Non, Monsieur Parizeau!

Vous savez tout le respect, toute l’admiration et toute l’amitié que je vous porte. Toutes les fois que vous avez fait appel à moi quand vous étiez premier ministre du Québec, que ce soit pour la Commission sur l’avenir du Québec ou pour le référendum de 1995, c’est dans l’enthousiasme que j’ai travaillé à vos côtés.


Le soir même du référendum de 1995, je vous ai fait parvenir un télégramme dans lequel je vous écrivais que malgré tout ce qu’on dirait de votre phrase («Nous avons perdu à cause de l’argent et du vote ethnique»), vous n’en aviez pas moins raison, ce que les faits ont d’ailleurs confirmé par la suite. Même Jean Chrétien l’a avoué devant la Commission Gomery, disant : «Nous étions en guerre, et quand on est en guerre, tous les moyens sont bons pour la gagner!»

Jeudi dernier, j’étais devant mon téléviseur quand vous avez été interviewé par Anne-Marie-Dussault sur le projet de cette charte des valeurs que propose le gouvernement péquiste. Dois-je vous dire quelle tristesse fut la mienne quand je vous ai vu aussi fragile physiquement et intellectuellement? Pour tout vous dire, j’ai pensé que vous n’étiez pas en état de répondre aux questions-torpilles de Madame Dussault. Votre discours m’a paru incohérent, parfois paradoxal, mais surtout équivoque. Je n’ai trouvé qu’un mot pour décrire votre intervention : inconvenante, dont l’un des sens signifie indécente, comme vous devez le savoir.

Il était tout à fait inconvenant, indécent et équivoque de votre part de comparer l’abandon des signes religieux (qu’on dit maintenant ostentatoires) de l’Église québécoise catholique à la fin des années 1960 à la réalité d’aujourd’hui. Vous avez dit : «On n’a pas eu recours à une loi sur la religion pour que ça se fasse.» Sous-entendu : «Pourquoi y aurait-on recours aujourd’hui?»

J’ai trouvé étonnant de votre part que vous n’ayez pas compris qu’entre le Québec des années 1960 et celui d’aujourd’hui, il y a tout l’espace qui sépare la Terre de la Lune. Alors que le Québec francophone s’est engagé avec enthousiasme sur la voie de la modernité et de la laïcité, ailleurs dans le monde l’islamisme doctrinaire a suivi les traces du sionisme : la religion est devenue le gros bras du pouvoir politique. Religion et politique sont donc inséparables, et c’est au nom de cela que se battent les musulmans intégristes, leur but avoué étant de constituer un empire moral dominé par une religion politique dégradante pour l’humanité.

Dans l’entrevue que vous avez accordée, vous avez rejeté du revers de la main l’importance du foulard que portent les femmes musulmanes comme s’il n’était pas le symbole même de cet intégrisme islamiste qui ne peut être toléré dans un État laïque.

L’État laïque ne peut pas l’être à moitié. Il doit l’être totalement et ne faire aucune exception. Vous dites dans votre entrevue que l’on doit enlever le crucifix qu’il y a à l’Assemblée nationale. Mais vous suggérez aussitôt qu’on l’installe quelque part ailleurs au Parlement! Ce qui revient à affirmer : «Soyons hypocrites. Retirons le crucifix de l’église, mais donnons-lui sa place à la sacristie!» Cela aussi est du domaine de l’inconvenance, de l’indécence et de l’équivoque. Du genre de celui de Monsieur Applebaum qui portait la kippa quand il s’est présenté à la mairie de Montréal (pour symboliser la pureté qu’il prétendait représenter), mais qu’il prit soin de garder dans sa poche quand il dut démissionner pour avoir été accusé de corruption!

Dans votre entrevue, vous proposez l’étapisme comme moyen d’arriver à la laïcité. C’est une aberration qui nous ramènerait tout droit à ces accommodements déraisonnables dont on a déjà fait la triste expérience.

Si j’appuie le projet de charte du gouvernement péquiste, on ne pourra certainement pas m’accuser de le faire par partisanerie! Ce qui ne signifie pas que je suis totalement en accord avec ce qui nous est proposé, surtout pas avec l’appellation «charte des valeurs québécoises». C’est de laïcité qu’il s’agit ici, qui n’est qu’une valeur importante parmi beaucoup d’autres, dont celles de la langue et de la culture.

