifix au pilori du ridicule ! Le crucifix, à l’Assemblée nationale. Claire Lamarche, qui dit sans cérémonie, au ministre Jean-François Lisée : « Vous allez l’enlever, hein ? » Guy A. Lepage, qui s’offre à le prendre, mais une semaine seulement dans ses studios ! Et les autres, qui rient. Manque flagrant de respect autant pour un objet de culte (oseraient-ils faire le même affront envers d’autres objets de culte d’autres religions sans avoir peur de se faire traiter de tous les noms ?) que pour un objet patrimonial. Après tout, ce crucifix représente-t-il uniquement l’oppression d’une institution sur un peuple ? Ça semble être la seule lecture admise.

 

Alors, j’en ai une autre. Oui, il a été placé là par le grand méchant Maurice Duplessis. Oui, certains de ses représentants ne se sont pas gênés pour contrôler un peuple. Mais non, il ne représente pas que cela. Il représente aussi le courage de nos ancêtres qui ont bâti ce pays, à coups de hache, de charité (qu’est-ce que ce mot ?) et de privations. De plus de privations que n’importe qui aujourd’hui n’en pourrait supporter. Il représentait, pour la vaste majorité d’entre eux, l’unique rempart vers une vie qu’ils espéraient meilleure, pour eux, sinon pour nous.

 

Pour moi qui me bats comme je peux contre le sexisme qui veut refaire surface dans les institutions publiques et surtout à l’école, contre un signe marqué du message millénaire de l’inégalité des sexes - le port du voile islamique -, entendre Rachid Badouri et Gabriel Nadeau-Dubois se porter à sa défense est une insulte. Une insulte parce que ces deux messieurs, par la « grâce » de la nature qui les a pourvus des attributs masculins, n’auront jamais cette menace qui s’abattra sur leur jolie tête. Une insulte aussi parce que ces défenseurs des opprimés devraient d’abord défendre celles qui risquent leur vie à vouloir s’en défaire. Une insulte encore parce qu’on ne peut soutenir l’argument hypocrite du « libre choix » dans le cas des « jeunes filles », grandes oubliées de ce débat. Une insulte enfin pour toutes les femmes et tous les hommes qui ont choisi, ici, la modernité, celle de ne pas vivre dans les paramètres des diktats phallocrates.

 

Bien qu’il ait fallu des décennies et des décennies de patientes batailles, les femmes ont abattu moult obstacles et si la situation n’est jamais totalement gagnée, si les acquis peuvent toujours être retirés dans les aléas de l’Histoire, ici au Québec, au pays de mes ancêtres, il fait bon vivre avec mes amis les hommes qui me respectent et m’honorent. Alors, je me refuse à rire de ce crucifix. Je me refuse à en rire et à le mépriser parce que c’est tout de même à travers lui, et grâce à cette culture judéo-chrétienne, que les femmes et les hommes ont pu d’abord la critiquer, puis élargir les horizons de leur destin. On voit bien à quel point, pour d’autres peuples, ce projet appelle le sang. Je refuse, parce que ceux qui sont passés avant moi m’ont légué leurs rêves, leurs efforts et la beauté incommensurable de leur travail : un pays, une langue, des valeurs et l’espoir, de vivre et de survivre.

 

Je dois dire que le ministre Jean-François Lisée m’a émue lorsqu’il a expliqué pourquoi, dans la proposition de la Charte, le gouvernement Marois maintient le crucifix. C’est, dit-il, parce que les Québécois ont donné, et ils ont beaucoup donné. M. le ministre Lisée se souvient. Il respecte ses ancêtres, son pays et nous montre, par là, sa grandeur.

 

Que l’État québécois nous appelle à parachever le projet de laïcité ne justifie pas qu’on se retourne pour oublier le chemin parcouru et encore moins pour cracher sur ses symboles.


Dominique Lavoie - Québec

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