Libre opinion - Des personnes et des principes

En réponse à Charles Taylor, Yvan Lamonde, comme Guy Rocher et plusieurs autres, affirme que l’appui à la Charte des valeurs québécoises se justifie par l’argument suivant : l’État québécois doit afficher une laïcité qui a commencé à s’affirmer à la Révolution tranquille, mais qui demeurera « incomplète » tant que les fonctionnaires de cet État neutre pourront continuer à afficher des signes religieux. Il s’agit de « l’égalité démocratique des citoyens et des citoyennes » dans une « société civile ». C’est là l’argument le plus fort, le plus rationnel en faveur de la Charte, et on ne peut certes pas le balayer du revers de la main, surtout quand il est énoncé par des intellectuels éminents.

 

S’agit-il ici, comme le pense Yvan Lamonde, d’un conflit entre les droits individuels, invoqués par Charles Taylor, et un droit collectif qui serait celui d’une société démocratique ? Pourtant, la pensée de Taylor, exposée dans ses livres, n’a jamais manqué de souligner les excès de l’individualisme contemporain et de critiquer, en invoquant d’ailleurs le cas du Québec, un libéralisme pur et dur refusant toute légitimité aux droits collectifs. À cet égard, ne peut-on pas penser que l’État québécois dispose déjà de puissants moyens positifs d’imposer une neutralité collective de fait : par sa législation, sa justice, son offre de services, ses politiques d’intégration (hélas insuffisantes), son contrôle du cadre et des grands contenus de l’enseignement incluant celui de la culture et de l’histoire, sans avoir besoin d’imposer des interdits vestimentaires dont il faut bien reconnaître qu’ils ne sont pas, en général, le fait des États les plus progressistes.

 

Un grand nombre de personnes qui, comme moi, s’opposent à cette Charte ne le font pas au nom d’un individualisme forcené, mais au nom d’un équilibre entre la société civile et les droits individuels. Il n’est pas illégitime de remettre en question, à tout le moins, le principe selon lequel l’État neutre doit se représenter, voire s’incarner, dans la neutralité apparente de chacun de ses fonctionnaires, un principe qui ne va pas sans abstraction. Car que sacrifie-t-on ici ? Au nom d’une « égalité de principe », on présuppose que tous les fonctionnaires représentent l’État au même degré : l’enseignante au primaire, l’employée de bureau à Revenu Québec, l’asphalteur du ministère des Transports, le commis au bureau de l’Assurance automobile. Mais pourquoi le corps de l’État devrait-il peser à ce point sur les individus, sur la manière dont ils se présentent physiquement en société ? Pourquoi la neutralité étatique devrait-elle reposer à ce point sur cette apparence des personnes ? Ne peut-on pas être gêné que ce principe général, implacable, soit prêt à considérer comme un simple effet collatéral, certes regrettable mais inévitable, le fait que certaines femmes puissent quitter leur emploi et se trouver marginalisées ?

 

Si logiques et rationnels soient-ils, les principes laïques qui permettent de justifier la Charte ne sont pas absolus, ils se mesurent aussi à des individus concrets. Et si, au bout du compte, on invoque la nécessaire exemplarité de l’État, on peut alors se demander si l’exemple d’une uniformité de principe est supérieur ou préférable à celui d’une diversité concrète, qui dirait précisément le pouvoir d’inclusion, de rassemblement et d’intégration de l’État québécois laïque et qui exprimerait, au bout du compte, une certaine force tranquille, une certaine confiance en ce que nous sommes et en notre devenir.

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30 commentaires
  • Nephtali Hakizimana - Inscrit 4 octobre 2013 03 h 13

    L'exemple du Mali et...

    Quand le Nord du Mali fut conquis, les conquérants exigèrent que toutes les femmes du "Nouveau pays du Nord" portassent des signes ostentatoires particuliers. Celles qui ne s'y conformèrent pas furent exécutées, sans autre forme de procès. Ces signes-là sont-ils différents de ceux que l'on porte ici, M. Nepveu? Portent-ils le même message? J'aimerais que vous m'en donniez quelques éclaircissements.

    Nephtali H.

    • Vincent Beaucher - Abonné 4 octobre 2013 11 h 57

      Si vous croyez que le Québec et le Mali se rejoignent sur leurs moeurs sociales, politiques et religieuses, j'aimerais que vous nous donniez quelques éclaircissements (et exemples).

  • Catherine Paquet - Abonnée 4 octobre 2013 06 h 25

    Bravo M. Nepveu

    La confiance de chaque individu en ce qu'il est et en ce qu'il est capable d'accomplir, ici et ailleurs, tout en cotoyant des concitoyens aux ambitions diverses, aux croyances personnelles, aux histoires personnelles uniques et différentes, voila ce qui augure mieux pour l'avenir que l'empressement à forcer "l'étranger" à lui ressembler.

  • Michel Lebel - Abonné 4 octobre 2013 07 h 01

    Pourquoi?

    Je ne saisis toujours vraiment pourquoi certains intellectuels s'opposent tellement aux signes religieux ostentatoires dans la fonction publique et parapublique. Et à écouter certains, cette opposition devrait même s'étendre à la rue, où, par exemple, le voile islamique serait interdit. Pourquoi cette aversion à l'égard de l'expression publique des religions? L'anticléricalisme, l'antireligion, le laïcisme, seraient-ils plus répandus qu'on l'imagine au Québec? Je m'interroge et surtout cela me déçoit.


    Michel Lebel

    • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 4 octobre 2013 07 h 50

      Pour vous aider à comprendre, j'utilise une métaphore : quand je marche en milieu naturel, j'apprécie, par les sens, la beauté des lieux sans artifice, sans directives autres que le respect de ces lieux, de son essence.