Une  charte de la laïcité doit donc établir fermement la neutralité de l’État partout où il se trouve, et tous ses employés doivent s’y conformer. L’un des aspects le moins admissible de la charte proposée par le ministre Bernard Drainville est celui qui accorderait aux élus de l’État, aux cégeps et aux universités notamment, le droit de ne pas y être assujettis, non seulement pour une période de cinq ans, mais avec possibilité de ne l’être jamais, puisque ce privilège serait renouvelable. C’est là quelque chose d’inacceptable, la laïcité n’étant pas un élastique qu’on peut étirer à demande. Les lois étant garantes autant du présent que de l’avenir, elles doivent être claires et être appliquées dans leur entièreté dès leur promulgation. Les exceptions ne font pas qu’infirmer la règle : elles la rendent impraticable.

Cher Monsieur Parizeau, si le gouvernement devait écouter tous ceux qui, comme vous, demandent «assouplissements» et «compromis», il n’y aurait en définitive que les Québécois de souche dits ordinaires qui y seraient véritablement assujettis! C’est la conclusion que je tire de votre entrevue, laquelle s’est d’ailleurs terminé sur cette phrase : «Vous savez, les Québécois ne sont pas méchants!» La Révolution tranquille, mais à l’envers. Quel naufrage!

Voilà pourquoi, cher Monsieur Parizeau, j’ai trouvé votre entrevue avec Anne-Marie Dussault inconvenante, indécente et équivoque. Je tenais à ce que vous le sachiez au nom du respect, de l’admiration, de la reconnaissance et de l’amitié que j’ai et que j’aurai toujours pour vous.

Victor-Lévy Beaulieu
Trois-Pistoles


 
64 commentaires
  • Matthieu Jean - Inscrit 8 octobre 2013 04 h 43

    Tiens toé!

    S'il y en a d'autres comme monsieur Beaulieu qui ont de quoi à dire, faites-le dont bonyeu! On est pas obligé d'être un ancien PM pour se prononcer...

    • Dalva Sammy - Inscrit 8 octobre 2013 09 h 29

      L’élégance et la justesse de la plume de Monsieur Beaulieu est plutôt rare; sans oublier qu’une partie de nos artistes et « pseudo » intellectuels, soit par clientélisme ou par simple idiotie, se prononcent contre la Charte avec un argumentaire fallacieux.

    • Pierre Schneider - Inscrit 8 octobre 2013 10 h 56

      Entièrement d'accord avec le texte de VLB. On peut admirer l'homme d'État qu'il fut, mais déplorer sa dernière intervention, bien loin d'une laïcité digne de ce nom.

    • Johanne St-Amour - Inscrite 8 octobre 2013 11 h 34

      D’accord avec vous M. Schneider. Et surtout avec M. Lévy-Beaulieu lorsqu'il dit que:

      « Religion et politique sont donc inséparables, et c’est au nom de cela que se battent les musulmans intégristes, leur but avoué étant de constituer un empire moral dominé par une religion politique dégradante pour l’humanité. »

      Il est à ce titre plutôt contradictoire de voir des gens comme M. Parizeau, Bouchard et Landry, ainsi que certains gauchistes de la FFQ et de QS de défendre le port des signes religieux dans l’espace public ou de réclamer une laïcité « ouverte ». Défendraient-ils avec la même vigueur le retour du port de signes catholiques? À mon avis, ils affichent un relativisme culturel douteux.

      Partant, en plus, du constat que toutes les religions sont discriminatoires envers les femmes, j’adhère à cette affirmation d’un blogueur et étudiant en science politique, Jérôme Blanchet-Gravel qui dit que :

      "La Charte des valeurs québécoises favorisera les droits fondamentaux au détriment des droits fondamentalistes. Elle fera symboliquement sauter les barrières de la religion en assurant à la nation québécoise une cohésion basée sur le respect de l'Homme en tant qu'Homme, et non pas sur le respect de l'Homme en tant que membre d'une sous-catégorie culturelle, religieuse, politique ou ethnique." (Quoique, personnellement, j'aurais plutôt affirmé: le respect de l'Humain en tant qu'Humain pour tenter d'inclure davantage les femmes... ;))

  • Gilbert Bournival - Abonné 8 octobre 2013 06 h 28

    bravo

    Votre lettre va tout à fait dans le sens de mon opinion.
    Merci de l'avoir écrite.Vous avez les mots pour le dire.

