Le dérapage intégriste de Charles Taylor

M. Taylor nous apprend dans Le Devoir de samedi qu’il y aurait «des religions que l’on peut pratiquer discrètement» et d’autres «où la pratique exige une visibilité incontournable». D’où tient-il cela? Il ne nous le dit pas. On peut constater cependant que dans les trois exemples qu’il donne : «sikhs, juifs orthodoxes et musulmanes», ce ne sont pas les religions elles-mêmes qui demandent des signes extérieurs de la foi mais leurs franges intégristes. Devrait-on réduire ces religions à leurs caricatures intégristes?

Ce fait est facilement confirmé par une observation pratique: J’ai passé les 20 dernières années de ma carrière à l’ONU. J’ai aussi travaillé dans plusieurs autres organisations internationales. Dans tous ces cas, j’étais entouré de nombreux collègues juifs, musulmans et sikhs, entre autres. Je n’ai pratiquement jamais vu de signes vestimentaires religieux, ni turban, ni kippa, ni voile --surtout pas de voile--, ni chez les fonctionnaires de l’ONU ni chez les délégués ou visiteurs des différents pays. Or, fait frappant, quand je viens à Montréal, je vois plus de femmes voilées en une journée que je n’en ai vues en 20 ans à l’ONU, à New York ou à Genève, à l’ONU ou en ville. Comment se fait-il que l’on voit autant de femmes voilées à Montréal et que l’on n’en voit pratiquement jamais dans ces villes cosmopolites ou dans les bureaux et les missions de l’ONU? N’y aurait-il là que des mécréants et des impies? Par ailleurs, de passage à Toronto je n’ai pas vu là non plus autant de femmes voilées qu’à Montréal, et de beaucoup. N’y a-t-il pas lieu de s’interroger sur les causes de cette frénésie de manifestations d’intégrisme au Québec.

N’est-ce pas justement parce qu’on nous sait accueillants, généreux et conciliants?

M. Taylor ne devrait-il pas cesser d’accuser et de condamner les Québécois dont les ancêtres ont fait ce pays et qui accueillent très généreusement ces immigrants chez eux? Contrairement à ce que l'on colporte à tort et à travers depuis que nous n'enseignons plus l'histoire, nous ne sommes pas «tous des immigrants». Les Français qui sont arrivés à Tadoussac et à Québec ont établi de bonnes relations avec les Indiens, ont pris des ententes avec eux et s’y sont installés à leur invitation pressante. Par conséquent, nous descendons de «colons» et non pas «d'immigrants». Ce n'est pas la même chose. Nous avons fait ce pays où nous avons ensuite accueilli des immigrants. Ceux-ci arrivent dans un pays déjà durement défriché, construit et établi et peuvent y bénéficier de ce patrimoine qui est le nôtre.

Dans le présent débat certains prétendent parfois s’inquiéter de ce que les étrangers vont penser de nous. De ma longue expérience à l’étranger et avec des étrangers, je crois pouvoir fournir trois petites réponses: a) ils ne pensent pas tellement à nous; b) si on leur pose la question à savoir s’il est normal d’affirmer son identité et de protéger ses valeurs, cela leur semble parfaitement légitime et indiscutable; c) et si on insiste pour savoir ce qu’ils pensent de nous, leur opinion se résume à un seul mot «naïfs». En 20 ans à l’ONU et dans les organisations internationales, je n’ai pratiquement entendu qu’un seul commentaire au sujet des Canadiens et des Québécois, un qualificatif répété à satiété: «naïfs» auquel on ajoute parfois «et généreux», le message implicite et consensuel étant que les étrangers peuvent facilement les rouler et profiter d'eux en faisant appel à leurs bons sentiments. Je ne peux m'empêcher de me dire que c'est bien vrai et confirmé ici chaque jour. D’où la nécessité d’intervenir pour remédier aux dérapages et aux abus actuels.

André Sirois
Vice-Président du Barreau des organisations gouvernementales internationales
 

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51 commentaires
  • Jean-Marc Drouin - Inscrit 8 octobre 2013 02 h 11

    Cessons d'être naïfs

    Aux Innus et aux Cris, aux 91 680 autochtones du Québec, aux Algonquins, aux Attikameks, aux Inuits, aux Mohawks et aux Micmacs, aux Québécois nés en ce pays dont les noms ont été transmis de génération en génération, d'abord Canadiens pendant 150 ans, puis Canadiens français jusqu’à il y a à peine cinquante ans, aux Britanniques arrivés à la Conquête, aux Loyalistes installés ici après la guerre d'Indépendance des États-Unis, aux Irlandais fuyant la famine au milieu du XIXe siècle, aux Chinois, aux Juifs d'Europe centrale, aux Allemands, aux Français, aux Québécois de toutes origines, ceux de Grèce, d'Italie, du Portugal, du Vietnam, du Maghreb, du Sénégal, du Mali, aux Sud-Américains, aux Mexicains, aux populations déplacées de tous les pays du monde, je dis ce pays du Québec est une terre d'accueil, vous êtes sa richesse, son génie.