      Quand je me promène dans un paysage urbain, social et culturel, je n'aime pas qu'on me sollicite sans cesse pour me dire quoi penser, quoi acheter, quoi faire. La propagande des régimes dictatoriaux, la publicité des régimes capitalistes et le prosélytisme des mouvements religieux : non merci.

      J'apprécie la liberté que procure l'appréciation de l'autre sans déguisement, ni paravent idéologique. L'espace civique laïque me semble plus sain ainsi et plus propice à la vraie rencontre.

    • Sylvain Auclair - Abonné 4 octobre 2013 08 h 00

      Vous êtes contre les manifestants masqués, monsieur Lebel, mais, si je vous comprends bien, pas contre les femmes en niqab et autres voiles intégraux. Deux poids deux mesures?

    • Michel Lebel - Abonné 4 octobre 2013 09 h 00

      @ Sylvain Auclair,

      Ne mêlons pas les choses et soyons sérieux: je suis contre les manifestants masqués et je suis contre le niqab et les voiles intégraux.

      Michel Lebel

    • Maxime Dion - Inscrit 4 octobre 2013 09 h 07

      En tout cas, les signes religieux ostentatoires des Sikhs (i.e. le port du turban) de ceux de ces derniers qui sont camionneurs les empêchent d’accomplir leur tache :

      <<Les camionneurs sikhs coiffés d'un turban qui fréquentent le port de Montréal refusent de se plier aux nouvelles normes de sécurité les obligeant à porter un casque protecteur sur le site (…) >>

      http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-soci

    • Sylvain Auclair - Abonné 4 octobre 2013 10 h 22

      Monsieur Lebel,
      Comment pouvez-vous oser porter atteinte à la liberté d'expression religieuse et interdire le niqab? N'est-elle pas totale, cette liberté, selon vos propres dires?

      Autrement dit: comment peut-on justifier l'interdiction du niqab sans justifiier celle du foulard, qui ne sont séparés par une question de degré, pas de nature?

    • Michel Lebel - Abonné 4 octobre 2013 11 h 15

      @ Sylvain Auclair,

      Le port d'un masque ou d'un voile intégral, qui cache le visage ou le corps quasiment en entier, met en cause la sécurité publique. Il ne doit pas être admis dans un société démocratique, sauf au théâtre ou lors de fêtes. Aucune liberté n'est absolue, sauf celle de pensée, de conscience, et de croyance, et encore là, pourvu qu'elles ne s'extériorisent pas!!


      Michel Lebel

    • Michel Gagnon - Inscrit 4 octobre 2013 11 h 53

      M. Lebel:

      Que pensez-vous de la discrimination institutionalisée à l'égard des femmes qui existe dans toutes les grandes religions?

    • Sylvain Auclair - Abonné 4 octobre 2013 12 h 16

      À lire votre dernier commentaire, monsieur Lebel, on croirait que vous êtes mainenant pour l'interdiction des signes religieux ostentatoires dans la fonction publique, ou qu'en tout cas, vous ne voyez plus dans cette interdiction une atteinte à la liberté de conscience.

      «Aucune liberté n'est absolue, sauf celle de pensée, de conscience, et de croyance, et encore là, pourvu qu'elles ne s'extériorisent pas!!»

    • Michel Lebel - Abonné 4 octobre 2013 14 h 27

      @ Sylvain Auclair,

      Je voulais simplement préciser qu'aucune liberté n'est absolue, sauf celle de pensée! Personne ne peut vous interdire de penser quoique ce soit!!

      Pour les autres libertés, il faut des motifs fort sérieux pour les restreindre, du moins en régime démocratique.


      Michel Lebel

  • Jihad Nasr - Inscrit 4 octobre 2013 07 h 24

    Hors contexte

    Nephtali Hakizimana: cessons les exemples fallacieux!

    • Maxime Dion - Inscrit 4 octobre 2013 09 h 12

      @Jihad Nasr

      <<Quand le Nord du Mali fut conquis, les conquérants exigèrent que toutes les femmes du "Nouveau pays du Nord" portassent des signes ostentatoires particuliers. Celles qui ne s'y conformèrent pas furent exécutées, sans autre forme de procès.>>

      Qu'est-ce qui est fallacieux dans le propos de Nephtali Hakizimana ? Que les femmes du Nord du Mali qui refusèrent de porter des signes ostentatoires particuliers ne furent pas exécutées ?

  • Guy Lafond - Inscrit 4 octobre 2013 07 h 24

    Des signes religieux, des signes sur la peau, des principes, des convictions...


    Avez-vous remarqué la prolifération des tatouages parmi nos contemporains?

    Lorsque ces tatouages sont très visibles et qu'ils sont l'étalement de symboles de toutes sortes dont religieux, ne s'agit-il pas aussi de quelconques signes "religieux" ostentatoires?

    En effet, de plus en plus de personnes décident de s'en recouvrir sur une bonne partie de leur corps.

    Le tatouage ostentatoire: qu'en est-il exactement? L'expression d'une conviction, d'un ego démesuré? Où bien le résultat de l'ignorance?

    Exprimer sa différence, soit.

    Mais s'injecter de l'encre dans un organe du corps, c'est aussi un pensez-y bien!

    • Nicolas Bouchard - Inscrit 4 octobre 2013 13 h 37

      Et peut vous rendre inadmissible, selon le tatouage et son emplacement, aux Forces armées canadiennes.

      C'est effectivement un pensez-y bien!

      Nicolas B.