  • Jacques Boulanger - Inscrit 8 octobre 2013 06 h 39

    Joute de Titans

    Il fallait un Titan pour répondre ( et en tout respect, par surcroît ) à un autre Titan. Votre intervention, M. Beaulieu, a le mérite de placer le débat à un niveau supérieur, niveau que les anti-charte ont beaucoup de peine à soutenir. Hommage et respect.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 8 octobre 2013 09 h 45

      Je partage votre opinion, monsieur Boulanger.

    • Benoît Landry - Inscrit 8 octobre 2013 14 h 04

      VLB aurait plus de crédit sur cette question s'il voyait que cette proposition du PQ ne peux s'appeller "de la laïcité" car le gouvernement serait obligé de couper toutes les subventions aux écoles privées religieuses du Québec, de couper les crédits d'impôts aux églises aussi.

      Je n'ai pas vu cette entrevue avec Mme Dussault, mais j'ai entendu plusieurs autres entrevues données à la radio et j'ai trouvé ses propos très logiques surtout quand il relevait les incohérences de ce projet de charte qui n'est pas vraiment laïque.

      Et pourtant M. Parizeau est loin d'être mon politicien préféré

  • Benoît Landry - Inscrit 8 octobre 2013 06 h 40

    Pourquoi ont-ils peur alors....

    D'appeler leur charte "de la Laïcité" au lieu de valeurs québécoises avec de la confusion sémantique genre que les fichus sur la tête deviennent des signes religieux et des crucifix des éléments du patrimoine ?

    M.Parizeau dit qu'il y a de l'incohérence dans cette charte et je ne peux que lui donner raison

    • Johanne St-Amour - Inscrite 8 octobre 2013 13 h 58

      Je suis d'accord avec vous: on devrait parler de charte de la laïcité. Et ne pas plier devant le projet de société et d'égalité envers toutes les personnes (et non seulement entre les femmes et les hommes), soit d'avoir un espace civique libre de toute propagande religieuse, incluant l'interdiction du port de signes religieux. Des "contraintes" pour tous:

      "Ceux qui s'opposent à la Charte des valeurs québécoises ne sont pas capables de concevoir que la liberté puisse être envisagée sous la forme d'un encadrement. Ils se disent que la liberté devrait toujours aller de pair avec l'absence de contraintes, que des lois supplémentaires nuisent à la liberté d'autrui. On comprend le raisonnement, mais celui-ci demeure extrêmement superficiel: ceux et celles qui refuseraient de se plier à la neutralité étatique obéiraient à des lois religieuses encore plus rigoureuses que celles de l'État prévues à cet effet. Ils ne seront donc pas plus libres: ils feront preuve d'un fanatisme religieux dont notre société s'est déjà heureusement débarrassée." affirme un étudiant en science politique, Jérôme Blanchet-Gravel.

  • Michel Lebel - Abonné 8 octobre 2013 06 h 56

    Le laïcisme!

    VLB fait de la laïcité une nouvelle religion: le laïcisme, où la religion ne serait permise qu'à la sacristie! Cest un point de vue, celui des laïcs ''intégristes'', que je ne partage pas. VLB devrait réfléchir davantage au fait que trois anciens premiers ministres souverainistes ont proposé pour le Québec une laïcité ouverte.


    Michel Lebel

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 8 octobre 2013 09 h 42

      Il s'agit de laïcité, et non de laïcisme. Le mot "intégriste" ne s'applique qu'aux religions et à ses adeptes.

    • André Chevalier - Abonné 8 octobre 2013 10 h 25

      La laïcité n'est pas une religion. Elle est un produit de la raison.

      Les croyances doivent céder devant la connaissance.

      Par exemple, la morale est une construction sociale fondée sur la raison et non pas sur des préceptes religieux issus d'une révélation divine.

    • Cyril Dionne - Abonné 8 octobre 2013 10 h 48

      Et que penser des religieux intégristes qui croient dans le créationniste et par surcroît, ont une croyance à toute épreuve en ce qui concerne la résurrection des morts. Il ne manque plus que la multiplication des pains et marcher sur l'eau et le tour est joué.