    Gardez mémoire de ce que nous - nous tous ensemble - avons fait de ce territoire. De Sainte-Catherine de Hatley à Sainte-Thérèse de Gaspé, de Ville-Marie près du grand lac Témiscamingue à Unamen Shipi sur la Côte-Nord, de Kamouraska, de la rue de la Fabrique et de la rue Marquette, de Québec et de Montréal, de Sherbrooke et du Cap-de-la-Madeleine, de ces lieux que nous habitons et où nous vivons, gens du fleuve et gens du pays, gardez mémoire, mais cessez d’être naïfs.

    Sans jamais cesser d'être généreux.

    • Matthieu Jean - Inscrit 8 octobre 2013 10 h 21

      J'ai lu "naïf", j'ai lu "généreux". Ces épithètes sont utilisées comme euphémismes péjoratifs, si on me permet le pléonasme.

      Mais je n'ai pas lu "peureux". Les Québécois, ceux dont les pères ont batis ce pays qui accueille, ont peur de la chicane, peur de n'être pas politiquement correct, peur d'avoir à se confronter avec les conséquences négatives de l'affirmation de soi, peur d'apprendre que des gens se préparent à nous bousculer, peur de croire en quelque chose de mieux et d'être décus, peur d'avoir à s'investir pour un pays qu'ils prennent pour acquis parce qu'il a atteint certains sommets de liberté, peur de se voir pointés du doigt comme étant racistes xénophobes, islamophobes.

      Les Québécois de souche ont peur, et ce n'est pas un hasard si celles qui s'entêtent à porter le voile de la défiance jouent les victimes pour toucher notre "générosité naïve". Ce n'est pas par hasard si elles jouent sur la "peur" en nous accusant de les mettre à l'opprobre.

      Ceux qui ont peur de cette Charte ressemblent a certains parents dans leur facon d'agir avec leurs enfants délinquants qui ne veulent pas se socialiser. Il ont peur de mettre leur pied à terre dès les premiers "signes" et pendant qu'il est encore temps. Puis les choses dégénèrent...

  • Nephtali Hakizimana - Inscrit 8 octobre 2013 03 h 08

    Sortez votre arbre de Noël mais moi je garde mon signe...

    C'est cela que je trouve incompréhensible, moi: je demande au Canadien ou au Québécois de se débarrasser de son arbre de Noël au plus sacrant, mais moi je ne me débarrasse de rien. Et je ne renonce pas du tout aux congés de fin d'années alors qu'ils sont reliés à cet arbre-même, et j'en demande même plus au nom de mes libertés religieuses. Et le Canadien et le Québécois disent Oui! De peur d'être taxés de racistes! Même si ça ne fait que deux semaines que je suis au Canada. Alors, qui accueille qui?

    • Jacques Boulanger - Inscrit 8 octobre 2013 11 h 25

      Vous faites bien de rappeler l'arbre de Noël dans le débat. Personnellement, je n'avais pas vu le rapport ... que je suis bête !

  • Bernard Terreault - Abonné 8 octobre 2013 06 h 51

    Les dix commandements

    Les Dix Commandements de Moïse sont la base de la religion juive et de nos propres Dix Commandements chrétiens. La Bible a aussi grandement inspiré les fondateurs de l'Islam. D'après l'Ancien Testament c'est Dieu en personne qui les a révélés à Moïse sur lre Mont SInaï. Or, on n'y mentionnne ni restrictionns alimentaires comme le rejet de la viande de porc, ni restrictions vestimentaires comme le voile des femmes ou la kippa, ni même la circoncision obligatoire des garçons. Preuve que tout ça ce sont des inventions postérieures de la part d'hyper zélés. Comme nombre de dogmes catholiques, par exemple l'Immaculée Conception, promulguée 18 siècles après les faits! Taylor confond l'essentiel avec des pratiques accessoires, d'ailleurs souvent hypocrites.

    • Claude Mongrain - Inscrit 8 octobre 2013 15 h 59

      « Preuve que tout ça ce sont des inventions postérieures de la part d'hyper zélés. »
      Et on cherche encore la preuve que « c'est Dieu en personne qui les a révélés à Moïse »

  • Jacques Boulanger - Inscrit 8 octobre 2013 07 h 17

    Conspiration ?

    Bon ben, c’est la journée des gros canons ! Après Victor-Lévy Beaulieu, voici André Sirois. Coudonc, y’a-t-il conspiration ?

    Non, sans blague. On a l’impression que les pro-chartistes sortent du placard. Enfin, ils osent affirmer ce que nous sommes sans craindre le jugement des autres. Des autres qui s’acharnent à nous rapetisser et à nous diminuer comme peuple, à commencer par ces deux ex-commissaires Charles Taylor et Gérard Bouchard qui se donnent tout d’un coup, une autorité qu’ils n’ont jamais eue.

    Espérons que les artistes et les intellectuels qui se sont un peu trop promptement laissés aller aux vertus du multiculturalisme amorcer une réflexion plus approfondie cette fois sur la défense et la promotion de notre Nous collectif. Et se rappeler, avant d’enfourcher le bon cheval que les valeurs religieuses sont souvent plus du ressort politique que culturel et surtout, voir la forêt derrière l'arbre.

  • Michèle Poupore - Inscrite 8 octobre 2013 07 h 24

    Le communautarisme et le Québec

    Franchement, je ne pense pas que les autochtones perçoivent l'immigraton massive impérialiste du 16e et 17e siècle du même oeil que vous. Nous n'avons pas fait ce pays, il était là, nous l'avons certes habité mais également exploité et la première chose que l'on ait fait c'est planter une croix pour signaler notre présence ensuite nous avons construit des églises. Pourquoi? La religion importait pour la très grande majorité, à un point tel que le Québec n'a pas joint les révolutionnaires américains en 1774 parce que la courronne britannique a proposé de protéger la langue française et la religion catholique. La religion a structuré le Québec.

    La pensée du philosophe Charles Taylor qui perçoit l'attachement à la communauté en tant qu'essence de l'identité humaine vaut pour les Québecois d'origne française. L'idée de la société distincte ou de la nation québécoise repose sur cette idée. Grâce à la pensée de Taylor et autres communautariens, un courant du libéralisme a revu son positionnement et considère l'apport de la communauté à l'individu qui n'est pas neutre.

    Pour quelle raison, alors que c'est bon pour nous, devrait-on priver les autres citoyens de cette reconnaissance?

    D'ailleurs, pourquoi vouloir faire l'autre à son image? N'est-ce pas ici une prérogative de Dieu? De surcroît, l'universalisme n'est-il pas un moyen utilisé par l'Église catholique afin de rassembler tous les chrétiens en son sein? Devant l'échec de cette dernière, n'existe-t-il pas d'autres moyens plus efficaces d'intégrer la différence?

    Avant de chambarder la population, ne devrait-on pas examiner la question avec prudence? Où sont les chiffres? De quelles natures sont les problèmes?

    Je ne parle pas ici d'impressions mais de faits. Un fait connu c'est qu'il n'y a que 3% de musulmans au Québec.

    • André Michaud - Inscrit 8 octobre 2013 11 h 46

      En effet, où sont les chiffres et quelle est la nature réelles des problèmes ?

      Toute cette charte est basées sur des impressions idéologiques, pas sur des faits documentés comme ceux de la commission Bouchard Taylor.

      On attend encore les études qui justifieraient cette charte..

    • Mathieu Bouchard - Inscrit 8 octobre 2013 12 h 13

      En Nouvelle-France, il n'y a pas eu d'immigration du tout au 16è siècle (c'est à dire le siècle qui se termine en 1600). Port-Royal fut fondée seulement en 1605, et Québec en 1608.

      De plus, la guerre de Pontiac, de 1763 à 1766, a opposé une ligue exceptionnelle d'armées autochtones à l'Empire Anglais, parce que (et ce sont eux-mêmes qui le disaient) ils souhaitaient que les Français reviennent. Alors s'il y a des Québécois qui croient que le colonialisme français d'Amérique était pareil à celui qui lui a succédé, c'est parce qu'ils sont NAÏFS.

    • Nicole Moreau - Inscrite 8 octobre 2013 12 h 20

      je vous répondrais par un livre publié en 1995 par un écrivain d'origine trinidadienne, N. Bissoundath, professeur à l'Université Laval, qui dénonçait dans son livre, "Le marché aux illusions", la politique multiculturelle canadienne. En gros, si je me rappelle bien pour l'avoir lu peu après sa publication, monsieur Bissoundath nous disait qu'il avait émigré pour vivre dans une autre culture, pas pour garder tous les comportements appris dans son territoire d'origine.

      Si les gens qui émigrent ici veulent vivre comme si rien ne devait être différent de leur pays d'origine, pourquoi changer?

      C'est un peu comme ça que j'ai compris Boucar Diouf dans son éditorial à l'émission de radio-Québec Bazzo point tv qui disait qu'il fallait apprendre à voyager léger quand on émigre et pour ce faire, il a utilisé l'image de la noix de coco.

      Même le ROC a reconnu qu'il y a une culture québécoise.

    • André-Jean Deslauriers - Inscrit 8 octobre 2013 16 h 47

      Tout à fait d’accord avec vous Mem Moreau.
      On ne peut mieux dire.