      Si les superstitions n'existaient pas déjà, les créationnistes religieux les auraient sûrement inventés

    • Michel Gagnon - Inscrit 8 octobre 2013 11 h 10

      Pour reprendre les paroles de VLB, votre commentaire est «inconvenant, indécent et équivoque», M. Lebel, surtout lorsque vous parlez des laïcs «intégristes». Savez-vous ce qu'est vraiment l'intégrisme?
      Les laïcs dont vous parlez désirent que le Québec soit une société laïque, comme elle l'est devenue de plus en plus depuis la Révolution Tranquille. Ils ne veulent pas que le Québec revienne en arrière. Par contre, ces laïcs respectent les croyances religieuses des individus, ces croyances devant être vécues, comme il se doit, dans leur vie privée et les endroits dits de culte. Pour le reste, est-il trop demandé à ces individus de respecter le caractère laïc de la société québécoise?
      Par ailleurs, les «intégristes» veulent imposer à tous leurs propres croyances, sans tolérance pour les croyances différentes ou les non croyances.
      Peut-on en déduire que votre commentaire est de «mauvaise foi»?

    • Jacques Boulanger - Inscrit 8 octobre 2013 11 h 19

      « où la religion ne serait permise qu'à la sacristie! ». Voilà toute votre compréhension du débat ? Bravo ! Ça vaut vraiment le détour ...

    • Patrick Lépine - Inscrit 8 octobre 2013 11 h 42

      La laïusité est un produit périssable de la raison. La neutralité véritable ne s'obtient que dans le vide absolu, là ou aucune force ne peut s'appliquer, et permet de rester "neutre".

      En "neutralisant" l'État, le gouvernement du Québec retire cette force qui doit revenir aux québécois.

      Je peut concevoir que des gens ont souffert des gestes posés par différentes personnes qui administent nos églises, mais il ne faut pas confondre la foi est les relations humaines qu'elle sous-tend.

      La foi parle de nos rapports avec Dieu, nos rapports avec les hommes sont d'un niveau qui doit être ramenés à ce qu'il est. Bien que la foi puisse les teinter.

    • Johanne St-Amour - Inscrite 8 octobre 2013 14 h 11

      Parlant d'intégrisme et d'"ouverture" M. Lebel, je crois que votre regard sur cette charte et les conséquences de "favoriser" des religions dans l'espace civique est plutôt restreint. Cette opinioin m'apparaît aller de pair avec un certain multiculturalisme. Défavorable à une société solidaire. Voici ce qu'en dit Élisabeth Badinter:

      "Le multiculturalisme, c’est le séparatisme, et pas la solidarité, car chacun s’aligne sur sa communauté et l’universalisme se meurt.
      Mon pessimisme se fonde aussi sur le retour en force du religieux. Les religions, puisque c’est elles qui nous séparent, ne sont pas des facteurs de paix dans une certaine partie de la population. Je dirais même que plus que le religieux, c’est le cléricalisme qui est en cause. La loi religieuse veut de plus en plus imposer sur l’espace public. Et je le dis autant pour les salafistes, les musulmans radicaux que pour la montée en puissance de l’orthodoxie chez les Juifs. J’ai ainsi été stupéfaite par cette tentative des Juifs extrémistes de Jérusalem l’année dernière de séparer les sexes dans les bus et d’instaurer une police de la jupe.
      Je pense que les Musulmans, Belges ou Français ont besoin aussi qu’on les aide et qu’on les encourage à un Islam des Lumières, qui a pris en compte l’évolution du temps. Mais il ne faut pas être naïf, il existe des sectes – les salafistes – qui mènent une guerre de tranchées visant à enfoncer nos propres principes. C’est inadmissible. Et là, il faut tenir. L’espèce de soumission à la religion, de l’extrême gauche et d’une grande partie de la gauche, est un désastre. Comme si le religieux devait l’emporter sur tout et que tous devaient se soumettre à ses diktats."

      Ici: La soumission au religieux est un désastre: http://blogs.mediapart.fr/blog/alban-ketelbuters/3

    • Gisèle Filion - Inscrite 8 octobre 2013 15 h 10

      @ André Chevalier
      Bien dit!